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Montaigne et Simon Goulart (1548-1628)

jeudi 2 février 2006, par Etienne Ithurria

Les rapports Montaigne/Goulart ont été déjà explorés. On se reportera par exemple à l’article Goulart avec sa bibliographie in Dictionnaire Montaigne Champion 2004, sous la direction de Philippe Desan : on y signale l’article de Marcel Françon (Harvard University), BSAM, 7, 1956, date à corriger en 1966, et dont je fais mienne la dernière phrase toujours actuelle :

" Il me semble, en conclusion, que l’on devrait - plus qu’on le fait, attirer l’attention sur Simon Goulard, quand on recherche les sources des Essais de Montaigne. "

On pourra aussi consulter mon Introduction au lycosthenes p.44 - de Macault à Amyot, la Source, p.46, Une édition énigmatique...

Villey signale Goulart pour son Histoire du Portugal... à propos du Catalogue des livres de Montaigne. La présence de Goulart est aussi évoquée dans certains de mes articles. Elle est, à mon sens, beaucoup plus riche qu’on ne l’a perçu jusqu’ici, même si de sérieux travaux, anciens ou plus récents, sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir, ont évoqué les récupérations et déformations d’Amyot par notre protestant, aussi bien pour les Vies que pour les Moralia.

A titre indicatif on consultera, pour Les Vies, René Sturel Jacques Amyot, Champion 1908 (p.112-119, 126-147) qui fouille bien des problèmes, dont certains auront à voir aussi avec les Moralia :

" Dans l’édition de Simon Goulart, au contraire, ce sont toutes les conclusions morales, préceptes ou règles de conduite que l’éditeur un pasteur protestant - tire sans cesse du récit de Plutarque. Et en effet, tandis que dans son " indice chronologique " Goulart a cherché, comme il le prétend, à éclairer ses lecteurs, par ses notes il songe surtout à les diriger dans la pratique des vertus, et c’est pourquoi il s’adresse à " ceux qui desirent profiter en la lecture des histoires et notables recherches encloses en ce grave auteur... "(p.114)

Nous avons suffisamment insisté sur le travail de Robert Aulotte, dans son Montaigne et Plutarque, Genève, Droz, 1965, sur la tradition des moralia pour ne pas y revenir ici de façon détaillée.

On ne négligera pas les Actes du Colloque international de Melun 18-20 avril 1985, Fortunes de Jacques Amyot Nizet 1986, par ex. p.317, l’observation de N. Cazauran à propos de Goulart :

"... N’allait-il pas éditer en 1581 les Oeuvres morales et meslees en faisant dans ses " advertissemens aux lecteurs " un double éloge d’Amyot et de Plutarque et en joignant au texte des sommaires, des rubriques marginales et quatre " indices " " des autheurs alleguez ", des " similitudes ", des " apophthegmes " et des " noms et autres choses notables " ?

Mais Montaigne use-t- il, comme notre scripteur des Oeuvres morales... d’Amyot in 8° édition Goulart ?

Certainement : outre certains indices comme la correction Appelles/Ctésibius, (cf Point aveugle pour le détail), outre l’ergonomie comparée d’un in-fol et d’un in-8°, que nous avons eu l’occasion d’indiquer, Montaigne écrit bien Damidas, Essais 350 A pour Damindas : seul le Goulart porte Damidas et en tête de l’apophtegme en majuscules p.699 - in Les dits notables des Lacedemoniens - et en minuscules dans sa marge, et ce, dans l’édition in 8° exclusivement, que pratique notre scripteur.

Robert Aulotte avait déjà signalé que les éditions Goulart furent les plus influentes et les plus répandues. On pourra consulter mon Introduction au Lycosthenes p.48 : pour les Oeuvres morales c’est même le texte de l’Amyot de Goulart qui servira, et non celui des éditions authentiques, en 1599, pour l’édition gréco-latino-française de Wechel !

Moi-même pour un Vasconsan de 1572 je dispose de plusieurs éditions (in fol. et in 8°) des moralia éditées par Goulart qu’on trouve, et ce n’est pas étonnant, plus facilement. C’est ainsi qu’Yvonne Bellenger dans son très solide article, que j’ai malheureusement découvert trop tard, cite également, sans doute par commodité, le texte dont elle dispose d’une édition Goulart. (cf Montaigne lecteur d’Amyot in Fortune de Jacques Amyot op. cit. p.308 note 3.)

L’intérêt de la piste Goulart, comme j’ai eu l’occasion de l’appeler, est au moins double :

1) Enrichir la question des rapports complexes de Montaigne avec le milieu protestant. De Montaigne et de son entourage, avec les protestants.

Le fait que Goulart soit un théologien calviniste ne doit pas masquer l’importance à tous égards de ses nombreux textes de toute nature : abondance et durée. Anachronisme et focalisation excessive sur le doctrinaire peuvent réduire à l’excès l’envergure du personnage ainsi qu’appauvrir la nature de son influence.

Un exemple : je dispose de sa traduction de Sénèque de 1598, énorme travail, où il ne manque pas de rendre hommage à la traduction précédente du beau frère de Montaigne, Pressac, seigneur de la Chassaigne :

" Si le Sieur de Pressac, qui en a traduit quelque partie, eust achevé, ie me fusse gardé d’y toucher..." (p.442 de mon in fol.)

Répétons que dès 1583 (cf notre Intr. au lyc. p.44) Goulart est assez proche de Montaigne pour s’en servir comme caution plutarquienne dans son édition in fol des Vies en citant (fol.777 et 778) longuement les Essais (722 A/723 A) de Montaigne, tout en lui gardant l’anonymat ! :

... noble personnage bien versé en la lecture de Plutarque...

Nous citons intégralement ce texte de Goulart ainsi que le fol. 772 de ce même Plutarque de Goulart correspondant à Essais 716 A. Ces textes se trouvent à la fin du deuxième volume de mon édition in folio des Vies de 1583.

EMPRUNTS de Goulart aux Essais dans son article PLUTARQUE en fin du vol. 2 de son in fol. des Vies de 1583 : textes qu’on pourra comparer aux textes des Essais, non seulement pour leur exactitude ou pour l’intérêt éditorial et orthographique, mais surtout pour la façon dont Goulart présente Montaigne, en lui gardant l’anonymat...

p.772

Marge : Modestie et douceur de moeurs de Plutarque mise en avant pour vérifier ce que dessus, & monstrer qu’entre autres vertus requises en tous il est requis que chacun sache refrener sa cholere.

Pour tesmoignage de sa douce gravité & d’une partie de ses pensees, i’alleguerai pour le present quelques mots couchez en son discours contre la cholere. Quant à moi (dit-il) si i’ai bien ou mal fait ie ne sçai, mais i’ai commencé par là à me guerir de la cholere, comme faisoyent ancienement les Lacedaemoniens, qui pour aprendre à leurs enfans à ne s’enyvrer point, leur monstroyent leurs esclaves yvres : aussi considerois-ie les efects de la cholere és autres. Puis apres, il adiouste qu’on doit bien s’accoustumer à supporter beaucoup de paroles de sa femme, & de ses familiers & amis, qui nous reprenent que nous sommes trop doux & trop mols : ce qui estoit cause principalement, dit-il, que ie m’aigrissois le plus souvent à l’encontre de mes serviteurs, pensant qu’ils devinssent pires à faute d’estre bien chastiez : mais ie me suis aperceu à la fin bien tard, premierement qu’il valoit mieux par patience & indulgence rendre mes valets pires, que de me destordre & gaster par aspreté & cholere moi-mesme en voulant redresser les autres. Ie considerois aussi en moi, , & me ramenois en memoire (adiouste-il) que comme celui qui nous enseigne à tirer de l’arc ne nous defend pas de tirer, mais de faillir en tirant, aussi celui qui nous enseigne à chastier en temps & lieu, moderément, utilement, & ainsi qu’il apartient, ne nous empesche pas de chastier : ie m’efforce d’en soustraire & bannir entierement toute cholere, principalement par n’oster pas à ceux qui sont chastiez le moyen de se iustifier, & par les ouir. Car le temps apporte cependant à la passion un delai & une remise qui la dissout : pendant quoi le iugement de la raison trouve & le moyen & la mesure de faire la punition convenablement. Et puis on ne laisse point de lieu à celui qui est chastié de resister au chastiment, s’il est puni & chastié non pas en courroux & par cholere, mais convaincu de l’avoir bien merité : (D) & (qui seroit encor plus laid) on ne trouvera point que le valet chastié parle plus iustement qie le maistre qui le chastie.

Marge : Plaisante histoire de Plutarque faisant chastier son esclave, ce qui enseigne à toutes personnes surtout aux hommes d’autorité d’avoir autant d’esgard à ce qui leur est bien seant, qu’au chastiment que meritent ceux par qui ils s’estiment avoir esté offensez.

Sur ce propos ie ramentevrai le plaisant conte que le philosophe Taurus fait de Plutarque, selon que Gellius le recite au vingtsixieme chapitre du premier livre de ses nuicts Attiques, comme quelqu’un l’a ci devant exprimé en nostre langage. Un esclave, mauvais homme & vicieux, mais qui avoit les oreilles aucunement abruvees des livres & disputes de philosophie, ayant esté pour quelque sienne faute despouïllé par le commandement de Plutarque son maistre, pendant qu’on le fouëttoit, grondoit au commencement que c’estoit sans raison, & qu’il n’avoit rien fait : mais en fin se mettant à crier & à iniurier bien à bon esciant son maistre, lui reprochoit qu’il n’estoit pas philosophe, comme il s’en vantoit : qu’il lui avoit souvent ouï dire qu’il estoit laid de se courroucer, voire qu’il en avoit fait un livre, & ce que lors tout (verso E) plongé en la cholere il le faisoit si cruellement batre, dementoit entierement ses escrits.. A cela Plutarque tout froidement & tout rassis, Comment (dit-il) rustre ? à quoi te semble-il que ie sois à ceste heure courroucé ? Mon visage, ma voix, ma couleur, ma parole te donne elle quelque tesmoignage que ie sois en cholere ? Ie ne pense avoir ni les yeux efarouchez, ni le visage troublé, ni un cri efroyable. Rougis-ie ? escume-ie ? m’eschape-il chose dequoi i’aye à me repentir ? tressauts-ie ? fremis-ie ? car pour te dire, ce sont là les vrais signes de la cholere ? Et puis, se destournant à celui qui fouëttoit : continuez, lui dit-il, tousiours vostre besongne, pendant que cestui-ci & moi disputons.

p. 777

Marge : XIII. Il est aisé de censurer ceux qui ont bien fait, mais malaisé de les ensuivre, & impossible de les surpasser.

Ie n’ignore pas que quelques hommes bien estimez entre les doctes de nostre temps, ont assez hardiment censuré Plutarque, l’acusant d’ignorance, item d’avoir escrit des choses incroyables, fabuleuses, & fait des assortimens & comparaisons mal propres. Quant à l’ignorance, ci devant il a esté parlé du langage de Plutarque : & s’il faut parler de la suffisance d’un historien, ie pense qu’on la trouvera excellente en lui. Mais il n’est pas besoin que ie le defende, attendu qu’il se maintient assez soi mesme. Si en quelques circonstances il s’est mesconté, & qu’on descouvre quelques fautes de memoire ou de discordance condamnee par plusieurs autres historiens, cela ne merite pas une si picquante reprehension. Et pour le regard du reste, i’adiousterai ici la response d’un noble personnage bien versé en la lecture de Plutarque, pource qu’elle suffit & convient entierement à ce que nous traitons.

Marge : Plutarque n’a point escrit de choses fausses incroyables ou impossibles.

Voici donc ses mots : Si on eust dit simplement, que Plutarque recite les choses autrement qu’elles ne sont, ce n’estoit pas grande reprehension : car ce que nous n’avons pas veu, nous le prenons des mains d’autrui & à credit : & ie voi qu’à son escient il raconte parfois diversement une mesme histoire, comme le iugement des trois meilleurs Capitaines qui eussent oncques esté, fait par Hannibal, (D) est autrement couché en la vie de Flaminius, autrement en celle de Pyrrhus. Mais le charger d’avoir pris pour argent contant des choses incroyables & impossibles, c’est accuser de faute de iugement le plus iudicieux auteur du monde. Et voici l’exemple qu’on en allegue, asçavoir que Plutarque dit qu’un enfant de Lacedaemone se laissa deschirer tout le ventre à un renardeau qu’il avoit desrobé, & le tenoit caché sous sa robe, iusques à mourir plustost que de descouvrir son larcin.

Marge : Defense de la verité alleguee par Plutarque, confermee par diverses raisons.

Ie trouve en premier lieu cest exemple mal choisi, d’autant qu’il est bien mal-aisé, de borner les efforts des facultez de l’ame, là où des forces corporelles, nous avons plus de loi de les limiter & cognoistre. A ceste cause, si c’eust esté à moi à faire, i’eusse plustost choisi un exemple de ceste seconde, & il y en a de moins croyables, comme entre autres ce qu’il recite de Pyrrhus, que tout blessé qu’il estoit, il donna si grand coup d’espee à un sien ennemi armé de toutes (verso E) pieces, qu’il le fendit du haut de la teste iusques au bas, si que le corps se partit en deux pieces. Entre l’autre exemple ie ne trouve pas grand’merveille, ni ne reçois l’excuse dont on couvre Plutarque d’avoir adiousté ce mot (comme on dit) pour nous avertir, & tenir en bride nostre creance. Car si ce n’est aux choses receuës par authorité & reverence d’ancienneté ou de Religion, il n’eust voulu ni recevoir lui mesme, ni nous proposer à croire choses de soi incroyables. Et que ce mot (comme on dit) ne soit pas employé en ce lieu pour tel effect, il est aisé à iuger par ce moyen que lui-mesme nous raconte ailleurs sur ce suiet de la patience des enfans des Lacedaemoniens, des exemples avenus de son temps, plus malaisez à persuader : comme celui que Cicero a tesmoigné aussi avant lui, pour avoir, à ce qu’il dit, esté sur les lieux mesmes : que iusques à leur temps il se trouvoit des enfans en ceste preuve de patience, à quoi on les essayoit devant l’autel de Diane, qui souffroyent d’y estre fouëttez iusques à ce que le sang leur couloit par tout, non seulement sans s’escrier, mais encores sans gemir, & aucuns iusques à y laisser volontairement la vie. Et ce que Plutarque recite avec cent autres tesmoings, qu’au sacrifice un charbon ardant estant cheu dedans la manche d’un enfant Lacedaemonien, ainsi qu’il encensoit, il se laissa brusler tout le bras, iusques à ce que la senteur de la chair cuite en vint aux assistans. Il n’estoit rien selon leur coustume, où il leur allast plus que la reputation, ni dequoi ils eussent à souffrir plus de blasme & de honte, que d’estre surprins en larcin. Ie suis si imbu de la grandeur de ces hommes là, que non seulement il ne me semble que le conte que fait Plutarque soit incroyable, que ie ne le trouve pas seulement rare & estrange.

Marge : Confirmation prise d’Ammian Marcellin & de l’histoire de nostre temps, pour prouver que le conte de Plutarque n’est incroyable.

Marcellinus recite à ce propos de larcin, que de son temps il ne s’estoit encores peu trouver nulle sorte de gehenne & de tourment si aspre, qui peust forcer les Egyptiens surpris en larcin, à quoi ils estoyent fort acoustumez & endurcis à dire seulement leur nom. Ie sçai qu’il s’est trouvé durant nos miserables guerres civiles des simples paysans qui se sont laissez griller la plante des pieds, (G) escraser le bout des doigts, pousser les yeux sanglans hors de la teste à force d’avoir le front serré d’une grosse corde, avant que de s’estre seulement voulu mettre à rançon. I’en ai veu un laissé pour mort tout nud dedans un fossé, ayant le col tout meurtri & enflé d’un licol qui y pendoit encore, avec lequel on l’avoit tirassé toute la nuict à la queuë d’un cheval, le corps percé en cent lieux à coups de dague qu’on lui avoit donnez, non pas pour le tuer, mais pour lui faire de la douleur : qui avoit souffert tout cela, & iusques à y avoir perdu parole & sentiment, resolu, à ce qu’il me dit, de mourir plustost de mille morts que de rien promettre, & si estoit un des plus riches laboureurs de toute la contree. Il ne faut pas iuger ce qui est possible & ce qui ne l’est pas, selon ce qui est croyable & incroyable, à nostre portee. C’est aussi une grand’faute, & en laquelle toutesfois la pluspart des hommes tombe, de faire dificulté de croire d’autrui ce que nous ne saurions faire. Voilà ce que ce personnage respond à l’obiect fait touchant le fait du ieune garçon (H) Lacedaemonien, mis en avant pour accuser obliquement de mensonge nostre Plutarque.

Marge : Response à la censure faite à Plutarque, touchant ce qu’il escrit d’Agesilaus.

L’autre exemple qu’on allegue des choses incroyables & entierement fabuleuses dites par Plutarque, est qu’Agesilaus fut condamné à l’amende (nb in Essais mulcté) par les Ephores, pour avoir attiré à soi seul le cœur & la volonté de ses citoyens. Ie ne sçai quelle marque de fausseté lon trouve en cela : mais tant y a que Plutarque parle des choses qui lui devoyent estre beaucoup mieux conues qu’à nous. Et n’estoit pas nouveau en Grece de voir les hommes punis & exilez pour cela seul d’aggreer trop à leurs citoyens : tesmoings l’Ostracisme & le Petalisme.

Marge : Response à ce qu’on luy obiecte qu’il a eu faute de iugement en ses comparaisons ou assortimens des Grecs & des Romains.

Quant à ce que lon accuse Plutarque que de n’avoir pas bien assorti les Grecs aux Romains, tesmoins (sic) Demosthenes & Cicero, Aristides & Caton, Lysander & Sylla, Pelopidas & Marcellus, Agesilaus & Pompeius estimant qu’il a favorisé les Grecs (fol 778 A) de leur avoir donné des compagnons si peu pareils : c’est iustement s’attacher ( Essais s’attaquer) à ce que Plutarque a de plus excellent & loüable. Car en ces comparaisons (qui est la piece la plus (nb in Essais plus admirable sans l’art. défini) ) admirable de ses œuvres, & en laquelle, à mon avis, il s’est pleu d’avantage qu’en nul autre de ses escrits) la fidelité & sincerité de ses iugemens esgale leur profondeur & leurs poids. C’est un philosophe qui nous aprend la vertu. Voyons si nous le pourrons garantir de ce reproche de malice & de fausseté. Ie pense que ce qui a donné occasion à une telle censure est ce grand & esclatant lustre des noms Romains, que nous avons en la teste. Il ne nous semble point que Demosthenes puisse esgaler la gloire d’un Consul, Proconsul, ou Questeur de ceste grande Republique. Mais qui considerera la verité de la chose & les hommes en eux mesmes, à quoi Plutarque a plus visé, & à balancer leurs mœurs, leur sufisance & leur fortune, ie pense au contraire que Ciceron & le vieux Caton en doivent de reste à leurs compagnons. Pour le dessein de ceste censure i’eusse plustost choisi l’exemple du ieune Caton comparé à Phocion : car en ce pair il se pourroit trouver une plus vraisemblable disparité à l’avantage du Romaain.(sic) Quant à Marcellus, Sylla & Pompeius, ie voi bien que leurs exploits de guerre sont plus enflez, glorieux & pompeux, , que ceux des Grecs que Plutarque leur apparie. Mais les actions les plus belles & vertueuses non plus qu’en la guerre ne sont pas tousiours les plus fameuses. Ie voi souvent des noms de Capitaines estoufez sous la splendeur d’autres noms de moins de merite, tesmoins Labienus, Ventidius, Telesinus & plusieurs autres. Et à le prendre par là, si i’avois à me plaindre pour les Grecs, pourrois-ie pas dire que beaucoup moins est Camillus comparable à Themistocles, les Gracches à Agis & Cleomenes, Numa à Lycurgus, & Scipion encore à Epaminondas, qui estoyent aussi de son roolle. Mais c’est folie de vouloir iuger d’un traict les choses à tant de visages. Quand Plutarque les compare, il ne les esgale pas pourtant. Qui plus disertement & conscientieusement pourroit remarquer leurs disparitez & differences ? Vient-il à parangonner les victoires, les exploits d’armes, la puissance des armees conduites par Pompeius, & ses triomphes avec ceux d’Agesilaus ? Ie ne croi pas dit-il, que Xenophon mesme, s’il estoit vivant, encore qu’on lui ait permis d’escrire tout ce qu’il a voulu à l’avantage d’Agesilaus, osast le mettre en comparaison. Parle-il de comparer Sylla à Lysander ? Il n’y a, dit-il, point de comparaison, ni en nombre de victoires, ni en hazard de batailles : car Lysander ne gaigna seulement que deux batailles navales, &c. Cela, ce n’est rien desrober aux Romains. Pour les avoir simplement presentez aux Grecs, il ne leur peut avoir fait iniure, quelque disparité qui y puisse estre : & il ne les contrepoise pas aussi tous entiers. En gros il n’y a nulle prefernce. Il aparie les pieces & les circonstances l’une apres l’autre, & les iuge separément. Parquoi si on le vouloit conveincre de faveur, il faloit en esplucher quelque iugement particulier, ou dire en general qu’il auroit failli d’assortir tel Grec à tel Romain : d’autant qu’il y en avoit d’autres plus correspondans pour les aparier & se raportans mieux.

FIN des emprunts.

La divulgation, on le sait, par les protestants de La Servitude Volontaire ou du Contre Un de La Boétie... ne simplifie pas les choses. Il me semble que les arguments des uns ou des autres pour régler cette question sur le rôle de Montaigne en cette affaire, je pense, bien sûr, à la querelle avec Armaingaud et ses détracteurs, ne sont ni décisifs, ni définitifs. Le débat pour moi reste ouvert...

François Rigolot, à juste titre et pour un autre propos, insiste aussi, en passant, dans son article sur la Saint Barthelemy (Bsam Janvier-Juin 2005 p.54 note 15) sur l’importance de notre personnage, qui reste donc très actuel.

2) En quoi Goulart avec ses éditions directrices, déformatrices, présentant le texte de Plutarque avec chapeaux synthétiques et marges indicatrices, en quoi Goulart a-t- il éventuellement enrichi les Essais que ce soit en réactions positives... ou négatives ... ou mitigées ?

Si Montaigne, comme le scripteur, pratique d’abord l’édition authentique, puis après 1580, une édition Goulart il y a nécessairement interactions, plus ou moins subtiles. Débat qui, bien sûr, me dépasse, mais que certains ont déjà commencé à éclairer. Si Montaigne oeuvre sur un lycosthenes érasmien protestant et sur un Amyot... qui ne l’est pas moins, protestant, il y a à s’interroger sérieusement, dans la genèse des Essais, sur ces influences. Ce n’est pas surprenant qu’à Bâle le catholique Montaigne soit un peu chez lui...

L’article de Daisy Aaronian, La censure de Simon Goulart dans l’édition Genevoise des "Essais" (1595) (in Bsam juillet-décembre 2202) réactualise les rapports Montaigne/Goulart en ouvrant des perspectives : lire ou relire les pages 84 et 85 qui traitent de Simon Goulart et les Essais et des nombreux emprunts aux Essais pour ses Histoires admirables... que j’ai pu vérifier sur une édition du XVII ième s. dont je dispose. La mise en évidence, dans cet article, d’une manipulation et d’une censure par Goulart, en aval, sur une édition genevoise des Essais, (1595) peut nous renvoyer en amont à la fréquentation et à l’usage par Montaigne d’un Plutarque/Amyot - qu’on me passe l’adjectif - goulartien... Il s’agit dans les deux cas de faits soumis à la sagacité des chercheurs, et dont je n’ai personnellement pas à préjuger, en raison et des limites de ma compétence et de l’ampleur de la question, les retombées éventuelles.

Un exemple à méditer : le scripteur à lyc.236 - De Deo - se renvoie aux moralia p.392 - De la superstition - soit ce passage :

Car Dieu est esperance de vertu, non pas excuse de lascheté. Mais les Iuifs, estant la solennité de leurs grands sabats, combien que les ennemis plantassent les eschelles, & gagnassent leurs meurailles, demeurerent assis en robes de dueil en leurs maisons, & ne s’en leverent iamais de leurs sieges, ains demeurerent liez et envelopez en leur superstition, comme dedans une seinne. (édit. Carroy 1587 p.392, l’édition Richer 1587 p.392 porte ansiene)

Dans la marge Goulart intervient :

Calomnie contre les Iuifs.

L’édition Vasconsan (in fol. 1572), de marbre, garde sa marge vierge, normalement, je veux dire comme d’habitude, à de rarissimes exceptions près, comme p.372 verso, où l’on signale l’équivoque d’un mot grec ou d’un propos malveillant sur Athenodorus... soupçonné d’inceste.

Deux textes décidément ?

Observons enfin que cette fréquentation de l’édition Goulart, après les Essais de 1580, accompagne chronologiquement, je parle prudemment de concomitance, les mutations que Philippe Desan, en 2005, dévoile de façon convaincante dans son Introduction à l’édition fac-similé de 1582. Il est clair que le scripteur, qui se contentait dans un premier temps de simples renvois, par exemple à Macault, va progressivement, comme nous l’avons indiqué dans notre Introduction, (p.45) en parlant de mutation, reprendre les mots mêmes d’Amyot ou porter des fragments résumant le passage d’Amyot. Les annotations changent de nature. C’est l’occasion de rappeler en cette affaire l’importance de la durée : grossesse et gésine, les Essais comme un enfant tard venu n’y échappent pas. Montaigne ne nous démentirait pas.

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