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Réponse tardive à un ami

Je ne peins pas l’estre, je peins le passage

jeudi 29 mars 2007, par Etienne Ithurria

Que signifioit ce mot E’I

Juste après la découverte du Lycosthenes, donc il y a environ 18 ans, mon collègue de Lettres Modernes, Pierre Bardel, lors d’agapes cordiales, chez moi, m’objectait, tel le Thomas de l’Evangile réclamant des preuves visibles et décisives :

" Je croirai que ton scripteur est Montaigne, s’il a écrit quelque part : je ne peins pas l’estre, je peins le passage... "

Je lui répondis que ces vestigia de lectures référencées, constituaient des traces marginales et des repères, en aucun cas le style déployé des Essais. J’insistais sur la complexité génétique des textes montaigniens.

Bien des années plus tard, je suis en mesure d’illustrer cette complexité, tout en répondant tardivement à mon collègue. J’avais déjà évoqué fugitivement cette annotation du scripteur, à Bordeaux (cf mon article Le Lycosthenes un chantier européen) : si le scripteur n’a pas écrit : je ne peins pas l’estre, je peins le passage, il a, en revanche porté à lyc. p.1039 de tempore & eius iactura :

cest chose mobile que le temps

expression prise telle quelle chez Plutarque traduit par Amyot et reprise telle quelle dans les Essais (p .603 A édit. Villey). Voici le texte d’Amyot in Les oeuvres morales de Plutarque translatees... édit. Goulart in-8° Paris chez Jean Richer 1587 p.175 :

" Que signifioit ce mot E’I, qui estoit engravé sur les portes du temple d’Apollo en la ville de Delphes.

Marge (de Goulart) :xiii. Deuxieme confirmation que rien n’est, à proprement parler, sinon ce qui est eternel : sur quoi il discourt derechef tresdoctement, monstrant comme il faut considérer l’éternité de Dieu & qu’on la doit conioindre avec l’unité de son essence.

Mais qu’est-ce donc qui est veritablement ? ce qui est eternel, c’est à dire, qui n’a iamais eu commencement de naissance, ni n’aura iamais fin de corruption, à qui le temps n’aporte iamais aucune mutation : car c’est chose mobile que le temps , & qui aparoit comme en ombre, avec la matiere coulante & fluante tousiours, sans iamais demeurer stable ni permanente, comme le vaisseau percé, auquel sont contenues generation & corruption, à qui apartienent ces mots, devant & apres, & a esté ou sera, lesquels tout de prime face monstrent evidemment, que ce n’est point chose qui soit : car ce seroit grande sottise, & fausseté toute aparente, de dire, que cela soit qui n’est pas encore en estre, ou qui desia a cessé d’estre : & quant à ces mots de present, instant, maintenant, par lesquels il semble que principalement nous soustenions & fondions l’intelligence du temps, la raison le descouvrant incontinent, le destruit tout sur le champ, car il se fend & s’escache tout aussi tost en futur & en passé, comme le voulant voir necessairement mesparti en deux. Autant en avient il à la nature, qui est mesuree, comme au temps qui la mesure : car il n’y a non plus en elle rien qui demeure, ne qui soit subsistant, ains y sont toutes choses ou naissantes, ou mourantes, meslees avec le temps : au moyen dequoy ce seroit peché de dire de ce qui est, il fut ou il sera, car ces termes là sont declinaisons, passages & vicissitudes de ce qui ne peut durer ni demeurer en estre . Parquoy il faut conclurre, que Dieu seul est, & est non point selon aucune mesure de temps, ains selon une eternité immuable, & immobile, non mesuree par temps ni suiette à aucune declinaison, devant lequel rien n’est, ni ne sera apres, ni plus nouveau ou plus recent, ains un realement estant, qui par un seul maintenant emplit le tousiours, & n’y a rien qui veritablement (p.176) soit que luy seul, sans qu’on puisse dire, il a esté, ou il sera, sans commencement & sans fin. C’est donc ainsi qu’il faut qu’en l’adorant nous le saluons, & reveremment l’apelions & le specifions, ou vrayement, ainsi comme quelques uns des anciens l’ont apellé : Toi qui es un : car Dieu n’est pas plusieurs, comme chacun de nous, qui sommes une confusion, & un amas composé d’infinies diversitez & diferences procedantes de toutes sortes d’alterations, ains faut que ce qui est soit un, & qu’un soit ce qui est pour produire ce qui n’est pas."

Et voici le texte de Montaigne (p.603 A édi. Villey) :

" Et puis nous autres sottement craignons une espece de mort, là où nous en avons desjà passé et en passons tant d’autres. Car non seulement, comme disoit Heraclitus, la mort du feu est generation de l’air, et la mort de l’air generation de l’eau, mais encor plus manifestement le pouvons nous voir en nous mesmes. La fleur d’aage se meurt et passe quand la vieillesse survient, et la jeunesse se termine en fleur d’aage d’homme faict, l’enfance en la jeunesse, et le premier aage meurt en l’enfance, et le jour d’hier meurt en celuy du jourd’huy, et le jourd’huy mourra en celuy de demain ; et n’y a rien qui demeure ne qui soit tousjours un. Car, qu’il soit ainsi, si nous demeurons tousjours mesmes et uns, comment est-ce que nous nous esjouyssons maintenant d’une chose, et maintenant d’une autre ? Comment est-ce que nous aymons choses contraires ou les haïssons, nous les louons ou nous les blasmons ? Comment avons nous differentes affections, ne retenant plus le mesme sentiment en la mesme pensée ? Car il n’est pas vray-semblable que sans mutation nous prenions autres passions ; et ce qui souffre mutation ne demeure pas un mesme, et, s’il n’est pas un mesme, il n’est donc pas aussi. Ains, quant et l’estre tout un, change aussi l’estre simplement, devenant tousjours autre d’un autre. Et par consequent se trompent et mentent les sens de nature, prenans ce qui apparoit pour ce qui est, à faute de bien sçavoir que c’est qui est. Mais qu’est-ce donc qui est veritablement ? Ce qui est eternel, c’est à dire qui n’a jamais eu de naissance, ny n’aura jamais fin ; à qui le temps n’apporte jamais aucune mutation. Car c’est chose mobile que le temps, et qui apparoit comme en ombre, avec la matiere coulante et fluante tousjours, sans jamais demeurer stable ny permanente ; à qui appartiennent ces mots : devant et apres, et a esté ou sera, lesquels tout de prime face montrent evidemment que ce n’est pas chose qui soit : car ce seroit grande sottise et fauceté toute apparente de dire que cela soit qui n’est pas encore en estre, ou qui desjà a cessé d’estre. Et quand à ces mots : present, instant, maintenant, par lesquels il semble que principalement nous soustenons et fondons l’intelligence du temps, la raison le descouvrant le destruit tout sur le champ : car elle le fend incontinent et le part en futur et en passé, comme le voulant voir necessairement desparty en deux. Autant en advient-il à la nature qui est mesurée, comme au temps qui la mesure. Car il n’y a non plus en elle rien qui demeure, ne qui soit subsistant ; ains y sont toutes choses ou nées, ou naissantes, ou mourantes. Au moyen dequoy ce seroit peché de dire de Dieu, qui est le seul qui est, qu’il fut ou il sera. Car ces termes là sont declinaisons, passages ou vicissitudes de ce qui ne peut durer ny demeurer en estre. Parquoy il faut conclurre que Dieu seul est, non poinct selon aucune mesure du temps, mais selon une eternité immuable et immobile, non mesurée par temps, ny subjecte à aucune declinaison ; devant lequel rien n’est, ny ne sera apres, ny plus nouveau ou plus recent, ains un realement estant, qui, par un seul maintenant emplit le tousjours ; et n’y a rien qui veritablement soit que luy seul, sans qu’on puisse dire : Il a esté, ou : Il sera ; sans commencement et sans fin. A cette conclusion si religieuse d’un homme payen je veux joindre seulement ce mot d’un tesmoing de mesme condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me fourniroit de matiere sans fin..."

Et encore Montaigne (Essais 805 B édit. Villey)

" La constance mesme n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis asseurer mon object. Il va trouble et chancelant, d’une yvresse naturelle. Je le prens en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à luy. Je ne peints pas l’estre. Je peints le passage : non un passage d’aage en autre, ou, comme dict le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l’heure. Je pourray tantost changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention. C’est un contrerolle de divers et muables accidens et d’imaginations irresolues et, quand il y eschet, contraires : soit que je sois autre moy-mesme, soit que je saisisse les subjects par autres circonstances et considerations. Tant y a que je me contredits bien à l’adventure, mais la verité, comme disoit Demades, je ne la contredy point. Si mon ame pouvoit prendre pied, je ne m’essaierois pas, je me resoudrois : elle est tousjours en apprentissage et en espreuve. Je propose une vie basse et sans lustre, c’est tout un. On attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée que à une vie de plus riche estoffe : chaque homme porte la forme entiere de l’humaine condition."

Le renvoi du scripteur avec l’expression identique d’Amyot et de Montaigne, cest chose mobile que le temps, non seulement donne une source importante des Essais reprise massivement par Montaigne (603 A édit. Villey), mais éclaire la question du Professeur Pierre Bardel sur le passage et l’estre...

Ce n’est plus, ce n’est pas seulement un décalque de Plutarque : d’un registre de l’estre qui pourrait être platonicien, ou protestant avec Goulart ! Montaigne (Essais 601 A) a déjà glissé vers une observation plus humblement épistémologique, faisant l’admiration de Claude Lévi-Strauus (p.284 in Histoire de lynx) :

"..." nous n’avons aulcune communication à l’estre." Cette formule, la plus forte peut-être qu’on puisse lire dans toute la philosophie."

Amyot, toujours dans Que signifioit ce mot E’I, avait écrit, nous n’avons aucune participation du vray estre...

... passage ... estre ...

Ces mots d’Amyot, mon cher Bardel, ne sortent pas par hasard des lèvres de Montaigne, lequel, évidemment, en pétrissant son propos avec, sifflote sa propre chanson.

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