Guazzzo Stefano (1530 - 1593)

La Civil Conversatione

jeudi 23 mars 2006, par Etienne Ithurria

Le scripteur se renvoie près de 300 fois à l’ouvrage de Guazzo.

Voir dans notre Introduction lectures autres.

" Montaigne n’a fait que peu d’emprunts à Guazzo... mais le livre est très intéressant à consulter lorsqu’on veut rechercher l’influence que l’Italie a pu avoir sur lui. "

Villey, comme on le voit, insistait déjà sur l’influence de Guazzo.

Il n’est pas négligeable de constater que l’auteur du Que sais-je se recoupe, comme le signale l’édition de la Pochothèque p. 232 note 11, avec Guazzo, pour citer un vers de Dante, dont le caractère montaignien ne fait pas de doute...

Che non men che saper dubbiar m’aggrada.

[ Que, non moins que savoir, douter me plaît.]

N. Panichi dans le Dictionnaire de Michel de Montaigne revient à Guazzo avec d’autres précisions.

Montaigne pratique cette Civile Conversatione de façon intensive, comme notre scripteur. Le détail des renvois, que nous avons entrepris d’explorer, montre à l’évidence que, en l’occurrence, il ne s’agit pas de sources simplement occasionnelles, mais que Montaigne, pour ses Essais, reste aussi, dans une certaine mesure, tributaire d’une allure, d’un ton, d’un style, comme il est tributaire, de façon complexe, de Plutarque, ainsi que le rappelle le Dictionnaire de l’Antiquité d’Oxford, (Bouquins, R. Laffont, 1993). :

Les Moralia de Plutarque furent largement lus à l’époque médiévale et étudiés, depuis, par bien des auteurs, en particulier Montaigne (1533-1592) qui prit exemple sur eux pour la forme de ses Essais...

Encore une autre façon de rappeler qu’une focalisation excessive sur la singularité de notre homme gomme du même coup tout un jeu d’influences, qui ne se réduisent pas à des identifications érudites de sources.

N. Panichi tout en signalant l’Essai III 8 - De l’art de conferer - comme le plus "guazzien" des Essais, n’élude pas cette question de fond :

Au-delà de la réécriture et de la profonde inspiration humaniste, la méthode de Montaigne emprunte abondamment au "temple de la conversatione" que Guazzo s’était proposé de construire avec son libellus aureus, parfois pour s’en éloigner...

Ceci dit et en attendant le détail des centaines de renvois de notre scripteur à Guazzo, sur lesquels je travaille depuis déjà longtemps, et qui nous donneront sans doute l’occasion de retrouver Montaigne plus fréquemment que ne le pensait Villey, donnons au passage un indice "guazzien" concernant Essais 263 A :

Oui, à l’adventure il sera de l’advis du Roy Seleucus que, qui sçauroit le poix d’un sceptre ne daigneroit l’amasser, quand il le trouveroit à terre ; il le disoit pour les grandes et penibles charges qui touchent un bon Roy.

Le poix et non le prix, coquille sans doute chez I. Konstantinovic qui nous donne la source Amyot in Si l’homme d’aage se doit encore entremettre et mesler des affaires publiques ( p. 211 in M. et Plutarque Droz ) :

... la royauté, qui est la plus grande et la plus parfaite espèce de gouvernement qui soit au monde, a de trèsgrands soucis, travaux et rompements de teste, et en grande quantité : tellement que lon escrit que Seleucus disoit souvent, Si les hommes sçavoient combien il est laborieux seulement de recevoir et escrire tant de lettres, comme il en fault recevoir et escrire aux Roys, ils ne daigneroient pas seulement amasser un diadesme quand ils le trouveroient en leur chemin.

La source Amyot, comme on le voit, n’évoque ni poids ni sceptre...

En revanche Guazzo (p. 135 édit. 1588) porte :

... a considerare quanto grave peso sia quello dello scettro, & de la corono...

Le texte de Guazzo a manifestement influencé le texte de Montaigne.

Profitons-en pour traduire la complexité des arborescences en oeuvre :

- lycosthenes p. 659 De magistratum electione avec les 2 apophtegmes (Seleucus et Antigonus), voir notre Rencontres pour cette page, sans négliger les renvois à Valère-Maxime qui ne donne pas le nom du roi...

- lycosthenes p. 931 De regno et regibus le scripteur porte : la royaute est la plus grande et la plus parfaire spece (sic) de gouvernement qui soit mor(alia) 590 inf(ra) soit exactement le passage auquel se renvoie Montaigne.

- enfin intrusion de la Civile Conversatione avec les mots de Guazzo qui ne parle pas de Seleuchus... quanto grave peso... scettro... repris par Montaigne, sceptre et poids.

Bref, 2 entrées du lycosthenes, deux renvois à Valère-Maxime référencés par le scripteur, focalisation sur les moralia, et vestigia de Guazzo : autant de sources des Essais, bien reconnues par tous, de longue date - Amyot, Guazzo, Valère-Maxime - mais appliquées et surtout révélées ici de façon précise dans la combinatoire dynamique de l’écriture montaignienne.

Guazzo nous a donc donné incidemment l’opportunité de collaborer avec les généticiens du texte : simple apéritif , comme aurait dit Michel Simonin, pour reprendre son mot lors d’un envoi qu’il me fit de l’un de ses travaux.

Autre indice. Montaigne porte in Essais 1035 B :

On mit AEsope en vente avec deux autres esclaves. L’acheteur s’enquit du premier ce qu’il sçavoit faire ; celuy là, pour se faire valoir, respondit monts et merveilles, qu’il sçavoit et cecy et cela ; le deuxiesme en respondit de soy autant ou plus ; quand ce fut à AEsope, et qu’on luy eust aussi demandé ce qu’il sçavoit faire : Rien, dict-il car ceux cy ont tout preoccupé : ils sçavent tout...

Et Guazzo dans mon édition de 158I portant dans sa marge : Risposta piacevole di Esopo. (p. 64 (2) :

Et mi recorda d’haver già letto nella vita d’Esopo, cha passando un gran personnagio per una contrada dove erano tre schiavi da vendere, cioè un Grammatico, un Cantore, & Esopo, egli dimando prima al Grammatico quel che sapesse fare, il quale rispose : ogni cosa. & di poi fece la medesima dimanda al Cantore, ilquale gli rispose parimente : ogni cosa. Ma venendo ad Esopo, & dimandandogli quel, sapesse fare, egli ripose (sic) : niente. Et come, disse l’altro ? Perche, soggiunse Esopo, questi due col saper far ogni cosa, non m’hanno lasciato niente, ch’io possa saper fare. Di qui possiamo ritrarre...

Bien sûr Montaigne a pu prendre l’anecdote ailleurs chez Planude, mais il m’a paru utile de révéler cette source possible.

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