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Moralia et oeuvres morales à la Renaissance

Plutarque dans le Lycosthenes

Intervention dans le cadre du Colloque organisé par Olivier Guerrier à Toulouse le 19 mai 2005.

samedi 1er octobre 2005, par Etienne Ithurria

Avec Jean Jimenez et Jacques Aguila réalisateurs respectifs du film et du cdrom (cf film et cdrom sur le site) Etienne Ithurria est intervenu pour développer le caractère plutarquien du Lycosthenes, tout en s’interrogeant sur les nouvelles technologies et la mémoire.

Colloque MORALIA et ŒUVRES MORALES à la RENAISSANCE.

Toulouse 19 mai 2005 Eléments d’information complémentaire de la bibliographie d’Etienne Ithurria. Rappel : travaux fondamentaux de Robert Aulotte et d’Isabelle Konstantinovic.

« Au XVIe siècle, en France, c’est un bouleversement idéologique, c’est aussi beaucoup d’espoir et c’est un déferlement de voix différentes et souvent discordantes, donc vraiment un défi aux ressources de la pensée. Eh bien, le Lycosthenes, justement parce qu’il est un recueil extrêmement vaste de voix forcément dissonantes ou en partie dissonantes et rendues encore un peu plus dissonantes peut-être par les recoupements qui sont proposés à droite et à gauche par les notes marginales du scripteur, incarne effectivement cette spécificité de la Renaissance. » André Tournon : entretien pour le film L’Enigme du Lycosthenes.

UN LYCOSTHENES PLUTARQUIEN

Ce Lycosthenes latin de 1560, reprise amplifiée et organisée des Apophthegmata d’Erasme, est un recueil d’environ 7000 apophtegmes : il est évidemment constitué d’un noyau dur d’apophthegmata issus de Plutarque, comme le mot grec en témoigne et comme le déroulé des pages le prouve, puisque Lycosthenes précise les sources de ses apophtegmes, ce que n’avait pas fait Erasme dans sa traduction latine. Nous avons ici un réservoir de milliers de dits, d’anecdotes correspondant aux Vies, mais surtout aux Moralia de Plutarque.

Un scripteur, intervenant sous les apophtegmes, inscrit près de 2000 fois un renvoi à Macault traducteur en françois des Apophthegmata d’Erasme (édit. Macault de 1545) : il s’attache manifestement à la qualité de la traduction.

Ce même scripteur dès qu’il dispose de la traduction de Plutarque par Amyot va se reporter, surtout dans les marges, mais cette fois sous forme de fragments explicites, près de 2000 fois encore aux Œuvres morales et meslees d’Amyot.

2000 + 2000 donc 4000 renvois avec de fortes focalisations sur Plutarque françois, et essentiellement les Moralia.

Si l’on observe que, aussi bien par Luis Guicciardin, que par Guazzo ou les ordonnances royales ou le juriste Papon ou d’autres lectures de cette librairie essentiellement françoise, nous croisons encore Plutarque, on peut estimer que sur les 7000 sources manuscrites chiffrées les ¾ relèvent de Plutarque, ce qui, ajouté au texte latin et se combinant dans une lecture vivante avec lui, projette ce lycosthenes au cœur du propos de ce Colloque.

NOUVELLES TECHNIQUES ET MEMOIRE

L’escripture & les lettres, que nous estymons communeément avoir esté inventées pour la conservation de la memoire, il disoit nuyre grandement a la memoire. Car anciennement, si les hommes oyent quelque chose digne de memoire, ilz l’escrivoient, non es livres, mais en leur esprit & memoire : laquelle par tel exercice renforcie, il (sic) retenoient facilement ce qu’ilz vouloient : Si estoit chascun d’eulx, prompt a dire ce qu’il sçavoit. Mais depuis l’invention des lettres, ilz ne se sont point tant addonnez (pour la confiance des lettres) a fischer en leur esprit ce qu’ilz ont aprins. Et par ce moyen il est advenu que mesprisée l’observance de memoire, la congnoissance des choses en a esté moins vivifiée, & en a ung chascun moins sceu : d’autant que nous ne sçavons sinon ce, dont il nous en souvient.

( traduction par Macault, le gentil traduisant, qui préfigure Amyot, de l’apophtegme de Socrate, à laquelle se renvoie le scripteur dans l’entrée De Memoria.) Occasion d’apprécier, avec notre scripteur, la qualité de cette traduction et sa saveur.

Les grands imprimeurs du XVI siècle étaient à la fois des lettrés, des humanistes et des techniciens, et les explorateurs d’un nouveau mode d’organisation du savoir et des échanges intellectuels. Il faut imaginer que nous abordons à l’égard des nouvelles technologies de l’intelligence, une époque comparable à celle de la Renaissance

Levy Pierre Les technologies de l’intelligence, La Découverte 1990.

La mémoire naturelle de l’humanité ne croîtra presque plus (elle est proportionnelle au nombre d’humains !). La mémoire-papier augmentera lentement (quelques pour cents par an), alors que les capacités des supports magnétiques et optiques s’accroissent au rythme fou d’un doublement annuel (et ce pour dix ans encore au moins), ce qui fera d’eux d’ici peu les supports largement dominants de la mémoire de l’humanité.

L’enregistrement lisible uniquement à l’aide d’appareillages particuliers surpassera très rapidement (dans moins de cinq ans) l’enregistrement sur papier accessible par le seul usage des yeux. Aujourd’hui pour consulter une part importante de sa mémoire, l’humanité est dépendante de prothèses mécaniques et électroniques spécialiseés.

L’enregistrement sous forme analogique a dominé jusqu’à maintenant, mais la situation est précisément en train de basculer (avec les disques durs d’ordinateurs, les CD et les DVD).

Tout cela nous fait entrer dans une ère nouvelle où notre mémoire, en rupture avec tout le passé, est devenue mécanique, numérique, en partie exécutable et surtout en expansion accélérée.

(Jean-Paul Delahaye Pr Informatique Université de Lille in Pour la Science n° 299 septembre 2002 : La mémoire de l’humanité).

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