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L’objection Dusouhait relancée

samedi 18 novembre 2006, par Etienne Ithurria

Le Professeur Alain Cullière dont je signalais déjà les travaux dans l’Introduction à l’édition Slatkine du Lycosthenes, dès 1998, a bien voulu intervenir aujourd’hui dans le débat. Voici sa contribution et ma réponse que vous retrouvez également à la fin de l’article intitulé : l’Objection Du Souhait.

Pofesseur Alain Cullière 14 novembre 06 :

Pour m’être intéressé souvent au cours de mes travaux à Du Souhait [DS], je peux faire les observations suivantes :

1) DS n’a apparemment rien publié avant 1599 :

Le libraire parisien Jacques Rezé a obtenu le 16 février 1599 un privilège royal pour la publication de toutes les œuvres faites ou à faire de DS. Il a transféré ce privilège à ses confrères Antoine du Breuil et Gilles Robinot en date du 22 septembre suivant. Au cours de cette année, l’ensemble des œuvres de DS qu’il a publiées représente 28 pages in-octavo et 121 feuillets au petit format in-12, correspondant à 2 plaquettes et 5 opuscules. Ramené au format in-octavo, cet ensemble équivaudrait à un volume moyen d’environ 300 pages. Si DS avait effectivement quelques écrits dans ses cartons en ce début d’année 1599, cela ne représentait toutefois pas le travail de longues années. Quelques mois plus tard, le libraire lyonnais Thibaud Ancelin, bénéficiant pour sa part d’un privilège daté du 9 juillet 1599, a publié les "Amours de Poliphile" et les "Amours de Palémon", deux courts romans de DS, soit au total 167 feuillets au format in-12. Il est clair que DS a préféré faire paraître ses œuvres une par une, ce qui lui permettait de multiplier les dédicaces avantageuses. La plaquette qu’il a publiée en ce début 1599 sur le mariage de Henri de Lorraine avec Catherine de Bourbon, la dédicace de ses "Amours de Palémon" à la même Catherine de Bourbon, la dédicace des "Plaies et martyres de Jésus" à François de Vaudémont, frère de Henri de Lorraine, ont manifestement porté leurs fruits, car DS a été reçu dès l’année 1600 comme secrétaire ordinaire sans gages du duc de Lorraine Charles III, à Nancy.

2) Le "Vrai prince", la "Vraie noblesse" et le "Parfait âge" ont été publiés en 1599 :

Ces trois opuscules ont été édités par le même Thibaud Ancelin, en même temps que les deux romans. La plus ancienne mention qui y soit faite figure dans la "Bibliothèque historique de la France" de Jacques Lelong (Paris, 1768-1778, 5 vol.). Lelong mentionne le "Vrai prince" (vol. 2, art. 19757) et la "Vraie noblesse" (vol. 3, art. 39853) comme ayant vu le jour à Lyon en 1599. Dans son "Manuel du libraire" (Paris, 1860-1865), Brunet signale un exemplaire des trois opuscules reliés provenant de la vente Veinant ; il indique qu’il s’agit d’éditions lyonnaises de Thibaud Ancelin datant de 1599. En 1914, dans le vol. 4 de son étude sur le "Libertinage au XVIIe siècle", Frédéric Lachèvre cite ces opuscules d’après Lelong. Quant à Albert Collignon (Annales de l’Est, 1913, pp. 689-699), il n’a vu de DS que les œuvres dont il donne une brève analyse. Dans l’ensemble, ses informations sont de seconde main. Pour les références d’archives, il a textuellement recopié Henri Lepage dans son "Inventaire sommaire des archives départementales de Meurthe-et-Moselle (Nancy, 1873-1891, vol. 1, pp. 154-156, 163, 303), dont il reproduit les imprécisions. Pour sa bibliographie de DS, il s’est servi du "Catalogue des imprimés de la Bibliothèque nationale", dont le volume relatif à la lettre D était paru en 1911. Il s’est servi à titre de complément du "Manuel" de Brunet. S’il a indiqué que les trois opuscules de DS étaient "sans date", c’est parce qu’il a lu trop rapidement Brunet. En effet, celui-ci a indiqué la date de 1599 une fois pour toutes et seulement ensuite il a donné l’adresse typographique "Lyon, chez Thibaud Ancelin", mais sans répéter la date. En survolant l’information, il est normal que l’on considère une édition "sans date" si la date ne figure pas là où elle devrait habituellement figurer. Ce type d’imprécision est courant chez les compilateurs.

3) DS ne doit pas être confondu avec Antoine de Maucouvent : L’édition du "Vrai prince" qui est à l’adresse parisienne d’un certain Gabriel de La Marche à la date de 1601 est de toute évidence une édition piratée, avec laquelle DS n’a rien à voir. Antoine de Maucouvent, qui y a dédié le texte de DS au duc August de Brunswick-Lüneburg, est un poète bourguignon connu surtout pour avoir publié à Paris un opuscule de polémique religieuse en 1602 et une traduction en vers des Psaumes en 1604. Comme le duc de Brunswick-Lüneburg, très francophile, est venu plusieurs fois en France au temps de sa jeunesse, il était tentant pour un poète débutant comme Maucouvent de lui dédier un texte aussi avantageux pour un prince que celui de DS, de le lui offrir sans dire vraiment qu’il en était l’auteur tout en entretenant la confusion. Ce genre de détournement littéraire n’est pas rare. Il faudrait vérifier, mais je crois que le soi-disant libraire Gabriel de La Marche est une fausse adresse ; en tout cas ce nom ne figure pas dans le répertoire de Renouard concernant les imprimeurs libraires parisiens du XVIIe siècle.

4) DS n’a pas adopté de pseudonyme : DS a publié parfois des opuscules politiques de façon anonyme ; il a aussi parfois signé de sa seule devise "Tout n’arrive à souhait". En revanche, il n’a pas pris de pseudonyme. Du Souhait est son vrai patronyme, plaisant il est vrai, mais réel. Dans tous les comptes des trésoriers ducaux, il est nommé "François du Souhait". Dans le procès qui lui fut fait à Paris en 1614 et qui le contraignit à revenir en Lorraine, il est également nommé "Du Souhait". Dans son testament de septembre 1617, établi chez le tabellion nancéien Raphaël de Hault, il se présente comme "François du Souhait, gentilhomme domestique [= attaché à la maison] de Monseigneur le comte de Boulay [= Louis de Guise, maréchal de Lorraine, fils du cardinal de Guise] ; il y lègue ses modestes biens à sa sœur nommé Marie du Souhait. Au bas du testament, le notaire a ensuite écrit que le testataire était décédé le 23 septembre 1617. Mais tout cela est maintenant bien connu. DS n’a vraiment rien de mystérieux. Comme beaucoup d’auteurs mineurs de la Renaissance, il ne se révèle à nous qu’à partir du moment où il publie, ce qui est tout à fait normal. À partir de 1599, on le suit sans peine. Noble désargenté, il a cherché fortune par sa plume, comme beaucoup d’autres.

Conclusion : En l’état de nos connaissances, il faut admettre sans détour que toute référence à une œuvre de Du Souhait ne saurait être antérieure à l’année 1599.

Alain CULLIÈRE, Professeur à l’Université Paul Verlaine - METZ culliere@univ-metz.fr

Réponse d’Etienne Ithurria, 15 novembre 06.

Merci, cher Collègue, pour votre intervention, qui, par le biais de précisions argumentées, éclaire notre dossier Dusouhait. Dès les années 90, Andrée Mansau, ma collègue de Lettres modernes, m’avait signalé vos travaux, en m’encourageant à les lire, ce qui explique qu’en 1995, date de la rédaction effective de mon Introduction au Lycosthenes, je pus en faire état dans le dossier que j’adressais à une poignée de spécialistes, notamment Jean Céard, que vous devez connaître : il prépare depuis quelques années une édition des Essais dans la collection de la Pléiade, en faisant, comme pour l’édition de la Pochothèque, le choix de l’édition de 1595.

Vous retrouvez donc ici même, sur ce site, dans cette Introduction - lectures autres, p. 53/54 de l’ouvrage publié chez Slatkine, et notes 79, 80, 81 - mon interrogation de 1995, donc il y a plus de 10 ans, concernant l’objection Dusouhait, sur laquelle insistait Jean Céard déjà, y compris dans une correspondance, qu’il m’adressa très tôt.

L’apparition de Dusouhait en 1599 pour la première fois, avec un enchaînement de privilèges Rezé, du Breuil, Robinot, Ancelin, ainsi que les avatars des éditions de nos trois opuscules de 1599 et 1601, avec des dédicaces modifiées, comme vous le rappelez, illustrent une période bien affectée par les rapports difficiles de la France et de l’Espagne, difficultés auxquelles n’a pas échappé notre Dusouhait, comme il appert dans les éléments biographiques que nous donnions dès 1995, à partir de Jean Serroy.

Vous confirmez que Maucouvent est bien un personnage distinct et qui opère un piratage. Dont acte. Je dispose de la copie des éditions rarissimes de 1599 et de 1601 de nos trois opuscules et me suis déjà donc lancé dans un travail comparatif, tout en entamant un travail de critique interne sur ces textes, à tous les niveaux.

Vous disqualifiez de façon probante, semble-t-il, les travaux d’Albert Collignon sur des éditions sans date. Dont acte.

Vous affirmez que Dusouhait est bien connu comme un authentique Dusouhait, et qu’en aucun cas il ne s’agit d’un pseudonyme, comme le supposait Verdun L. Saulnier Je veux bien l’admettre au vu d’ailleurs de la signature dont nous disposons. Mais cette affirmation ne concerne que la période de l’émergence du personnage de 1599 à 1617... Il serait donc plus probant, puisqu’il s’agit d’un gentilhomme, de retrouver ce Dusouhait dans un armorial, ce qui, semble-t-il, n’a pas encore été fait.

Je suppose que c’est vous (et non Arnauld Coulombel) qui avez repris l’article Du Souhait de Saulnier (signé V. L. S / A. C) dans la Pochothèque, pour la nouvelle édition du Dictionnaire des Lettres Françaises le XVIième siècle, article que j’évoquais dans le dossier ci-dessus, en m’étonnant qu’on se contentât encore une fois d’évoquer Dusouhait, sans insister sur les 3 opuscules qui nous occupent depuis bientôt 20 ans, opuscules dignes d’un moraliste, comme le rappelait, à l’occasion de la thèse de Marie-Christine Petit, Madeleine Bertaud, dans Proses et prosateurs de la Renaissance (Mélanges offerts à Robert Aulotte Sedes 1988 p. 353-364) : elle mettait , en exergue, comme vous le voyez dans mon Introduction, cette citation de Montaigne :

« La vertu est qualité plaisante et gaie. »

La bibliographie de l’article Dusouhait que vous avez actualisée comporte d’ailleurs toutes ces références et même Alain Collignon y a sa place.

Ignorant qu’il s’agissait de vous (je l’ai découvert à l’instant, en vous répondant et en reconsultant cette fin d’article du Dictionnaire avec les initiales A.C), il va de soi que je déplorais sincèrement une impasse malheureuse sur les 3 opuscules, qui ne sont pas cités, et une mesestime d’un personnage discrédité depuis Boileau et sans doute un peu trop déprécié encore aujourd’hui. Ce que je maintiens avec la même franchise qui est la vôtre ici.

Montaigne ou pas, notre recherche sera l’occasion d’inventer, au sens archéologique du terme, un Dusouhait moins superficiel ou moins banal qu’on ne le croit, et de confirmer à coup sûr des affinités montaigniennes, comme l’ont pressenti Marie-Christine Petit et Madeleine Bertaut, après un possesseur du Lycosthenes qui s’interrogeait déjà : Dusouhait moraliste ? Disposant de la totalité des textes, de Montaigne, de Dusouhait, et, cela va de soi, du scripteur, je suis en mesure de procéder à des travaux comparatifs approfondis, que je soumettrai, comme je l’ai toujours fait, depuis 1987, à la communauté scientifique.

Ceci dit, je confirme donc, à partir de votre intervention que « apparemment ... et en l’état de nos connaissances .... » il n’ y a aucune publication de Dusouhait avant 1599. Je laisse donc ce dossier ouvert à tous les vents et à toutes les inspirations.

Mais je confirme surtout que nous ne savons rien officiellement, ou peu s’en faut, sur Dusouhait avant 1599, sinon à travers quelques fils que l’on peut toujours tirer en spéculant sur l’analyse des œuvres... Le versant XVI ième siècle de notre personnage - soit la moitié au moins de sa vie et sans doute les deux tiers- nous sont totalement inconnus. N’émerge de l’iceberg qu’une période de moins de vingt ans, de 1599 à 1617... Les racines d’une carrière littéraire de cet auteur, à cheval sur deux siècles, nous échappent. Il ne faudrait pas que la territorialité des disciplines, segmentées de façon universitaire, donc arbitraire, occulte la profondeur d’un personnage qui s’est formé au XVI ième siècle. Le fait que dans votre intervention vous ne fassiez aucune incursion dans le contextuel de notre Dusouhait intégré pourtant par le scripteur dans une riche « librairie », qui va d’une œuvre de Macault (1545) ... à Dusouhait (1599), en passant par Amyot, me paraît inquiétant à cet égard.

Si nous ne savons rien de Dusouhait avant 1599, et en définitive assez peu de choses nouvelles sur lui après 1599, en revanche et clairement, depuis une vingtaine d’années, le Lycosthenes annoté apporte, de façon précise et précieuse, des informations de plus en plus détaillées, sur un scripteur dont seul, « dans l’état de nos connaissances » Montaigne peut rendre compte avec ses Essais, sa Théologie de R. Sebond, sa correspondance, son Lucrèce (cf l’élucidation du rarissime supra, an S with two dots above, comme dit Screech), tous ses autographes connus : Montaigne et le scripteur n’ont pas d’orthographe au sens normatif du mot, mais n’ayant pas d’orthographe ils ont les mêmes fluctuations orthographiques. Toutes les formes orthographiques du scripteur, et leurs anomalies éventuelles, se retrouvent quelque part dans les autographes de Montaigne. Ne parlons pas du vocabulaire montaignien du scripteur. Je ne fais ces observations ici que parce que ce sont les dernières recherches que j’ai opéréés sur 6000 mots. Et il s’agit de faits. Comme les focalisations « amyotiques » sont écrasantes les convergences formelles ne le sont pas moins. Quant à tous mes constats paléographiques, un Jean Irigoin, pointilleux s’il en fut, n’y a trouvé rien à redire.

La « librairie », le profil, les recoupements, les focalisations ont été par ailleurs amplement traités dans l’édition Slatkine et dans l’ouvrage Rencontres (édition InterUniversitaire) et sur ce site même : je me dispense de les reprendre dans cette réponse.

L’objection Dusouhait que j’ai moi-même formulée de longue date méritait votre experte intervention, ce dont je vous remercie. Elle a son poids, mais rien que son poids, dans une aventure dont le caractère montaignien se révèle, pas à pas, dans les détours d’une richesse prodigieuse d’un scripteur qui, « en l’état de nos connaissances » me paraît de moins en moins énigmatique.

Etienne Ithurria

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