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Jacques AMYOT : extension et focalisations.

Focalisation " amyotique" : un exemple.

mardi 21 novembre 2006, par Etienne Ithurria

Isabelle Konstantinovic dans son " Montaigne et Plutarque " (Droz 1989) relève 751 emprunts de Montaigne à Amyot, faisant, avec ses analyses et ses observations, bien plus et bien mieux qu’un simple recensement de sources : le scripteur avec plus de 2000 renvois à Amyot, surtout les " moralia, " confirme de façon écrasante et parfois, rarement, complète la recherche de notre collègue, qui travailla sous la direction de Robert Aulotte, le spécialiste du "Plutarque françois.". L’extension des emprunts du scripteur est évidemment montaignienne : chacun peut la vérifier en parcourant même rapidement notre ouvrage " Rencontres Du Lycosthenes aux Essais de Montaigne " (édition InterUniversitaires 1999), dont nous donnons un extrait, illustré cette fois. Il importe en effet de mettre surtout en évidence les focalisations de Montaigne et du scripteur, à partir d’Amyot, de substituer à un effet de masse, évident, un effet qualitatif, non moins évident, comme on le constate immédiatement. Occasion de rappeler par un exemple probant que c’est d’abord le scripteur qui nous intéresse, ce que certains, depuis 2 décennies, ne semblent pas, encore aujourd’hui, avoir compris.

Du Lycosthenes aux Essais

Voici donc un exemple de focalisation extrême sur Epaminondas, avec une circulation dynamique, que nous tentons de fixer, pour éclairer Essais 8A...

LYC. p.6 De accusatione.

il ne faut plier aux accusations comme faisoit pelopidas car cela est dangereux ains se defendre bravement comme fit epaminondas mor. 447 infra

nb la petite croix qui renvoie à Scipion en fin de séquence. (cf ce + infra ici même)

LYC. p.328 de exprobratione

on peut rememorer et reprocher quand on est outrage ses bons services et beaux faits a ceux qui en sont mesconoissans mor. 450 nb verbe : reprocher.

LYC. p.361 de fiducia meritorum apophtegme Epaminondae avec renvois à macaut 315 p.2, infra 499 soit à la page 499 du Lycosthenes, mor(alia) 447 infra.

LYC. p.387 de fortitudine heroica & militari apophtegme Epaminondae renvoi à moralia 451.

LYC. p.473 de Iactantia

il est loysible de se venter et parler magnifiquement de soy mesmes en certaines occurrences mor.(alia) 447.48

LYC. p.499 de ingratitudine apophtegme Epaminondae avec renvoi à macaut 315 p. 2

LYC. p.560 De laude a seipso profecta

celuy qui se loue soy mesme est un effronte et impudent (moralia) 445 est repute iniuste ibidem il est loysible a ceux qui sont calomnies de se louer eux mesmes (moralia) 447 à ceux qui sont en adversite 448 infra il est permis aux gens de bien destre avantageux en parolles moralia 289 a lhomme destat a qui on fait tort et qui est outrage moralia 449

LYC. p.1081 De virtute

Dans une entrée chargée à ras de bord le scripteur se renvoie encore une fois au texte d’Amyot donné explicitement par Isabelle Konstantinovic, et que - sauf demande éventuelle - je m’épargne donc de citer ici.

grandeur et magnanimite de la vertu laquelle pour ne sabaisser point rabaisse et tient sous sa main lenvie moralia 447

Texte des Essais 8 A édit. Villey :

Tesmoin le peuple Thebain : lequel ayant mis en justice d’accusation capitale ses capitaines, pour avoir continué leur charge outre le temps qui leur avoit esté prescrit et preordonné, absolut à toutes peines Pelopidas, qui plioit sous le faix de telles objections, et n’employoit à se garantir que requestes et supplications ; et, au contraire, Epaminondas, qui vint a raconter magnifiquement les choses par luy faites, et à les reprocher au peuple, (C) d’une façon fiere et arrogante, (A) il n’eut pas le cœur de prendre seulement les balotes en main ; et se departit l’assemblée, louant grandement la hautesse du courage de ce personnage...

Intense focalisation, pas moins de 10 renvois à la source Amyot - Comment on se peult louer soymesme... - avec un jeu de pistes (15 renvois manuscrits) dans lequel c’est bien le scripteur qui nous propose hors des 3 entrées comportant les apophtegmes Epaminondae 5 phrases explicites.

Au total : 8 entrées du Lycosthenes sont concernées ; 3 fois l’apoph. Epaminondae en latin avec renvois à macaut et à Amyot ; 5 phrases manuscrites renvoyant in extenso au passage précis d’Amyot, source des Essais ; et cependant démarquage formel et conjoint du scripteur et de Montaigne par l’emploi du verbe reprocher , dans le sens très particulier de mettre sous les yeux (les hauts faits), verbe reprocher absent de la source Amyot. Sur 45 occurrences du verbe reprocher dans les Essais, c’est d’ailleurs, me semble-t-il, le seul exemple de cette nature, le verbe reprocher ayant pour régime direct des faits positifs exhibés pour accuser l’interlocuteur de « mesconnaissance » et d’ingratitude. Usage par ailleurs généralisé et bien relevé dans le Littré, mais qui peut surprendre une oreille moderne ; enfin notons que Macault use, comme Montaigne, du mot capital, qui n’est pas dans la source principale et complète d’Amyot, mais qu’on retrouve aussi dans une source incomplète d’Amyot f. 201 B de l’in-fol, indiquée par I. Konstantinovic.

C’est l’occasion de nous interroger sur la nature et la durée de cette lecture exploratoire du scripteur - Amyot 445, 447, 448, 289, 449, 450... - sur cette fonction d’appel du Lycosthenes (titres et apophtegmes), et donc sur la richesse des interactions centrifuges et centripètes en œuvre dans notre ouvrage. Nous avons comme une lecture filée d’Amyot : observez le passage -supra lyc.560 - de la référence 447 à 449 par une référence à 289 comme s’il s’agissait de la même coulée !... et nous avons à la fois une sorte de diffraction thématique opérée plus subtilement par les titres du Lycosthenes.

Nous avons enfin, résultant de ces lectures - outre avec les Essais des affinités, disséminées, dont nous réduirions la complexité si nous nous attachions exclusivement aux focalisations - une rencontre précise avec Pelopidas, Epaminondas... et Scipion !

fac. la constante et magnanime defense de Scipion Val. Max. 134 p.2

écrit le scripteur toujours à lyc. 6 à la fin. Observons la petite croix de renvoi chère à Montaigne, entre autres, vers Epaminondas au-dessus. +

soit Essais 368 A...

Scipion, estant un jour accusé devant le peuple Romain... Et une autre fois...

La source des Essais est le moralia 449 que le scripteur a porté à lyc.560. La réf. Val. Max. n’est pas négligeable pour rendre compte du texte de Montaigne. Cf. lyc.361 De fiducia meritorum Scipionis eiusdem... avec renvoi à macaut 328.

Nous avons voulu ici faire simple et court, car d’autres sources d’Amyot, comme le montre Isabelle Konstantinovic, interfèrent dans cette page 8 A de Montaigne, concernant Epaminondas, sources que fréquente et convoque aussi le scripteur. Mais à chaque jour suffit sa peine. Et encore faut-il laisser le champ ouvert à quelque Ariane...

Est-ce un hasard si Montaigne, (in Essais édit. Villey 756 A) entretenant un véritable suspense, nous livre in fine sa préférence pour un personnage auquel s’attache aussi précisément notre scripteur ?

Si on me demandoit le chois de tous les hommes qui sont venus à ma conoissance, il me semble en trouver trois excellens au dessus de tous les autres. L’un Homere... L’autre Alexandre le Grand... Le tiers et le plus excellent, à mon gré, c’est Epaminondas.

Par une focalisation thématique précise, avec des personnages-clés, voici que se déplient progressivement les périples marginaux d’un scripteur montaignien, à l’oeuvre. Temps de lecture et temps d’un filtrage. Instants et durée. En compagnie d’Amyot, bien sûr, à qui va la palme. En compagnie de Montaigne et d’Epaminondas.

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