Estienne du Tronchet

mercredi 1er février 2006, par Etienne Ithurria

Estienne du Tronchet : mort à Rome en 1585. Il a écrit Lettres missives et familières augmentées de plusieurs lettres amoureuses tirées de l’Italien du Bembe... (1569) Cet auteur, forézien, fut trésorier du Domaine et secrétaire de Catherine de Médicis. Voir Introduction Lectures autres du scripteur. (et note 84).Le scripteur se renvoie plus de 20 fois à Estienne du Tronchet. Nous donnons l’intégralité de ces références. Ces lettres méritent attention, y compris dans leur rapport éventuel avec les Essais de Montaigne. Consulter le Dictionnaire des Lettres françaises le XVI ième sièce Pochothèque 2001, qui, signalant à juste titre l’ouvrage de Sister Sullivan Etienne du Tronchet Washington 1931, renvoie à la rubrique (signée C.M) genre épistolaire où notre homme est traité de médiocre... sympathique, mais omet Claude Longeon et son importante thèse Une province française à la Renaissance : la vie intellectuelle en Forez au XVI ième siècle... Univ. Lille III 1976. Cet ouvrage éclaire et notre personnage et le riche contexte forézien.

col. E. I. édit. 1584

Notre exemplaire, comme le montre notre fac-similé, est celui signalé avec reproduction de la page de titre par Jean Balsamo dans son très pertinent article Abel L’Angelier, libraire italianisant ( in Bulletin du Bibliophile p. 87 n°1 1991), article qui éclaire aussi notre sujet, en nous sensibilisant, comme l’a fait ensuite Michel Simonin de façon magistrale, aux problèmes éditoriaux : libraires dont L’Angelier et imprimeurs.

Si nous avons cité Claude Longeon dans notre Introduction, accessible ici, laissons la parole, même si elle date de 1931, à Sister Sullivan : il se pourrait que certaines de ses remarques soient encore actuelles :

... Les critiques de Du Tronchet s’attaquent à sa poésie ; en tant que prosateur épistolaire il est entièrement passé sous silence. Il m’est d’avis que l’opinion des uns est basée sur le jugement des autres et que très peu ont lu ses lettres. Bien que nous ayons surtout étudié l’auteur en temps (sic) qu’épistolier, nous avons néanmoins essayé de donner une idée claire de ses oeuvres et de fixer sa place parmi les écrivains de son époque. La tâche a été ardue, étant donné que les ouvrages de Du Tronchet n’ont pas franchi l’Atlantique et que, même en France, ils sont précieusement gardés dans les bibliothèques qui en possèdent quelques rares exemplaires...(p.X Introduction)

... C’est un des malheurs de Du Tronchet de n’avoir été considéré que comme poète par les siècles suivants (nb comme Dusouhait et comme lui anéanti respectivement par Malherbe et par Boileau ! E.I) tandis que c’est dans ses ouvrages en prose qu’il a mis le meilleur de lui-même. C’est à lui d’abord que nous devons pratiquement l’introduction du genre épistolaire en France. Il donne des règles à suivre et en fait une application immédiate...(p.110)

... Après tout, un écrivain qui, au dire de Guy de la Grye, a eu plus de lecteurs au XVI ième siècle que Ronsard lui-même, ne mérite pas le mépris dont il a été frappé. Si nous avons réussi à lui rendre la place qui lui est due dans la littérature française ce sera pour nous une agréable compensation pour des années de pénibles recherches. Les Foréziens d’aujourd’hui nous sauront gré d’avoir tiré de l’ombre un de leurs compatriotes, digne prédécesseur des hommes de lettres qui, aujourd’hui comme autrefois, puisent leur inspiration dans l’air salubre de ce beau coin de France et veulent bien laisser l’Amérique bénéficier de leur solide et puissante intelligence. (p.111)

lyc.46

Tronchet 85 p 2 cf texte complet à lyc.509.

Tronchet 90

(p.89) ARGUMENT

L’amitié conceuë par quelques premiers traits d’oficieuses honestetez a ie ne sai quoi plus solide & durable, que celle qui vient de nulle operation fondee. Et les remerciemens ne sont qu’un idee ou prosopopei (sic) de l’active reconoissance du benefice receu. Comme se peut voir en ceste lettre escrite, A Monseigneur M. Baptiste la Veue Advocat en la Cour de Parlement.

(p.89 p2) 41 (lettre n°41) Monsieur, si l’amitié qui nous est commune eust esté generee par quelques premiers points d’oficieuse honesteté, que i’eusse exercee en vostre endroit : ie ne la tiendrois pas si solide, ne si ferme que ie fais, pour reconoistre que vous en avez esté le Createur, & que sans vous en avoir donné nulle ocasion, de vostre doux naturel, vous m’avez logé au nombre de plusieurs personnes, qui ont obligation à vostre courtoisie. Ce qui me fait de tant plus estre asseuré de vous : que moins vous pourriez vous promettre de moi pour le peu d’experience que vous en avez, si la vulgaire opinion de mon bon cœur n’avançoit en cela beaucoup de vostre esperance. Ie ne veux pas ici entrer sur un seul remerciement des plaisirs qu’il vous a pleu me faire estant pres de vous à la poursuite des afaires. Car puis que ce n’est qu’un commencement duquel doivent deriver infinis & reciproques ofices : il me semble que ce seroit arriver à trop soudaine conclusion de chose qui doit estre de plus longue determination. Et aussi que remercier l’ami par artificieuses paroles, n’est qu’un idee de satisfaction, Ie dirai donc seulement (90) en passant que vous avez usé en mon endroit des singulieres marques d’amitié, qui la peuvent rendre certaine & indubitable. Car non seulement vous ne vous estes contenté d’employer vostre propre bien : mais aussi à tout propos avec la clef de vostre liberalité, vous m’avez fait ouverture du bon conseil, conduite, & avis, & de tout ce qui se peut espuiser de savoir des loix, & de l’experience qu’il a pleu à Dieu colloquer divinement en vous. Dont ie me suis si bien trouvé que i’en espere bonne issue.

Marge De la vraye amitié sortent ofices par multiplicitez.

Cependant, Monsieur, Pource que la vraye amitié a ie ne sai quoi de si grande suite que les plaisirs & les ofices en provienent, comme d’un cheval Troyen, ou d’un Hydra, par chef & multiplicitez, & que la courtoisie, comme le feu, plus s’augmente quand plus elle est diversement impartie, ne vous ennuyez point d’une recharge de prieres que ie vous faits, d’avoir l’oeil en mon afaire, comme vous savez que l’importance le requiert, avec la malicieuse anfraction de ma partie, qui me trame toutes toilles d’iniquité, pour infirmer la iustice de mon bon droit. Et aviserez (p2) au surplus, à quoy ie vous seray bon par deçà pour n’y espargner chose qui soit en mon pouvoir, qui est entierement vostre & ma personne, rien plus qu’un autre vous mesmes. Me recommandant humblement à vostre bonne grace & de si bon cœur que ie prie Dieu, Monsieur, vous donner ce que desirez.

lyc.60

Tronchet 160 p2 cf article Evangile lyc.60 evangile

(159) A MONSIEUR TRIBILLET, Procureur en la cour presidia- le de Lyon.

Celui qui vous a dit qu’en rimes ie vous paye,

Parle mieux qu’il ne pense & veux bien que l’on voye,

Que tel à mal parler par envie s’essaye,

Qui ne sauroit payer d’une telle monnoye :

Mais iestime si peu ces causeurs esventez,

Qu’un ciron au genouil, si vous vous contentez.

ARGUMENT. Comme toutes choses ont leur saison, (nb titre Essai II, 28 Ecclésiaste, Pochothèque p. 1086) ainsi est plus excusable la fable de l’amour qui se exerce par une ieune personne, que par un vieillard à qui est plus propre le baiser de la bouteille, que d’une belle Damoiselle, toutes fois aux uns & aux autres, ce petit traistre archer, n’est moins preiudiciable que dangereux, faisant que ceux qu’il rend en son obeissance, oublient leurs meilleures affaires pour faire sauts & gambades : ainsi que les asnes (160) qui ont la mousche sous la queuë, laissans tomber leur charge à force de ruades. Et s’adressant volontiers à gens paresseux, n’ayant sur les autres que bien peu de pouvoir. A Monsieur Nazar Vialete, de Mont-ferrant, ami de ce secretaire.

Marge 93 Hor.Virtus est vitium fugere, & sapientia prima stultitia caruisse.

Monsieur Vialete, fuir le vice, & s’abstenir de la folie, ce sont les propres definitions de la vertu, & de la sagesse de l’homme. Craindre Dieu, aimer son voisin, suyvre bonne compaignie, faire plaisir à chacun, ne desplaire à personne, n’estre point mesdisant, moqueur, menteur, flateur,, negligent, arrogant, ni ingrat : mais gracieux, & honeste, veritable, humble, rond, diligent, & liberal : ce sont les principaux ofices & exercices de la vertu. Et ayant conu que tout cela est logé en vostre dessein, ie n’ay point failli de vous donner la qualité de vertueux, par la lettre que ie vous ay escrite, & n’avez ocasion de vous en plaindre, sinon entant que vous pensiez que ie vous deusse apeller vertueux & sage : ce que i’eusse fait volontiers, si les gaillardises de la ieunesse, en quoi vous estes encores, qui vous font esclaves de l’amour, le pouvoyent (160 p2) consentir, mais au lieu de sage, ie vous bailleray titre de vertueux, & de pauvre amoureux : & ioindray l’amitié que ie vous porte & l’obligation que ie vous ai, à la pitié que i’ai de vous, en vous voyant l’esprit si tormenté :

Marge Ovid. Amor non est medicabilis herbis.

que ie n’y voi nul remede que par le moyen du temps pere de l’experience des choses. Croyez que i’ai plus de commiseration d’un amoureux compassionné, que d’un pauvre diable qui meurt de faim, ou que l’on mande à tort au suplice de la iustice. Car le mourir de faim procede de la contrainte necessité, & le condamné à mort du malheur de la fortune : mais la tyrannie qui tombe sur un pauvre amoureux est un assassinement & un brigandage, que l’homme se fait à soi-mesme, par la foi, solicitation, & servitude de sa propre bonté.Ie me suis veu, ie me voi, & me verrai souvent par la grace de Dieu & de moi, sans argent, sans support, sans amis, & avec peu de parans de bonne volonté, sur le poinct du peril d’une mort, sur la captivité de ma personne, avec beaucoup d’inimitiez, & d’ennuis portees sur la conduite de mon petit contentement, avec beaucoup de dettes sur mes (161) espaules, & avec infinies autres ruines, adversitez & desolations : mais tout cela ne m’a esté que sucre à comparaison des mortels, des ialousies, des bayes, tromperies, vaines atentes, supercheries, legeretez & fausses esperances, desquelles i’ay esté crucifié du temps que, comme vous, ie pratiquois en l’iniustice de l’amoureuse folie. Monsieur & frere, soyez asseuré que ce petit fils de putain, est une fort mauvaise beste, & quiconque lui preste l’estomac pour faire bute à ses flesches empoisonnees, pour bien dire, me recommande. Et pour vous dire proprement que c’est amour : ie trouve que c’est un desir sempiternellissime, un negoce & empeschement des gens oisifs, nourri de la beauté du penser : lequel cependant que la main de la propre volupté lui presse le cœur : l’ame, les esprits, & les sens, se convertissent en afection, qui consume le corps des pauvres langoureux. Au moyen de quoi ceux qui aiment, semblent ces toreaux furieux esguillonnez : ou bien ces asnes, à qui on met des mousches guespes sous la queuë, qui laissans le boire& le manger, font tomber leur charge par multiplicité de pets & de (161 p2) ruades. Toutesfois vous estes encores de l’aage auquel toutes choses de ieunesse ne sont point incomparables. Mais moy qui suis tantost aussi vieil que le peché originel : il est temps que ie me retire, & que ie quite ce petit traité, Omnia vincit, me contentant doresnavant de faire la court (sic) à ces Damoiselles de Beaune, de Languedoc, ou de Roannaisons, qui ont la vertugale de paille, la ceincture de corde, le cul gros & la teste petite, coifee d’estoupes, & qui font souvent plorer de ioye leurs plus afectionnez serviteurs. Me recommande a autre N’aizelle. (marge : Anagrame de Nazare Vialete.)

Tronchet 223

222 p2 ARGUMENT

Difinition de l’amour suyvant la lettre nonantetroisieme precedente. Et comme ce petit Boute-feu, est tel que chacun l’imprime en sa fantaisie, & se fait plus facilement sentir que declarer. A Monsieur Trumel de Mont brison, l’un des meilleurs amis de ce secretaire.

134 Monsieur Trumel, chacun escrit, ou par peu, ou assez de ce que plus ou moins il a en afection. Sans point de faute, lors que l’aage (comme à vous) m’estoit dispos à recevoir le feu de ceste amoureuse flamme, i’en eusses mieux discouru, que ie ne saurois maintenant. Parquoy vous ne devez trouver estrange, si en la lettre que i’ay escrite à Monsieur Vialete, ie (223) me soye voulu mesler definir l’amour & de m’en estre acquité assez maigrement. L’amitié que ie lui porte m’avoit fait entrer en ce ieu, & le peu de sentiment que i’ay à ceste heure de ce petit Boute-feu, m’en a fait parler sobrement. Toutesfois puis qu’il semble que vous sera agreable d’en savoir quelque peu d’avantage : d’autant que ce galand n’est pas seulement aveugle, mais souvent fait aveugles ceux qu’il a en possession : ie vous diray en peu de mots, pour vous complaire en cela,comme ie desire en toutes choses, ce que la memoire des peines & traverses, que i’y ay euës, me fait encores ressentir. C’est que i’ay trouvé, qu’amour qu’on fait estre Dieu, est un portier qui reçoit en sa maison ses ennemis, & souvent ferme la porte à ceux qu’il aime, un pouvoir qui par secrette conduite se ioint au cœur de l’homme, & s’en fait Seigneur & maistre avant qu’il soit conu : c’est un vouloir sans consentement, & une asseurance en refus, un travail d’imagination, tenant tousiours l’amoureux en crainte & en esperance, & qui rend paresseuse toute occupation : un plaisir qui meurt à sa naissance : une peur qui asseure, une audace qui humilie : un iusner qui rassasie, un devorer qui afame, un pouvoir foible, une debilité forte, un suiet qui commande à chacun : un maistre qui obeït à tous, un riche qui maudit (nb pour mandit), & un belistre à qui chacun demande. Et soit qu’on le figure enfant ou vieux aveugle, vestu ou nud, il me semble qu’il se fait encores mieux sentir, qu’il ne se peut declarer. Me recommandant à vostre bonne grace. De Paris.

lyc.96

Tronchet 229

228 ARGUMENT

Souvent l’avarice & le desir de pecune subvertissent la foy & la prudence. Et l’apetit d’acroistre les facultez mondaines abuse beaucoup de grands seigneurs. Et facilement toutes choses se reduisent à leur premier estre. A Monsieur de Chervé.

138 Monsieur mon frere, la peine que ie voy que vous prenez en mon afaire, est digne de l’amour que ie sai que vous me portez : mais non pas de la sagesse & du bon avis que i’ay tousiours conu en vous. Car les ambitions de l’envie des hommes de peu de vertu, & de peu de fidelité, vous donnent crainte pour (p2) moy : l’experience que vous avez euë de mes humeurs, & l’integrité que vous me sentez, vous deussent lever toute dificulté. Or quant à la demonstration que vous faites en cela de vostre amitié, ie vous en remercie. Mais ie m’esbahis du surplus, & m’en fasche, iusques à vous en blasmer, si honestement faire se pouvoit, & si blasmer se doit apeller, ce que ie dois prendre en obligation. Vous avisant bien que si en ce cas i’eusse eu besoin de faveur, de conseil, & d’aide, conoissant que vous n’estes moins ioint de bonne volonté que d’alliance : ie n’en eusses prins autre recours qu’à vous. Mais il est besoin que mon innocence me favorise, me conseille, & me secoure : & que la verité me defende, & l’une & l’autre sont si bien armees en ma faveur : que ie n’ay crainte de chose du monde. Sans nulle faute, mon frere, les calomnies de mon adversaire sont telles, qu’elles vous ont esté mandees : mais c’est plustost pour atenter à mon bien que pour le profit particulier de Monseigneur. Et i’ay avec la grace de Dieu, ateinct l’aage, qui me fait virilement porter, toutes feritez & invasions d’adversitez, qui ne proviennent (229) point par ma faute. Et quand bien ce Monsieur parviendroit à son intention, me frustrant des biens de la fortune : pour cela il ne me leveroit ceux, qui avec le temps & les ocasions lui pourront à sa honte & confusion faire regurgiter son entreprise.

Marge Cic. Nullum est oficium tam sanctum atque solemne, quod non avaritia comminuere, atque violare soleat. Idem. Nullum est vicium tetrius, quam avaritia presertim in principibus, & rempub. gubernantibus.

S’il n’est gueres sage, pour le moins il s’est trouvé en cest endroit malicieux & fin. Souvent l’avarice & le desir de pecune subvertissent & violent la foy, la probité, l’amitié & toutes autres bonnes choses, & l’ambition & souci de l’acroissement des mondaines facultez (qui est chose fort odieuse) fuit (sic pour suit ?) & chatouïlle de si pres l’apetit de la pluspart des grands Seigneurs : qu’il n’a pas failli de masquer le peu de fondement de sa raison par l’aparence du profit. Et prenant à propos ceste cholere de Monseigneur, l’a fait si dextrement deriver par les canaux de ses inductions, sur mon innocence : qu’il en a preocupé trois poincts l’un que nostre peu de seiour se consumera à commencer de conoistre de mon equité, & n’aura loisir de iuger de la malice du poursuyvant. L’autre qu’il devance & precourt la foy de mes parolles, de maniere que tout ce que ie (p2) pourrois maintenant alleguer contre luy, auroit plustost pour le present face de vindicte que de verité. Et le troisieme est qu’il s’est si fort, tant par technes (sic) inventions simulees, que par autres ie ne say quels moyens annexez à ma plume (& pour cause) muni & investi de la grace du maistre : que ses faveurs aveuglent toutes choses qui lui pourroyent estre contraires. Il ne faut point douter (comme vous dites) que le service avec la fidelité qui a esté tousiours prouvee en moy, ne me retireroyent point un si impetueux mouvement : mais pour l’amour que ie porte à Monseigneur il n’y a nulle iniure qui me seult desmordre de l’obeissance. Et pource que toutes choses facilement avec le temps se reduisent en leur premier estat i’espere que ceste comedie avec patience, fera succeder le negoce avec autant de ioyeuse fin, que m’en aura esté fascheux le commencement. Et n’y a remede que de s’acommoder & de tranquiliser. Car Dieu permettra que celui qui a ouvert les oreilles de la cholere à la voix de la malice, ouvrira celles de la vertu aux forces de la verité. Un peu de fievre que i’ay, ne consent que ie vous escrive (230) plus amplement, & me semble que ie vous suis assez recommandé. De Lyon.

lyc.150

Tronchet 119 cf lyc. 457

lyc.325

Tronchet 38 p 2

ARGUMENT

L’exil est merveilleux & terrible à ceux là ausquels y a certain lieu de demeure prescrit & limité, mais non à ceux à qui tout le circuit & l’acceinct de terre ne semblent que une seule cité. Et est celui le propre exil, ou il ne se trouve nulle place de vertu. Sur quoy par ceste lettre prinse sur l’Italien, l’ami est grandement consolé avec plusieurs autres traits sententieux. Ioinct que celui seul se peut estimer grand, qui n’a iamais fleschi ni incliné les espaules sous la charge de ses calamitez, & qui s’est tousiours monstré ferme & constant contre les feritez de fortune. Faut noter encores qu’anciennement y avoit deux sortes d’exils. Les uns estoyent releguez & les autres deportez, les releguez usoyent & se servoyent de leur propre bien, & les deportez en estoyent du tout spoliez.

15 Monsieur mon compere, ie Vous puis asseurer, que si i’ay esté long à vous donner consolation par lettre, i’ay esté beaucoup plus prompt à participer en moi & recevoir en mon esprit la plus part de vostre passion. Et si avec l’efect ie vous pouvois lever de vos affaires, comme ie puis avec la plume (39) me prouver de vous pouvoir consoler vous seriez facilement iouïssant de vos desirs, & moy maistre & possesseur de mon plaisir, & d’autant qu’il ne m’est possible, pour le moins ie vous donneray volontiers la medecine, que d’un fidele cœur, pour la pensee d’un ami infirme, le peut dignement composer. Mais Monsieur mon compere, de quelque fontaine de philosophie pourray-ie tirer argumens, sentences, ou paroles, qui n’ayent esté pieça avec la vase de vostre bon entendement, si bien epuisees & dispensees en faveur & benefice de vos amis ? Que si par le moyen de mon cousin, ie n’eusse entendu (à mon grand desplaisir) combien ceste ferité de fortune vous a asprement agité, & encores continuellement avec dur fleau persecuté vostre esprit, à peine eusse-ie creu que vous eussiez esté en besoin de consolation. Ie ne veux point nier, que ce ne soit chose fort dure, d’estre esloigné d’une partie (sic) si honoree, & sur toutes autres seulement de l’Italie, de l’Europe, mais de l’univers, receue en estimation & reverence : vous ayant aussi esté interdite l’administration d’une Rep. si ancienne, si prudente & si bien instituee, en laquelle comme hereditaire (39 p2) successeur de la noblesse, & de la rondeur de vos ancestres, marchant agravez par tous les degrez d’honneur, vous les avez devancez avec plus large carriere, pour arriver à ce premier degré où il faloit cheminer, avec tant de dignité & de reputation. D’avantage que la perte de l’usu-fruit de tant d’amis, & de tant d’autres choses agreables ne vous doyve sans nulle faute, grandement esmouvoir & desplaire. Mais non que pour cela ie ne sente la forteresse de vostre bon avis pouvoir subiuger, & conveincre toutes telles insultes de fortune. De laquelle nul ne peut ouvrir les yeux en ceste lumiere, qui en puisse estre asseuré. Peut estre que vous voudriez vous plaindre de ce qu’estant sur le comble de vostre felicité, & lors que moins vous craignez ses eforts, elle vous est venue inesperement assaillir. Certainement non a. Car tout ainsi que le bon Navarque fait de la tempeste : ainsi du rocher de vostre sagesse vous l’aviez de longue main preveuë. Et qui est celui en ce monde qui peut ignorer l’infirmité des mondains accidens ? & que apres le serain, la pluye, apres la tranquilité la tempeste, (40) apres le rire, les pleurs suyvent ordinairement toute humaine condition ? Si vous trouvez estrange, que sans ocasion, ni faute par vous commise, un si iuste & si agreable Senat vous ait ainsi relegué : cela seroit indigne de vostre prudence. Car vous n’avez à ceste heure chose de plus de plaisir & de contentement & qui vous puisse plus conforter, que d’examiner les secrets & la conscience de vos propres actions, & de vostre volonté, & de vous y voir sans faute & sans coulpe, de laquelle il n’y a mal ni adversité plus grande.Vous n’estes pas celui seul citadin bien merité, qui de sa patrie contre tout devoir de l’honnesteté a esté condamné. Parquoy avec la compagnie & exemple de Cicero, de Camillus, de Themistocles, d’Aristides, & de tant d’autres fameux anciens de l’une & de l’autre Rep. mitiguez la dureté de vostre fascherie, & recevez à grand bien d’avoir eu moyen & commodité de monstrer la force de vostre cœur. Celui seul se peut estimer grand, qui iamais sous le faix de ses disgraces n’a incliné les espaules, qui iamais n’a blasmé fortune, ni plaind de ses feritez, & qui (comme le Soleil) s’est tousiours monstré clair aux (40 p2) tenebres de ses importunitez.

Marge : Les facheries font que l’homme ne se perd en l’abisme du repos. Similitude de l’arc vouté, & de l’homme de bien afligé par fortune.

Il n’y a mal qui puisse flechir un cœur constant, il prend toutes turbations pour galleries & pourmenoirs de ses vertus, lesquelles sans les repugnances de la molestie souvent se periroyent en l’abisme du repos. Tant plus l’arc est par force vouté & courbé & plus droit & plus loin il tire sa sagette. Tant plus l’homme de bien est afligé, & agité par les forces de la fortune : & plus loin tire son honneur par sa constance bien empennee. Et dit Demetrius, qu’il ne conoissoit personne plus miserable, que celui à qui fortune n’avoit donné à gouster de son venin, comme si l’adversité suyvoit la gloire, ainsi que fait l’ombre le Soleil. Mon compere, subiuguez donc avec vos forces ceste tristesse, & deprouvez avec les pieds de vostre experience.

Marge : Similitude de l’arbre agité des vents.

Il n’y a arbre asseuré, ni racine ferme, que celle qui a long temps combatu & resisté à l’impetuosité du vent. Le feu de vostre vertu longuement oprimé & couvert de telles contrarietez, lors que par la grace de l’excellent Senat le retour vous sera acordé (ce qui est esperé pour bien tost) monstrera ses flambes, plus clairement allumees : lors la patrie vous sera plus douce, (41) les amis plus agreables, la recordation des miseres passees iointe à la presence du bien qui s’ofrira de nouveau, vous rendra grand plaisir, & merveilleux contentement. Les iours vous sembleront plus clairs, & generalement tout ce que durant ces troubles vous aura aporté plus d’ennui & de mescontentement, vous (reuscira) avec plus de ioye & de satisfaction. Et quand cela n’aviendroit (que Dieu ne permette) tous lieux vous seront pour naturelle patrie. Et non autrement que la nef, laquelle encores ferme, peut surgir facilement en quelque port que ce soit, aussi pourra vostre esprit conduit par la raison & par sa propre vertu, vous faire vivre plus agreablement en tous endroits de la terre. Consolez vous avec vostre innocence, laquelle comme la blanche colombe, bat les aisles sur le theatre de ce monde : ainsi ayant pour vostre noble Rep. autant par bon conseil, que par bonnes actions fait tout ce qui apartient à un vertueux & sage citadin : si par avanture avient, qu’il ne vous y soit dignement respondu : suportez ce desastre avec un front Scipion que, & Laelial, & avec la prudence & magnanimité, dont vous avez (41 p2) seu en plus grands & plus importans affaires donner conseil & avis à autrui, & avec la vertu que vous avez intimee à chacun de soufrir, enseignez à vous mesmes de porter patiemment les insolences de fortune. Laquelle que combien que contre sa coustume, se monstrast plus violente envers vous, que contre tous autres, & encores qu’elle vous spoliast de tout bien de ce monde, pour le moins maugré elle ne vous abandonneront iamais la science, ni la conoissance de tant de bonnes lettres, moins la glorieuse memoire de vos louables actions, l’une desquelles vous acompagnera iusques à la mort, & l’autre vivra perpetuellement imprimee en la souvenance de vos successeurs. Il me semble monsieur mon compere, que vous ayant sufisamment ramentu (sic) , ce que plusieurs fois de vous mesmes, pour consolation de vos amis, ie vous ay veu merveilleusement bien discourir, ne me reste qu’à desirer que ces propos facent telle operation en vostre entendment, si bien composé & fourni de raison, que fait la medecine apliquee à temps aux humeurs bien digerees par un bon medecin à l’endroit (41) d’un malade. Ce qu’advenant de tant il me sera agreable sur tout, comme sur tous ie desire la tranquilité & repos de vostre esprit. Et le tout avec le bon vouloir de Dieu, lequel ie suplie vous tenir en santé & en la iouïssance de vos propres vertus.

lyc.398

tronchet 13

ARGUMENT

Lettre traduite de divin Pierre Aretin adressee par maniere de consolation au feu Roy François premier, estant prisonnier en Espagne, En laquelle avec fort beaux discours, il traite des illusions de la fortune, de l’incertitude d’une victoire, & du triomphe de la patience, concluant que toutes choses se doyvent meurement entreprendre, & vivement executer.

6 (nb chiffre en fait sur la droite) Sire, voyant que la perte que vous avez faite, est vraye image, exemplaire, & obiect de la conqueste d’autruy : ie ne scay à qui plus en cela attribuer d’honneur, ou à celuy qui a esté veincu, ou à celuy qui a esté victorieux. Car d’une part François en la decevable rouë de fortune est sorti de toute opinion, où il avoit esté, qu ’elle ne pouvoit constituer un Roy prisonnier.

Marge : Fragilité des felicitez de ce monde.

Et au contraire, Cesar en ce qu’il en a obtenu, s’est donné à croire qu’il n’en pourroit moins arriver à un Empereur. Certainement, Sire, vous avez maintenant l’esprit satisfait & delivre. Car pour avoir fait preuve de combien est fragile , & muable la felicité de ce monde, vous en ferez d’oresenavant moins d’estat, en lieu qui a le sien asservy (p.2) voyant que telle revolution l’a engagé en toute crainte & que sa maiesté s’est vestue de la solicitude de laquelle s’est despouïllee la vostre. De maniere que vous n’avez (ce me semble) à vous plaindre de fortune, laquelle estant au plus haut de son pouvoir n’a rien moins, de tout ce qui luy a esté possible, executé en vostre endroit, en vous reduisant en l’estat en quoy vous estes. Dont est advenu, que par cest exploit : les vertus qui vous acompagnent sont afranchies, & tellement libres, que maintenant vous reluisez de la plus moderee temperance, & de la plus ferme constance qui se puisse desirer. Et par le consentir que telles vertus, & louables parties, soyent ministres de vostre cœur, & guides de vostre entendement, vous rendrez seulement maistresse celle qui se reputoit Deesse, par les lamentations des hommes, Sire, i’ay opinion que l’ocasion qui se presente & qui moyenne que les autres soufrent perte de leur gain, & que vous gagnez en perdant, rendra fortune honteuse, d’avoir cuidé triompher de vous, puis que triomphez d’elle mesme, & puis que la necessité qui la conduit, vous cuydant consumer (16 pour 14) en l’abisme, vous a eslevé iusques au ciel, ce qui se voit en la patience

marge : gain de perte

de laquelle vous la suportez. En quoy chacun se peut mirer, & apprendre à s’en garder & preserver, & à iuger que les contrarietez sont les propres lunettes

marge : Platon

de ceux qui ne se perdent en l’ignorance avec elle, Voilà comment la victoire ne peut rendre Cesar si heureux, « qu’il sembleroit, d’autant que l’aparente gloire estant suyvie d’une fin incertaine, n’est que simple idee & image de prosperité : & non seulement elle, mais ne aussi (sic) la vertu des astres, dont ce bien luy est derivé, n’ont pouvoir de devancer, ni de supediter la volonté, de Dieu.. En quoy ie vous declaire & soustiens oculairement victorieux, puis qu’avecques la prudence vous avez surmonté celle, qui avec sa force exterieure vous avoit abatu., « C’est grand cas, Sire qu’Auguste, qui vous a en sa puissance, ne peut avoir que un moyen de se monstrer genereux :& vous en avez infinis de vous declarer tel, à l’encontre de luy, i’entens en benignité & en controversie, lesquels ne vous estans manquees, vous le rendrez assuietti à vostre savoir (16 p2) reconoistre & endurer qu’il ne le peut rendre envers vous gracieux.

Marge : de la patience procedee de l’invention (nb à lyc.824 le scripteur se renvoie ici 16 p2)

Vous pouvant par ce moyen prevaloir, & glorifier de la patience, avec laquelle le plus victorieux se voit bien souvent surmonté, estant sans nulle doute entre toutes les autres vertus, la plus asseuree, & celle qui en ce monde doit plus conforter la dignité de l’homme, & de laquelle estant un tel Roy que vous si heureusement apointé, se peut dire un second Dieu puis qu’elle est procedee de l’invention de sa maiesté divine. « Plus d’honneur meritent ceux qui savent bien soufrir les adversitez, que ceux qui se perdent en leur contentement. Apartenant entierement à un bon & sincere cœur de tolerer la calamité, & ne la fuir aucunement. Car en la maison de patience est logee la grandeur & la magnanimité de l’esprit, & en l’esloignement d’icelle se reduit toute la foiblesse & l’inferiorité du cœur. » Mais, Sire, où s’est iamais veu qu’un si grand Roy en la prompte occurrence de ceste iournee ait fait seul ce qui estoit apartenant, & dependant de l’ofice d’un Chevalier, ou d’un simple soldat. Vostre qualité fut lors par vostre (erreur pag. 21) propre mouvement soumise à l’enseigne & sous vestemens royaux, & là aparut vostre plus grande grandeur, quand l’espee au poin alumee de sang ennemi, vous fistes confesser à fortune la captivité de celui qui combat hazardeusement, afermant que les choses humaines ne peuvent estre gouvernees outre raison.

Marge : Arist. Vincere scis, Annibal, victoria uti nescis. Les victoires souvent se convertissent en ruine de ceux qui les obtiennent.

Mais le neud & iointure de l’ocasion qui nous est secrette sont les destinees qui devancent l’accident par iugement immuable, combien que les victoires viennent souvent à la ruine de ceux qui les obtienent, & au salut & prosperité de ceux qui en soufrent la perte. Et de là arrive que les veinqueurs enflez en l’insolence & aveuglez du tarate de la superbité, ne se promettans rien que d’eux mesmes, oublient la puissance de Dieu, & que les veincus aparentez de l’humilité, alliez de la patience, & confederez de la modestie, se devestissent de leur outrecuidance, & se defient d’eux mesmes,

marge : Xenoph. Trahison de fortune.

pour ne concevoir autre souvenance, ni esperer autre recours qu’à la iustice de sa divinité : & ne se peut ignorer, que la fortune ne grate volontiers ceux qui s’endorment en son giron, pour leur crever le cœur. (21 p2) Or Sire, ne vous estonnez point du traict que vous en avez receu : car ainsi vous defiant de vostre bon-heur, vous vous rendriez du tout indigne de toute felicité. Recerchez & ruminez ce que vos Royales maiestez ont peu par imaginations discourir de vos reciproques molesties, en vous apuyant avec le douaire de l’esprit, que vous possedez à la colomne de ses forces, tenant tousiours ferme & gaillarde ceste vive volonté, qui brusle incessamment en vostre valeureuse couronne & autorité Royale, & de laquelle les souveraines excellences ne sont moins redoutables, estans prisonnieres, que si elles estoyent en entiere liberté.

Marge : Salust. Nampriusquam incipias consulto & ubi consulueris mature facto opus est. Virgil. Haec olim meminisse iuvabit.

Et ne vous soit sinistre de vous voir en un frein, qui ne vous permet de courir iusques au penser de ne iamais que bien meurement entamer les choses à entreprendre, & à meurement les executer. Car viendra un temps que vous vous baignerez à souhait en la memoire des choses passees. Et n’a pleu à Dieu pour autre raison que vostre M. soit soubmise à l’arbitre de son adversaire, que pour vous imprimer que vous estes homme comme lui mesme. Tellement que si vous veniez maintenant (22) à mesurer vos personnes : vous ne les trouverez ne plus ne moins qu’elles estoyent avant que l’un fust veincu & l’autre victorieux.

lyc.403

tronchet 283

(p.282 p2)

ARGUMENT

A Monsieur Charesieu, Lieutenant des Rivorie en Lyonnois, frere de ce Secretaire, Lettre où se peut voir la diference de l’amitié simple, & de celle qui est sincerement composee par felicité de parentage, avec remerciement expres & propre à generer nouvelle courtoisie.

179 « Monsieur mon frere, la simple amitié est la principale racine de toutes autres vertus, ayant vertu de les repeupler, quand bien elles seroyent mortes parmi les insolences du monde, & semble estre tresoriere de nos felicitez terrestres «  :

Marge Quid Nomen amicitiae barbarae corda movet.

voire que son seul nom peut mouvoir les cœurs les plus barbares qui soyent. Mais quand elle est entee des grefes de quelque heureuse afinité, non seulement elle est sur toutes merveilleusement bien agreable, mais elle participe ie ne sai quoi du fruit des beatitudes (283) celestes. Voilà pourquoy le ciel quelque fois envieux des prosperitez de la terre, ne peut gueres consentir que l’alliance des hommes soit si conforme de volonté que la raison le demande. Parquoy ce m’est peu d’obligation à fortune, de vous voir maugré ce malheur tel en mon endroit, que le merite nostre proximité : vous portant de ma part tant d’afection que si i’avois à choisir perte de femme, d’enfans, ou de vous, ie ne sai si ie dirois, comme la femme d’Intaphernes à Darius. Car comme elle, i’ai dequoi faire d’autres femmes & d’autres enfans : mais ie n’ay plus de soeur pour m’aquerir un tel frere que vous. Ce que ie vous dis, n’est pas pour vous mouvoir à me continuer courtoisie, ni les plaisirs que ie reçois souvent de vostre propre sustance : ce n’est pas aussi pour vous en degouster du tout, ni pour vous donner ocasion de ne m’envoyer, plus de vostre bon vin de Lyonnois, ainsi que vous avez d’honesteté & de loüable coustume, quand la saison s’y peut acommoder. Mais la faute que nous en avons en ce païs est telle, qu’elle me fait passer toute vergongne d’en recourir à mes (p2) principaux amis, qui en ont pour eux & pour en faire part où le besoin le requiert. Et vous en avez de si bons, & en si grande abondance, que le trop peut souvent faciliter mon incommodité. Estans les graces que Dieu fait aux siens si heureusement departies, que le defaut de quelque partie en une province, se fournit par quelque autre singularité : comme il se voit en ce que si vous estes nai à cueillir de fort bons & excellens vins, nous avons de nature de les bien aimer, & merveilleusement bien boire, si bien que ie sai chose plus souveraine pour arrouser nos bonnes volontez. Faites donques souvent ce sacrifice à ma necessité, avec ferme foy que vos vignes en prospereront de plus. Car la sterilité qui arrive quelque fois aux saisons, vient des gresles de l’avarice, ofusquans le soleil de la liberalité. Et à Dieu, mon frere, qu’il vous doint ce que desirez. De Bulieu.

lyc.457

Tronchet 118 p 2

ARGUMENT

La douceur & pieté doivent estre tousiours plus prisees, que la rigueur de punition & de iustice.Comme il escrit à un sien ami, pour le destourner de quelque impitoyable ofice, qu’il exerce sous allechement du lucre. N’estant honeur si petit, qu’il ne doive estre preferé à toute humaine utilité & plus dificile à conserver que facile à acquerir.

L’Amitié que je vous porte, est seule ocasion de me rendre singulierement desireux de vostre bien. L’honeur (comme il me semble) est l’un des principaux & plus grans biens que nous ayons en ce monde : & autant facile à acquerir, comme dificile à conserver. Ie veux doncques avec ce peu de lettre, faire plustost ofice d’ami que d’adulateur, & ne vous desguiser la verité : vous priant que comme de bon ami (p.119) vous vueillez accepter cest advertissement, lequel si moins d’utilité, au moins plus d’honneur & de reputation vous raportera. Ne doutant point que s’il vous reste encores le iugement, que ie me suis promis de vostre valeur, & de vostre esprit, vous devez conoistre, que tout petit honeur doit tousiours estre preferé à toute grande utilité. Il appartient à l’ofice non d’un homme humain, mais d’homme inexorable & cruel, de faire la profession que vous faites : en procurant de faire mourir & tourmenter les hommes, & de convertir en leur ruine & perdition, l’eloquence que nature en faveur du bien universel, & du salut des vivans, vous a otroyee. Ce qui ne peut estre souvent sans grande ofense de Dieu. Lequel encores que il soit souveraine iustice : toutesfois comme singuliere & extreme clemence, se persuade plustost pardon que chastiement : & incline plus à la douceur, & à la misericorde, qu’à la peine & au suplice. . Et comme pouvez vous sans ofence de sa D. M. faire si souvent apeller à iugement la teste (peut estre) de l’innocent ? Retirez vous de telle entreprinse, & avecques vostre entendement (p. 119 verso) (don de la liberalité de Dieu & de nature), apliquez-vous à meilleur usage que celui là, & faites plus d’estat de la conservation de l’honeur, que de l’aquisition de beaucoup de biens, qui vous induit à ce faire. Car si vous voulez, plusieurs autres bons moyens ne vous peuvent manquer pour l’un & pour l’autre. Ie suis contraint de vous escrire ceci, pour l’amitié que ie vous ay protestee, voyant l’obscure & mauvaise estime qui se vague de vous en plusieurs endroits : & le peril de vostre vie qui en resulte. Ie seray fort aise que ma leyttre vous ait peu revoquer d’une detestable pratique : en vous revestissant vostre acoustumee reputation & dignité naturelle. Autrement ie vous denonceray indigne de nostre amitié : & desireray que le monde conoisse, que ie ne vous aime : que tant que vous auray veu en ofice de vertueux. Du Gasillan.

lyc.496

Tronchet 22 inf

ARGUMENT

(p.22) Comme l’aeconome laboureur doit adviser à ne mander sa semence en terre stérile & ingrate, pour estre de meilleur raport à son mesnagement : ainsi le serviteur doit advertir à planter ses services en telles personnes, qu’ils ne lui puissent infructueusement reuscir. Et pource que le territoire du cœur des seigneurs est quelquefois assez aride & areneux, il n’est que bon (esloignant toutefois le vice de reproche, tant que faire se peut) qu’il soit lors que l’ocasion s’y presente, quelque peu engraissé du fien d’une modeste commemoration de merites. Ainsi qu’en a usé ce secretaire envers Monseigneur le Mareschal de Saint André son maistre. Ayant entendu qu’en lieu de lui procurer quelque bien, Il lui vouloit retrancher ce qu’il en tenoit de la faveur de Monsieur de S. André son pere. Donnant par mesme moyen assavoir en combien de manieres peut estre la liberalité exercee . Et que sous Receveurs de services & benefices sont par la loy de nature obligez au reciproque, que les Grecs apellent Antidotum. Etiam quae Athenis erat paena constituta in gratos & bene.

p.22 (p2) Monseigneur, i’ay tousiours fui toutes ocasions de discourir, & d’escrire, qui me pourroyent necessiter, où contraindre de reprendre autrui, ou de me louër moimesme : me semblant l’un estre ofice de malice, & d’envie, & l’autre de temerité, & de vaine gloire. Mais puisque pour vous persuader un efet de liberalité & de grace, il est besoin que ie mesle un peu de mes merites,

marge : Laus in ore proprio sordescit

avec quelque peu de vostre devoir : ie prendray ceste hardiesse, non toutesfois sans honte & vergongne, mais avec le plus de modestie qu’il me sera possible, afin que chacun conoisse que ie suis venu « à ceste entreprinse plus contraint que volontaire. Monseigneur envers toute personne de bon iugement, l’homme peut acquerir nom de liberalité en deux sortes & manieres : l’une en donnant aide à l’autre, avec la parole l’efet, & l’autorité : & l’autre en bien reconoissant le benefice, ou le service receu. Et à tous deux sont naturellement obligez la nature, & la vertu «  : de maniere que la premiere peut bien estre sans reprehension, mais l’autre, en façon que ce soit, ne peut eschaper la reproche. Car nous sommes tenus d’imiter les territoires (23) fertils & abondans, qui rendent beaucoup plus de fruit au mesnage qu’ils n’ont receu de semence. Ie confesse, Monseigneur, que la semence de mes services est bien petite au prix de mon desir qui est grand à l’esgard de vos merites qui sont infinis : mais considerant mes petites forces, ils ne sauroyent estre plus grands., Car quelle plus chere, & plus precieuse chose vous eusse-ie peu donner, que la disposition de mon corps ? Laquelle (comme vous savez) ie commence de perdre, & le temps, avec vingt annees des plus belles & plus florissantes de mon aage, que i’ay desracinees de toutes autres naturelles inclinations pour les establir, & planter avec fatigues & travaux de corps & d’esprit à vostre service. Et bien qu’il ait esté petit & de peu de consideration : si est-ce que la compagnie de vostre liberal & magnanime cœur est si fertile & abondante que pour peu qu’on y disperse, il en peut recueillir & esperer. Si donques, Monseigneur, comme Seigneur liberal, usité & consommé à donner, & comme gracieux & acoustumé reconoissant & receveur de services, vous m’estes tenu : ie ne say pourquoy il vous plaist faire (p2) ce tort à vostre nom & honeur, & à mon merite, & ceste iniure à vostre promesse, de vouloir faire revoquer, & annuler, le don qu’il avoit pleu à feu Monsieur vostre pere me procurer de ceste ofice de grefe. Lequel depuis vous mesmes avez fait confirmer, avec si bonnes erres, & mesmement estant chose qui ne peut porter blasme au donateur, ni dommage à celui qui le reçoit. Et si (peut estre) comme un bon contable ayant calculé la recepte & la despence, il vous semble de m’avoir assez satisfait d’ailleurs, & que cela fust vray semblable : si estce qu’en telle chose il faudroit avoir esgard aux forces lesquelles sont bien foibles en moy, & en vous inestimables. Monseigneur, ie vous suplie refaite vostre conte, & y adioustez ceste partie & vous trouverez que ie vous ay servi comme i’ay peu, & qu’il vous reste encores à donner beaucoup. De maniere que si sur ce point vous faites arrest de conte ma liberalité excede la vostre, de tant que vous estes estimé des plus grands Seigneurs de toute la France, en pouvoir & en faculté de donner, & moy des plus petits serviteurs d’icelle, & en besoin de recevoir. Mes qualitez, mesmement (24) l’amour, non comme serviteur, mais comme passionné amoureux, que ie vous ai tousiours portee & porterai : ma longue obeissance, & plusieurs bonnes choses que beaucoup de mes peines & fatigues ont procuré & solicité pour vous meritent plus de retribution, que tout ce que i’en ai peu acquerir, autant ou plus d’ailleurs que de vous : & au reste ie ne cerche point de tarir la fontaine de vostre liberalité : car la grace que vous demande ne diminue rien de voz facultez, & neantmoins peut de beaucoup accroistre mon obligation. Mais ie vous advise Monseigneur, que de tant de serviteurs que vous avez augmentez & beneficiers (qui sont infinis) il n’y en a pas un (s’il m’est permis de m’attribuer ceste loüange) de plus de merite, ni plus considerable que moy. Et encores que i’ay opinion que ce que vous voulez maintenant corrompre sur moy, soit plus par l’instinct & mouvement de vostre liberal naturel, & bonne volonté envers autruy : neantmoins vous n’avez iamais use de raison, ni de liberalité, qui vous resulte à plus d’honneur, que celle que vous devez estendre en mon endroit. Car elle ne se pourroit clorre, (2) ferme, ni terminer à l’accinct des limites du Royaume, mais se publiera & manifestera avec les aesles de la bonne renommee, par toutes les parties de la terre, où des-ia vous estes tant honoré, non par mes propos, & escrits (qui est chose de peu d’autorité) mais par plusieurs de mes amis, & par beaucoup d’autres dignes d’honneur & de reputation, qui en ont faict & feront foy à la posterité. Par ainsi, Monseigneur, ne vous ennuyez point de mon bien, ni de m’en procurer d’avantage, car ie ne me l(a)sseray iamais de vous servir & honorer, & vous me devez avoir autant en recommendation, comme vous ai par bons & fideles services provoqué à ce faire. Supliant le Createur vous donner, Monseigneur, tresheureuse & longue vie.

De Mont-brison.

lyc.502

Tronchet. 63

(p.62 p2) ARGUMENT.

Iean de Tournon S. de Fogirolles ayant donné conseil à ce Secretaire son cousin, il lui fait responce sur un bref discours de la fausseté & imposture des hommes, comme il s’y faut conduire avec patience, y adioustant sur le vice d’ingratitude, la belle similitude du mur & du lyerre. Item, comme il est bon de se contenir en modeste fortune, & mediocrité de biens. A quels plus singuliers biens nous devons faire succeder nos enfans, & de laquelle simplicité doit estre le conseil de l’ami. (marge : Ia noté d’honneur. Aide ton honneur)

26 Monsieur mon cousin, celui qui est dominateur de soy mesme, est possesseur d’un grand Empire, « & n’est telle victoire au monde, que de veincre ses propres apetits. La perversité de fortune, ni l’envie & l’ambition des hommes ne m’ont iamais tant osté (63) d’honneur « & de reputation, que ie m’en suis acquis par la vertu de ma patience. La verité a descouvert à Monseigneur le fait de mon innocence, la sincerité de ma foy, l’integrité de mon cœur, avec le malicieux dessein de mes calomniateurs.

Marge Chanter la Palinodie, est se desdire d’une chose dite.

avec autant d’honeur & de reputation : & chantera (comme disent les clercs) la Palinodie. Soyez certain que tout esprit libre de coulpe, comme i’ay tousious (sic) procuré que le mien soit, ne craindra iamais accident de fortune, pour grand ni pour horrible qu’il soit. Et veux plustost, comme homme bien retenu, penser à ce que i’ay recouvert : que comme inconsideré, me souvenir de ce que i’avois perdu, & ne me veux point troubler aux iniures, qui m’ont esté improperees par autrui, puis qu’eux mesmes ne se sont peu prevaloir de l’imposture de mes fautes. Il n’est œuvre plus propre à eslargir les confins de la reputation, que surmonter l’inimitié avec la douceur, & la malice avec la patience. La rouë subtilise le fer, & le rend propre à tailler la dureté de toutes choses. (p2) Ainsi les adversitez eguisent les esprits genereux, tellement qu’ils se font bayez de la fortune. Et puis que Dieu, (que ie desire estre tousiours principe & source de tout mon bien) a si bien avec l’escu de la verité, de la raison, & de mon innocence, rompu & repoussé les armes de mes adversaires : ie veux doresenavant entendre au repos de mon esprit, & la santé de mon corps, & avec un honeste congé, acompagné de la bonne grace du Seigneur (comme il vous semble bon) me delivrer desormais de tant de fatigues de la personne, & de tant d’agitations de l’esprit. Ce que (comme ie pense) ne me sera gueres dificile d’obtenir de lui, ayant promis en Flandres à aucuns Seigneurs de la cour : que si tost que nous serions en France, il me donnera commodité d’entendre à mes affaires. Au demeurant, Monsieur mon cousin, ie ne puis en façon que ce soit, croire que ce Monsieur que vous savez, soit participe de la coniuration qui vous avoit esté faite contre moi. Car il me semble impossible, que celui à qui avec si grande diligence, & avec plus de foy que i’ay peu tousiours user des ofices d’amitié, que doit un loyal & oficieux ami, (64) encores qu’il fust le plus ingrat de la terre, peust avoir le cœur de commettre une si grande indignité en mon endroit. Et si toutefois il l’a fait, ie ne lui desire autre penitence, ni de Dieu, ni de moi, que celle qu’il trouvera en sa propre synderese, & en la presse de sa conscience, avec le iugement que pourra le Seigneur maintenant avoir de sa preud’hommie, estant le plus asseuré & plus certain tesmoin de l’amitié & des ofices que i’ay exercez, pour lui procurer honneur, augmentation, & utilité, Quoy que ce soit, il me plaist mieux de croire qu’il n’en est rien, qu’autrement.

Marge Similitude du lierre & du mur pour l’ingratitude. Sylla fut reproché d’estre trop tost devenu riche.

Mais quant à l’autre, ie confesse bien que comme le mur qui a sublevé le lierre de la terre, & l’a soustenu de ses espaules en est en fin ruiné : ainsi estans les choses d’entre lui & moy, il ne s’est point feint de me vouloir destruire, , & si ses forces eussent peu estre contraires à sa mauvaise intention, encores que c’eust esté à tort : sans nulle faute il l’eust gaillardement executé. La mediocrité des biens qui sont en moi de longue main accumulez, & les promptes & subites richesses qu’il a acquises, sont grand indice, à moi de ma vertu (p2) & à luy enseigne de ses meschancetez. Car quant à moi, ie ne me trouve autres facultez que celles que i’ay bien petitement assemblees, par un bon nombre de grands & honorables services, ioinct ce peu que ma femme y a aiousté de son douaire. Et cela embrassé de plusieurs dettes, que i’eusse peu aisément acquiter par la liberté de Monseigneur, & me remettre en facilité : si par l’iniquité de mon ennemi elle n’eust esté ocupee. Mais ie me resiouïs avec modeste fortune, acompagnee de quelque reputation. Esperant que ledit Seigneur, qui a beaucoup de iugement conoistra en brief l’humeur pecante & le merite des hommes : & verra que i’ay tousiours mieux aimé d’estre que de paroistre. Et quant à entrer en nouvelle servitude : ne le conseillez point, mon cousin. Car ni la foy que i’ay promise à ce Seigneur, ni ma condition pour avoir femme & enfans, n’y pourroyent d’oresnavant (sic) consentir : & tant plus seroit le Seigneur grand, & plus me seroit grave le poids & le fardeau d’une peine inconuë. I’ay ce me semble, honestement dequoy vivre pour un homme de bien & de raison, le demeurant seroit plus superflu (65) que necessaire.

Marge Quelle heredité doivent les peres & meres principalement procurer à leurs enfans.

Et quant à mes enfans, ie leur laisseray l’heredité de ma bonne renommee. Laquelle, Dieu merci, ne sera point si obscure ne si debile qu’ils ne s’en puissent aucunement ressentir. Ie soliciterai avec la grace de Dieu de leur donner les richesses de l’ame, qui ne se peuvent perdre par les mobilitez de fortune. Et s’il reste quelque peu de bien terrestre de moy & de la mere, s’ils ont le cœur bien composé ils mettront peine de l’augmenter. Voilà tout ce que ie dou(t)e, que i’espere, & que ie dispose de faire de ma vie. Parquoi ne me consolez ni ne me reprenez plus : ie ne merite pas l’un , & de l’autre ie n’ai point de besoin. I’aurai tousiours vostre conseil agreable, quand il sera despouïllé de cholere, de trop d’afection, & fourni de plus longue consideration. Et quant à tant d’autres consolateurs qui m’escrivent, ie ne daignerois leur faire response, ie conois leur humeur, & croi que si leur conseil estoit fourré de doubles ducats, ils m’en verroyent en accoustrement d’Esté. Ie me recommande à vous à Madame ma cousine, & à nostre petite Marguerite, de laquelle le nom tourné est en toy vertu mon regard. Ie prie Dieu (p2) vous donner à tous ce que desirez. De Chastel Chambresis.

lyc.509

Tronchet 85

ARGUMENT

L’envie a beaucoup de racines & est plus digne de respect que de crime, quand elle est dressee et bandee contre la vertu. Car en cela estant comme sa compagne elle suit volontiers les hommes de bon cœur. Et quand elle est generee de bonne intention (#tronchet 85 p 2) elle aproche plus de la gloire que du vice. Qui fait que beaucoup de choses sont tollerables entre amis, singulierement entre ceux qui sont noüez d’une ancienne amitié. N’estant rien plus indigne que la querelle qui se meut entre personnes qui long temps ont familierement vescu ensemble. Comme escrit à feu Monsieur d’Arpinat M. le Mareschal de S. André son cousin pour le conseiller de quelque chose qui se presentoit.

38 Monsieur mon cousin, pource qu’à ce matin du Tronchet mon secretaire vous a escrit, ce qu’en la presence de beaucoup de Capitaines, & de Chevaliers, il a veu dire hautement & franchement à sa Maiesté de plusieurs de vos merites, avec fort grande louange de vos vertus & fidele tesmoignage de l’amitié que ie vous porte : ie ne vous en manderay autre chose, ayant plus agreable qu’il vous soit certain par la nonciation d’autruy. Mais asseurez vous qu’il n’y a danger ni respect quel qu’il soit, qui me puisse faire taire, en tout ce qui apartiendra à la conservation de vostre honeur & reputation, & ou ie conoistray de (86) pouvoir parler hors le blasme de la temerité.

Marge : La meilleure force & la tranquilité d’une armee provienent & consistent principalement en l’union des Capitaines.

Or, Monsieur mon cousin apres que sa Maiesté avec le commun iugement de ses Chevaliers a exactement examiné la qualité de vostre querelle, & l’incredibilité de vostre patience, tout a esté decidé en vostre faveur, & avez esté en cela reputé non moins valeureux que sage. Neantmoins sa Maiesté qui desire singulierement le repos de son armee, qui provient principalement de l’union des Capitaines, & qui conoist combien d’interest a l’entreprinse, & de profit aux ennemis, aporteroit la fortune de vos altercations : ayant autant d’espoir à l’infinie patience, qui vous conduit, qu’elle a de doute de la turbulente nature de l’autre vous prie de vous vouloir gouverner de sorte que vostre tollerance serve de frein à la cholere, & vostre sagesse d’esperon à l’emulation de vostre adversaire, & de miroüer à tout le monde de vostre vertu. Vous avez seul & acompagné ( ;) fait tant de bonnes preuves en ce Royaume, de vostre valeur, que maintenant vous estes hors de tout scrupule de lascheté, encores que vous (suportez) quelque chose.(86 p 2) de la licencieuse condition de vostre ennemi. Mais plustost vous resultera à grande vertu, par tous ceux qui ont louable conoissance de vous. Et d’autant mesmement que sa maiesté se donne à croire, que vostre adversaire est picqué d’une telle insolence, plustost par souci de gloire, que par malice de nature. Et toute envie de vertu est plus digne de louange que de reprehension. « Et ne doit si bien il vous a provoqué aux armes, avoir puissance de vous provoquer à l’inimitié. Car il n’est rien plus mal convenable, » que les armes entre ceux qui ont long temps amiablement & familierement vescu. C’est ce que sa Maiesté m’a commandé vous escrire. Ce que i’ay fait tant pour ne faillir de lui obeir, que pour ofice de parent & d ’ami. Du surplus ie me remets à la depesche du Tronchet, qui vous est bon interposite & fidele serviteur. Vous priant de conoistre ma bonne afection, comme ie conois vos vertus. Me recommandant, Monsieur mon cousin, à vostre bonne grace, d’aussi bon cœur, que ie prie Dieu vous donner la sienne.

De Fontaine-bleau

lyc.548

Tronchet 88 ARGUMENT

Il n’est chose si ardue, ni tant dificile qu’elle ne puisse estre expediee par la force de la vertu, & de la diligence, comme escrivit M. le Mareschal de S. André à Monseigneur le Duc de Guise sur ce propos. Labor improbus omnia vincit, & duris urgens in rebus egestas.

39 Monsieur, plus grande a esté la merveille qu’a euë sa Maiesté de la vitesse & diligence que vous avez usee à conduire la troupe, que n’a esté le plaisir qu’elle a senti de vostre aprochement alors mesmes que l’avant-garde de l’ennemi en ocupoit le passage, encores qu’il ait esté plus grand que ie ne saurois dire. Beaucoup de la crainte & du peril qui se presentoyent à ses yeux sont incontinent (88 p 2) esvanouïs : & n’y a chose tant dificile & hazardeuse, dont il n’espere issue par la force de vostre vertu. Et me semble, Monsieur, que sans encourir blasme d’ingratitude vous ne pourriez vous excuser d’eriger un temple à l’honneur de l’empereur des fleuves, puis qu’il a si fort secondé & favorisé vostre dessein, & mesmes vostre reputation : & si bien pourveu au besoin de ceste guerre, qu’à dire vray (comme il m’a esté escrit) que ce fleuve estant si rapide & impetueux, il se peut dire qu’il a esté ministre de vostre gloire. Monseigneur vous avez desia proieté les fondemens de la victoire, & l’estat du Royaume, quasi languissant & abatu, avec les forces de l’esprit, & de vostre bon entendement a esté restitué en son salut et grandeur acoustumee. Suyvez donc cest œuvre, & en iubilation de vostre temple d’honeur, soyez victorieux de vous mesmes, ce qui est necessaire. Car vos actions sont conformes à l’esperance qu’en a conceuë sa M. & à l’universelle opinion de toute la France. Vous escrirez (s’il vous plaist) non seulement souvent, mais continuellement pource que combien que vos lettres soyent (89) en tout temps tres requises & agreables : elles sont en ce temps plus desirees & recevables. . Et escrivez amplement. Car sa M. qui aime breveté en toutes choses, voudroit toutesfois, en ceci recevoir des histoires en lieu de succinctes lettres. Escrivez donc, Monseigneur, autant sur les evenemens prosperes comme sur les oposites & contraires, qui peuvent (que Dieu ne vueille) quelquefois succeder, & de plus que vous pourrez de vostre main. Car vos lettres avec la douceur du langage & la gravité des sentences, ne donnent gueres moins de contentement, que les propres efets de vos heureuses entreprises. Monseigneur, Dieu vueille conserver vostre santé en compagnie de la gloire. De Paris.

lyc.560

Tronchet 22 p2 voir texte complet à lyc.496

lyc.661

Tronchet 53

ARGUMENT

Temerè affirmare de altero (comme dit Cicero ad Brutum) est periculosum, propter occultas hominum voluntates, multiplicesque naturas. Et encores pro Marcello. In animis hominum, multae sunt latebrae & multi recessus. Et sur ces sentences est commencee ceste lettre à Monsieur de Peira(s) l’aisné Gentil-homme Lyonois. Par laquelle apres il est dissuadé d’une vindicte quil avoit en son coeur preste à executer contre un sien ennemi : reduisant le tout à la patience & au temps vindicateur de toutes choses, avec ce que (p2) souvent l’iniure se transferoit à celuy qui l’insere (comme il est en Ovide.) Heu patior telis vulnera facta meis.

21 « Monsieur mon frere, le cœur des hommes a tant de baricanes & de layettes pour y couvrir le vouloir & intention, que mal-aisément on y peut aucune chose conoistre. Ie iuge & mesure celuy des autres par le mien, « et ne veux doresnavant si facilement croire à autrui, ce que ne puis prouver en moy mesme : ie me trompe, il me plaist ainsi. I’ay un cœur plein d’humanité & de ioye, & plus prompt à l’excuse qu’à la vindicte, dont ie pense plus meriter de louange que de reproche. Ie n’ay receu iniure, pour laquelle ma vertu, par malice & infidelité de mes adversaires, ait peu abaisser ses aisles. Les flesches de leur iniquité tirees contre le dur rocher de mon innocence, sont retorquees & repercutees en leur poitrine : de maniere que pensans de m’avoir donné une grande ferité : ils se sont trouvez vulnerez de leurs propres sagettes. Monsieur mon frere, ie veux garder vos moyens, vos amis, & vostre personne. pour plus grand besoin que cestuy-cy. Et si vous m’aimez & desirez que ie vous aime, (54) & respecte, comme i’ay tousiours fait : ie vous suplie, que si le bon ami, que savez, vient à Lyon, vous ne lui ferez nul desplaisir, ni pour vostre consideration, ni pour la mienne, & laissez le iouïr & en soi de ses propres vertus, qui l’ont fait si singulier & si agreable entre les hommes, afin qu’avec le voile de son hipocrisie, il acheve de decevoir le demeurant du monde, puis que desia ils (sic) nous a trompez tous deux & beaucoup d’autres au preiudice de nos propres sustances. . Et soyons contens que nous en ayons esté si avant pour nostre rate. Dequoi la patience & le temps raporteront plus de vindicte & de raison,que tous les moyens que ie sai que vous avez, encore qu’ils soyent tresgrands. Il veut estre estimé bon chrestien, & ne conoit pas que nul ne le peut estre qui n’a la foy fondee en Charité & humilité : (marge Definition d’un bon Chrestien) il faudroit de grandes lunettes, pour savoir lire ceste vertu en lui, il ne fut iamais (de sa grace) marqué de ce coin, comme les bons ofices qu’ils (sic) a exercez envers nous, & les manieres qu’il tient à l’endroit de tous autres, en font fidelle tesmoignage. Mais pour ce que (p2) le parler plus longuement de lui, lui seroit nouvelle figure de quelque reputation, ie vous prie laissons le pour tel qu’il est. Monseigneur m’a permis que ie me retire sur mes petites affaires, ie lui suis tenu & obligé de cela, pour me oster les fatigues que i’avois à son service, sans fruict ni recompense, , & pour en rescinder du tout l’esperance, qui m’eust (peut estre) plus longuement amusé, & en fin i’en suis demeuré de l’ofice que savez comme disent les clercs usque ad futuras nuptias. Dieu soit loué du tout, ie me ioindray à Mont-brison comme lieu plus remot des tracas & de negoces & plus proche de la santé de l’ame & du corps, & là ie vous souhaiterai souvent. Cependant Monsieur mon frere, ie vous prie de vous resiouïr avec moi, de ma petite & loüable retraite, ainsi que vous avez esté ennuyé de mes adversitez ie me recommande humblement à vostre bonne grace, & prie Dieu vous donner la sienne. D’Orleans.

lyc.669

Tronchet 32 p 2

(31 p2) ARGUMENT

Nous errons si souvent en la conoissance des hommes par la seule astuce de la malice (laquelle pour tromper & decevoir nos esprits se masque en tant de manieres la face qu’elle semble estre la mesme prudence encore qu’elles soyent diametralement oposees ) qu’il n’y a peste si capitale en toutes choses, que de ceux là, qui lors qu’ils veulent mieux tromper, s’arment d’une figure de gens de bien. Et à ce propos, voyant le secretaire ledit feu Sieur Mareschal de S. André, se laisser manier par un personnage de telle farine, print la hardiesse de luy en escrire son avis. Nedum hominum humilium, sed etiam amplissimorum virorum consilia ex eventu, non ex voluntate probari solent.

Monseigneur, si ie me trouve à ce coup un peu plus hardi & libre que ie ne deusse, l’honneur, la servitude & le respect que ie vous porte m’en donnent ocasion : & mesmes de me faire craindre chose que ie ne deusse aucunement douter. Et l’un provenant de ma propre vertu, & l’autre de la grande afection que ie vous (32) ay tousiours portee, il me semble devoir de tous les deux meriter quelque consideration. Quoi que ce soit, tout ce que ie vous diray partira d’un fort ardant desir de vos honeurs & felicitez. Or monseigneur, encores que ie vous aye tousiours conu pour tresiudicieux & expert en la conoissance des hommes : neantmoins ie ne voudrois qu’une fausse & exterieure aparence vous peust decevoir : mais plustost que vous eussiez à fuir & haïr celui comme fin, malicieux, & caut, que vous aimez & estimez comme sage & bien avisé. Et afin que vous ne tombiez en cest erreur, ie vous en envoye la prudence & la malice depeintes pres le naturel : non, de la main d’un M. Lange, ou d’un Titian : mais d’un Cicero qui estoit sans mentir plus sage & meilleur maistre que ceux là. Et veux que vous sachez, Monseigneur, que la prudence est bien esloignee & diferente de la malice. Car l’une avec l’integrité & iugement discerne le bien d’avec le mal, & diligemment enseigne ce qui se doit eviter, ou ce qui doit estre desiré : & l’autre comme toutes choses brutes & deshonestes sont mauvaises, n’est que pour postposer le bien ou mal en (p2) ordinaire appetit.

Marge De la diference de prudence & de malice. Malice pour iouër ses ieux se deguise souvent du masque de bonté & du voile de simplicité.

Et avisez que ceste vicieuse malice, pour tromper & decevoir nos esprits, se compose & masque en tant de manieres la face, & s’en acoustre si dextrement & en aparence & en parole s’estudie d’imiter si avant la prudence : que sans y penser nous nous trouvons incontinent pris & trebuchez en ses rets. Observez donc ces traits, & presentez les continullement (sic) aux yeux de vostre entendement, afin que la malice des hommes n’ait puissance de vous seduire. En quoi faisant Monseigneur, i’espere que le conseil que vous donnent ces gens de bien, & mesmement ce flateur, vous semblera estre plus sur son utilité particuliere, que sur le desir de vostre honeur. Et d’un tel fondement vous devez plustost esperer honte & vergongne, que reputation de dignité.

Marge Mal conseillera autruy qui ne sait pourvoir à soymesme.

Car quel conseil sage & prudent vous pourroit donner celui qui a besoin du vostre ? Celui qui separe l’honesteté d’avec le profit, & qui rend ces deux points ennemis & contraires, qui deussent comme « les gemeaux celestes, estre naturellement conioints, d’amour & de volonté, deust estre certainement banni de tout acte de bon conseil & vraye deliberation. » (33) Monseigneur, souvenez vous que celui qui vous persuade ce que i’ay entendu, ne peut estre faux Conseiller & homme de bien tout ensemble, & que avec raison il sera tousiours plustost estimé malicieux & fin, qu’homme retenu & bien avisé. Et puis que d’une si troublee & venimeuse fontaine toutes tromperies & meschancetez du monde derivent. Pour l’honneur de Dieu, ne beuvez point de cest eau. Car d’autant qu’il semble que le ciel vous ait creé le benefice des hommes, & que vostre vertu primitive y soit naturellement inclinee : vous ne devez consentir que la malice d’autrui ait puissance de corrompre vos louables & genereuses parties. Ce que ie vous ay franchement voulu dire, pour satisfaire à quelque chef des obligations que i’ay à vous , & comme celui qui vous sera à iamais tres-humble, & fidele serviteur De Mont-brison. Monseigneur, à propos de l’homme duquel ie vous escris, il m’est apres la fin de ma lettre tombé un papier en main, qu’il m’a semblé vous devoir envoyer, s’il vous plaist, l’ayant veu, vous en ferez un sacrifice à Vulcan.

lyc.824

Tronchet 16 p 2 cf texte complet à lyc.398

lyc.892

Tronchet 58

(p.56 p2) ARGUMENT

Comme Castor & Pollux, en ce signe de Gemini, sont si inseparablement conioints, que la division par les Philosophes, est merveilleusement prodigieuse : ainsi la molestie (sic), la prudence, & l’autorité doyvent avoir telle connexité ensemble, dans la pensee de ceux qui ont l’administration des republiques, qu’elles ne peuvent faire partage, sans l’extreme interest & preiudice du peuple. Et ainsi que Saturne plus en degrez, des planettes errantes eslevé, est le plus retenu en ses mouvemens celestes : de mesmes tant est grande la sublimité d’une Maiesté : & moins elle doit estre active aux empires de la iustice. Car bien souvent le trop de severité d’un iugement, rend plus mal edifié un peuple qu’il ne lui donne de correction. Et y à par tout moyen. Ceste lettre traduite autrefois a une Roine de Polongne. Et se pourroit aucunement aproprier à la Roine mere du Roy, à qui escheut l’administration d’un Royaume si grand (p.57) par la minorité du Roy. Mais sa maiesté, qui au milieu de tant de fluctuantes agitations, troubles & divisions a fait aparoir par les propres actes & expeditions de son incredible esprit que bien loin qu’elle ait besoin de telles lettres, quand mesmes toutes nations peuvent prendre lueur au miroir, & en l’abondante fontaine de ses singulieres & Royales vertus, espuiser toute fructifere exemple de providence & de bonnes mœurs.

25 Madame, avec l’Université de tant d’hommes fideles suiets, & serviteurs que vous avez, ie suis entré en double desplaisir de la nouvelle qui est arrivee du triste decez du feu Roy & du piteux estat de viduité auquel est V. M. à present reduite : pour la voir privee d’un si bon & si grand Roy, d’un si amiable mari : & à elle à ceste heure eschoit par necessité l’administration d’un Roy & d’un si ample & florissant Royaume. Madame, ie ne veux pas lourdement entreprendre ni estendre ma lettre à vous suplier de porter avec cœur Royal une si grieve angoisse : estant trop asseuré de la prudence, de laquelle dés vostre ieunesse vous estes si Royalement armee : qu (57 p2) vous pouvez seule resister à telles, ou plus grandes insultes & opressions de fortune, & assez persuadee par les saintes doctrines, que la perte de ceste vie avec la grace du Seigneur, n’est qu’un dormir gracieux iusques à ce que le son de la trompe angelique, nous viendra resurgir au grand rencontre de la divine sentence. (marge : Erasme) Ce pendant, Madame, ie prendray presumption, & hardiesse stimulee de l’afection, & reverence que i’ay tousiours porté au bien & estat de ceste couronne, de vous rememorer le soin, & esgard qui vous solicite au fait de ce grand gouvernement, qui vous chargera (peut estre) plus que lon ne faisoit au fort Atlas, (marge : Atlas) le fardeau de la celeste machine. Doresnavant les Dames de vostre Royaume, & celles des estats circonvoisins, se mireront en la grandeur de V. M. & y prendront la norme, & l’exemple de conduire legitimement leurs charges & iurisdictions. Il vous conviendra dissimuler legerement, & conniver à beaucoup de choses, qui ne doivent estre ignorees, & ce à l’imitation du Seigneur qui voit tout, & n’est en aucune partie semblable à ceux qui ont sous lui quelque conoissance.(58) N’espargnant à vos suiets ce que nature a logé heureusement en vostre M. de prudence, de conseil, & de bon iugement. Ainsi que vous voyez que la lune disperse à l’univers autant de lumiere & de clarté que le soleil lui en communique. (marge : Similitude de la lune.) Madame, combien que Saturne (marge : Similitude de Saturne) soit entre les sept Planetes errantes en plus haut & plus eminent lieu constitué : neantmoins il est le plus tardif en ses celestes mouvemens : ainsi la grandeur d’une M. ne doit estre trop active, ni trop ardante aux exploits & executions de la iustice. (marge : Mithridates) Souvent dit Mithridates, la trop grande acrité & violence de iustice, gaste plustost une Rep. Un Royaume, un estat, qu’il ne les corrige. (marge : Cicero.) La modestie, la prudence, & l’autorité doivent estre tant inseparablement coniointes, (comme plusieurs anciens ont escrit de l’administration de Royaumes) qu’il soit aussi prodigieux de les voir distincts & separez, qu’il estoit de pernicieuse augure de voir les flammes de Castor & de Pollux oposites. (marge : Castor. Pollux.) Ce sera un grand bien, Madame, que par expresse & singuliere recommandation vos pauvres suiets ne soyent inquietez, ni tyrannisez par l’insolente (58 p2) autorité de leurs seigneurs & superieurs que la facilité de la ieunesse soit acheminee aux sainctes lettres, & aux bonnes mœurs : que lon vive en ce Royaume avec crainte de Dieu, & observation, de toutes loix, & salutaires constitutions, gouvernant au surplus les pauvres subiets du Roy, & de vous iusques à ce que Dieu luy aura donné aage, le savoir & l’experience conforme à l’heureuse promesse que chacun se fait, de ses merveilleux principes avec telle amour & dilection que s’ils estoyent de vostre propre sang generez allaictant & nourrissant leurs ordinaires necessitez, de vos abondantes mammelles de prudence, de iustice, & de Royale consolation. Madame, ie suplie le Createur, donner à vostre Maiesté, felicité concurrente vos Royales & souveraines vertus.

lyc.918

Tronchet 32 voir à lyc.669.

lyc.993

Tronchet 284 p 2

(p.284) ARGUMENT

Les serviteurs sont en ce temps tenus en si peu de consideration par la pluspart des grands, pensans que les hommes moindres de fortune leur soyent donnez par tribut de nature, que peu de gens de bon esprit se veulent prostituer en ceste servitude. Et n’estoit cela, plusieurs seigneurs seroyent plus fidelement servis par gens de merites qui y prendroyent honeur & plaisir en lieu que toutes autres vacations leur semblent plus agreables. A monsieur de Fussimaignes, Secretaire de Madame d’Apchon, marquise de Fronsac.

180 Monsieur de Fussimaignes, vous n’estiez pas hors de raison quand (comme d’ami) pour me consoler des fatigues que i’ay euës depuis quelques temps, & pour repartir quelque miene felicité (ou pour mieux dire) afin de pourvoir comme chacun doit à l’avenir : vous me dites que ie ferois bien de me retirer en ceste cour, au service de quelque grand Seigneur, ou ie serois bien receu, comme il vous sembloit, & que le plustost seroit le meilleur, n’estant rien en ce monde plus precieux que le temps. Vostre conseil m’a semblé sans point de faute non (284 p2) moins vertueux & sage, que digne de l’amitié que vous me portez, & suis en l’intention ne (sic) le suyvre. Mais la seule peine de penser pouvoir arriver heureusement à ce poinct, m’est quasi une seconde adversité en mes afaires. Car la malice du temps est telle, qu’on est auiourd’huy plus trompé en recompense de services, qu’en toute autre pratique que ie conoisse, pensans la pluspart des grands, que les hommes moindres des biens de fortune, sont expressement generez pour leur seul respect, & particuliere consideration, n’ayans nul esgard, que si telle erreur estoit efacee de leur fantasque opinion, ils en seroient avec plus de plaisir plus gaillardement servis.

Marge : Crassus Idem sensit Aristoteles.

Monsieur mon ami, il n’est plus de M. Crassus, qui ayant beaucoup de serviteurs en prenoit toute solicitude les assistoit souvent avec grande familiarité, & luy mesme avec douceur les instruisoit comme ses enfans, disant que c’estoit le principal souci qu’un pere de famille deust avoir, d’autant (disoit-il) que les serviteurs estoyent instrumens creez, avec ame pour le bien & prosperité des choses domestiques.

Marge : Quod sint rei familiaris animata instrumenta, &c.Iullius Caesar.

L’une des plus grandes souvenances de plaisir (285) & de satisfaction d’esprit qu’eut sur la fin de ses iours Iules Cesar, fut davoir bien reconu le merite de ses serviteurs. Mais les humeurs de ces antiques vertus, sont maintenant bien clairement semees, & le servir avec son propre dommage, engendre ie ne say quoy de mortelle necessité. Ie vous prie donc que l’esperon de vostre afection ne pique plus avant mon intention, que me faisant arriver en poste à ceste servitude, ie ne m’en puisse apres repentir à mes iournees. Toutesfois pource que mon naturel n’est point de demeurer avec inutilité : ie feray en cela ce que Dieu me conseillera, esperant la fortune de quelque bon Crassus. Me recommandant de bon cœur à vostre bonne grace.

lyc.1055

Tronchet 218 p 2

(p.217 p2) ARGUMENT.

A Monsieur l’Evesque de Perigueux, lettres de refreschissement d’une ancienne amitié & priere de deposer de quelque fait, avec certaines louanges de la verité.

130 Monsieur, cuidant dernierement prendre mon chemin à la cour, & ayant esté adressé sur un travers de vostre passage, ainsi qu’il m’avoit esté assigné : ie commençois desia le sentir d’une extreme ioye, d’avoir ce bien visiter en vostre episcopale dignité : & par mesme moyen refraichir & reprendre les brisees de nostre anciene amitié, en renouvellant le respect & l’afection que i’ay tousiours eu de vous faire service, sans penser toutesfois de m’aller (218) perdre au discours des obligations que ie vous ay pour me conoistre pour ceste heure trop foible, & malaisé à y satisfaire. Si ce n’estoit par suplier ma bonne & franche volonté, qui n’a pu estre ruinee, ni efacée par accidens de guerre ni de nulle fortune, moins par aucune malice du temps qui m’a agité en plusieurs sortes, depuis que ie n’ay eu ce bien de vous voir. Monsieur, ie receus sur le chemin une lettre de la poste, venant de la part de Monsieur de Thelis, mon procureur & compere, par laquelle il me mandoit, que si ie n’estois dans huit iours en ceste ville, ie me pouvois asseurer d’une forclusion au proces de ce pauvre ofice que vous m’avez autrefois veu à vostre grand regret si longuement combatre. Ce que i’ay trouvé estre vray, estant la rigueur de ceste iustice telle, qu’une petite formalité a puissance de demolir un bon droit : & outre ce, ma partie y va de tel aguet, que si ie n’y avois l’œil, ie me trouverois en perte plus importante que la premiere. A quoy ie puis obvier rendant mes preuves quelque peu plus gaillardes. Et pource, monsieur, que fueilletant mes papiers, & ruminant les obligations (218 p2) que i’ay à vous de m’y avoir esté autrefois propiciateur & defenseur : i’ay trouvé qu’il n’y a personne, qui en puisse plus certainement parler, i’envoye aux oficiers de Perigueux, commission pour vous en faire ouïr, avec protestation de ne vous vouloir desplaire : mais vous suplier d’avoir à gré la hardiesse que ie prens de ce faire, pour estre fondee sur l’equité, sur la conscience, & sur la raison que vous avez en paisible possession. Et quant à la recordation des particularitez de la chose, encores que i’ay opinion qu’il ne se puisse rien adiouster à la felicité de vostre memoire : neantmoins pour la relever aucunement, d’autant que ces stiles de plaideries, sont longs & confus : i’ay avisé de vous en faire un petit avertissement à part, marque de l’ancre de la pure verité. Laquelle. Il ne faut point vous recommander, puisque ie vous ay souvent ouï dire, qu’elle estoit fille de Dieu, cousine de conscience, & mere de iustice :

Marge (p.218 p2/ et p.219) Terent. Veritas odium parit. Cic. Parad.Ille non videtur liber, cui mulier imperat, cui lex imponit, praecipit, iubet, vetat quid videtur. Si possit dandum est : si vocat, veniendum : si eicit, abeundum : si minatur, extimescendum.

ayant tousiours telle puissance, que par nulle machine, par art, ni par l’industrie des hommes, elle ne peut estre subvertie, & se defend d’elle mesme, quand elle n’a point de tuteur. I’y adiousterois volontiers (219) qu’elle adultere, quand elle engendre haine, parente de la mauvaise volonté de ma partie. Au surplus, Monsieur, ce porteur que vous conoissez, vous dira de mes nouvelles. Et si quelque vieux esperon de nostre anciene amitié vous picque encores l’afection d’en savoir : sa sufisance vous sera plus agreable, que le sot discours de mon escriture. Ie vous diray seulement, que ie vis (Dieu merci) sans ambition, avec contentement de mediocrité, & avec liberté principalement en l’obeissance & respect que me porte une femme que Dieu m’a donnee bien nee & vertueuse. Car celui n’est point libre, auquel la femme commande, auquel elle impose, lui commande & defend ce que lui semble : qui est contraint de donner quand elle demande, de venir quand elle appelle, de sortir quand elle le chasse, & de craindre quand elle menace. Tout cela n’est point logé au petit mesnagement de vostre compere. Qui suplie le Createur vous donner tresheureuse & longue vie. De Paris

lyc.1080

Tronchet 36 p 2 in pr ARGUMENT

La vertu ne consiste point tant en la felicité, comme elle fait en dificulté de toutes choses, de haute entreprise, ainsi que dit ce Poete. Dificile est, fateor, sed consistit in ardua virtus. Et toutes choses rares & malaisees sont singulieres. Ce que fait valoir ce secretaire, pour exhorter feu Monseigneur le Mareschal de S. André de ne vouloir syncoper au besoin, la course de ses honneurs, mais pousser de plus fort la fortune de ses valeurs en certaines ocasions qui lors le requeroyent pour la conservation de l’estat de ce Royaume, & service de sa Maiesté.

13 Monseigneur, maintenant que la celerité de vos vertus parmi tant de dificulté se peut vanter d’avoir garanti l’estat de ce Royaume avec la reputation Françoise : sa Maiesté commence avec raison de douter des choses d’Angleterre. Et voyant que l’ennemi dresse son chemin vers vous, en un mesme instant vous a escrit qu’aux choses de ceste guerre, vous ayez à vous conduire par l’ordonnance & volonté de vous mesmes : & m’a commandé de vous tenir adverti de ce qui succedera, & de ce que vous aurez à faire avec vos forces. Tout maintenant que (37) ie suis arrivé ici : i’ay trouvé certaine nouvelle, que l’ennemi marche à la volte de Mets. Vous verrez ce que vous en dira ce porteur, & n’aurez pour cest heure autre chose de moy, sinon que tout l’espoir de la convalescence de ce Royaume est ataché en la veru de Monseigneur le Duc de Guyse & en la vostre. Parquoy, Monseigneur, laissant toutes autres considerations iusques en leur saison, il faut que pour encores, vous soyez vainqueur de vous. Et puisque iusques à cest’heure vous avez tant avancé l’esperance de sa Maiesté & l’opinion de toute ceste cour : ne vous arrestez pas au milieu de la course de vos honneurs, considerez que ces villes sont les contre-clefs de la France, & que si elles se perdoyent il faudroit plier les enseignes. Aux plus grandes dificultez doit plus grande paroistre la vertu. Une partie du salut de la France depend de la defence de vostre ville. Ce qui se fera par vostre valeur & par vostre proüesse, & y faisant service à sa M. Vous vous continuerez en grandeur & en reputation qui vous feront reluire avec les vivans, & vivre avec les successeurs. I’escriray à V.S. de poinct à (37 p2) autre afin que estant advertie de toute chose particuliere, elle puisse mieux iuger comme elle aura à se conduire, & ferai en sorte que ma diligence respondra au besoin qui se presente, & satisferai à mon devoir & vostre desir. Monseigneur, ie suplie le Createur qu’il vous acroisse la gloire, puis que la vertu ne vous manque. De Chaalons en Champagne.

Tronchet 291

(p.290) ARGUMENT

Sententieuse exhortation à un ieune Seigneur de suyvre le chemin de vertu par lui commencé avec advertissement de la volupté qui le pourroit sur son avenement tromper : & la diference qui est entre vertu & volupté. A Monsieur de Monts Rond, estant encores enfant d’honeur du Roy François second.

186 Monsieur vos lettres m’ont esté à ce matin baillees, aussi fournies (290 p2) de bonne grace & d’honesteté, comme d’une bonne & desiree deliberation. Quant au premier point, ie vous en remercie infiniement avec la parole, puis que l’efet n’y pourroit abonder : & quant à l’autre, ie m’en resiouïs avec vous, & vous exhorte de suyvre vostre voyage proposé, cheminant tousiours par ce sentier de vertu : vous advisant qu’il en est bien peu, qui avec la scorte de bon vouloir, aillent franchement par ceste calle.

Marge : Promesses de la vertu qui ne manquent iamais. Virgil. Litera Pythagora discrimine secta bicorni. Humanae vitae speciem praeferre videtur.

Ne vous estonnez point de la dureté, ni des dificultez, qui au commencement de ce passage se presenteront : car puis que la merci, & la retribution qui est promise de la vertu, n’est point breve, fragile, ni caduque : mais solide, stable & eternelle : les longues fatigues pour y parvenir ne vous doivent espouvanter. Ainsi à l’imitation d’Hercules, promettant à laborieux desseins, le prix noble & glorieux de l’eternité de vostre nom, vous veincrez, & devancerez avec ce ferme propos de vostre cœur, tous les embrasemens, troubles & desastres qui vous pourront afronter, & venir au contraire. Tenant tousiours les yeux de vostre pensement stables, & forts au maintien de vostre valeureuse entreprise : (291) afin que les illusions du sentiment ne vienent à vaguer par le chemin de la volupté, qui encores qu’il soit de prime abordee plein, spacieux, vert & florissant neantmoins de peu à peu il conduit & rend l’homme aux obscures tenebres d’oblivion.

Marge : Diference de la vertu, & de la volupté.

La vertu est une dame royale, illustre, invincible, infatigable. La volupté est vilaine, infame, servile, timide, & debile. La vertu reside aux temples, aux exercites, aux republiques, & entre le feu & les armes : aux perils & aux batailles avec les bandes, & les enseignes du triomphe & de la gloire. Et la volupté demeure aux licts, aux bains, aux estuves, & aux putains : où le plus souvent elle se cache honteusement, en crainte d’estre veuë. La vertu baignee en sueur, chargee de poussiere, avec une couleur vive & ardente, tousiours plus forte & plus gaillarde se presente heroïquement en lieu que la volupté maceree de vins & d’ungens, mosle, pasle, & transie, lors qu’elle a plus de plaisirs avec soy, & moins ose comparoistre. Suivez donc, Monsieur, ce train commencé. ne prenant autre guide, que de vostre propre vertu, avec l’heureuse recordation de la prudence & valeur de vos (291 p2) predecesseurs. Et prenez cest avertissement comme de celui qui est plus plein de desir & de volonté de vous faire service, que de conseil & d’advis.. Neantmoins tel que ie suis, ce me sera tousiours grand plaisir de vous pouvoir procurer & inthimer profit, honeur, & reputation : tant pour payer le devoir que ie tiens de vous & des vostres, l’afection que vous me portez, & l’opinion que vous tenez de moy par plus d’amour que de iugement : que pour non estre ingrat à la nature : laquelle m’ayant imparti quelque don d’experience & d’entendement, bien qu’il soit petit : ne veut pas que i’en use comme l’avare de son tresor. Monsieur, i’ay baillé vos lettres à Monseigneur vostre oncle : lequel estant fort ioyeux de l’heureuse promesse que lui fait un si gaillard commencement de vos vertus, ne vous manqueront armes, chevaux ni chose que ce soit, vous priant qu’à mesure qu’augmenteront vos bonnes graces, acroisse aussi la place que i’y desire. De Mont-brison.

lyc.1091

Tronchet 53 voir à lycosthenes.p 661.

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0