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MONTAIGNE

Dictionnaire de Michel de MONTAIGNE sous la direction de Philippe Desan édit. Champion 2004

Article Lycosthenes

vendredi 17 juin 2005, par Etienne Ithurria

Le Dictionnaire de Michel de Montaigne rédigé par les meilleurs spécialistes de Montaigne comporte, à la demande de Philippe Desan, Professeur à l’Université de Chicago et responsable de Montaigne Studies, un article Lycosthenes.

LYCOSTHÈNES, Conrad (Rouffach, 1518 - Bâle, 1561)

Protestant, bénéficiaire d’une bourse érasmienne, Conrad Lycosthènes est un compilateur-éditeur infatigable, maîtrisant grec et latin, curieux d’insolite, notamment avec son Livre des prodiges (1552). Il publia également un ouvrage intitulé Apophthegmatum [...] loci communes [...] ad ordinem alphabeticum redacti... (édition in-8° de J. Dupuis, Paris, 1560 1130 p. index de 11 fol.). Ce recueil latin découvert en 1986 aux « puces » de Toulouse, annoté par une main française, a donné lieu à l’hypothèse qui ferait de M. l’annotateur de cet ouvrage. Déjà en 1920, P. Villey repérait Lycosthenes dans Les Sources des Essais (t. 4 de l’Edition Municipale publiée par la ville de Bordeaux, p. xlviii). Ces Apophthegmata sont une reprise amplifiée et ordonnée (nidis communibus apte disposuit) des Apophthegmata qu’Erasme, en 1531, traduisit en latin du grec de Plutarque. Il est possible que l’« alemand » évoqué par l’auteur des Essais ironisant sur les compilateurs (III.12.1056) soit Lycosthènes. Cet ouvrage qui comporte environ 1000 personnages, avec plus de 7000 apophtegmes, dits des Anciens, ou mieux, les « bons propos », pour reprendre l’expression de Marot dans son hommage à Macault, est dynamisé par plus de 600 entrées alphabétiques thématiques, du De Abstinentia à la Zelotypia, avec cet ultime apophtegme du roi Alphonse, que reprend M. : « Celuy là s’y entendoit ce me semble, qui dict qu’un bon mariage se dressoit d’une femme aveugle avec un mary sourd » (III.5.871). Un scripteur français, en 8000 impacts environ (chiffres et annotations), d’une écriture minuscule, s’astreint d’abord, sous les apophtegmes, par près de 2000 renvois exclusivement chiffrés, à comparer ces apophtegmes latins à la traduction française qu’en fit Macault (1539) pour François Ier, à partir de l’édition érasmienne. Puis, progressivement, procédant à un véritable détournement, sur les marges, il exploite cet ordinem alphabeticum, non pour gloser le texte imprimé adjacent, mais pour constituer un fichier personnel : à l’aide de fragments, référencés de façon très précise, il effectue des renvois à ses lectures, et donc à ses livres, en fonction de ses centres d’intérêt. Sa librairie est largement d’expression française, même si l’on y trouve en latin Suétone, Valère-Maxime, Cicéron, Lactance, Virgile, l’Evangile (en fait surtout les Epîtres). Un Amyot écrasant (près de 2000 références) - Œuvres morales et meslees, dans une édition chapeautée et balisée par le protestant Goulart, recoupe de façon troublante les emprunts de M. à Amyot. S’ajoutent les Récréations de L. Guicciardin (traduction de Belleforest), la Conversation civile de Guazzo, les Histoires tragiques de Bandello (traduction de Belleforest), les Lettres missives... d’E. Du Tronchet, J. Papon (Arrests, Les trois notaires), Bouaystuau, le Printemps de J. Yver, Cornelius Agrippa, Machiavel, Polydorus Vergilius, les ordonnances royales, ou des renvois infimes comme la Quartilla de Pétrone à laquelle s’identifie M. (III.13.1087), Martin Guerre* qu’évoque aussi M. pour l’arrêt du juge Corras (III.11.1030), le Cayer des estats, le Cayer de ladvis au Roy, le juriste allemand Mynsinger, le poëte gascon La Gessée, Rabelais, Ovide, Homere... Les centres d’intérêt et la méthode de ce suffisant lecteur, dégagent, en contre champ, un profil de magistrat et de militaire, sensible au paradoxe de points de vue éclatés. Le vocabulaire est montaignien. Les caractéristiques paléographiques permettent un sérieux débat contradictoire avec les textes autographes connus de M. : variations d’écriture avec des constantes, une orthographe également variable, mais plutôt simplement phonétique, sans lettres superfétatoires, des modes de correction de chiffres ou de lettres à l’économie, des codes de renvoi répandus, mais aussi montaigniens, tel le supra : un « s » surmonté d’un tréma, découvert récemment dans le Lucrèce édité par M. Screech. Après un Si moy qui suis explicite un Eyquem est compatible avec des traces bien visibles, qu’accompagne un Micael. Malgré ces éléments, l’intrusion de trois traités de Dusouhait - Vrai Prince, Vraie Noblesse, Le Parfaict aage, publications tardives (1599) - constituerait une objection dirimante dans cette librairie fort montaignienne (M. meurt en 1592), si Marie-Christine Petit n’avait dans sa thèse, Dusouhait polygraphe (Strasbourg 1986) repéré des éditions non datées. Certaines absences comme celle de Lucrèce étonnent aussi. En revanche celle de M., s’il n’est pas le scripteur, est aussi troublante, compte tenu d’évidentes affinités. Qu’on soit ou non persuadé que ce Lycosthènes est annoté par M., le repérage des coïncidences avec les Essais ouvre un chantier de grande ampleur plein de découvertes. Bibliographie : E. Ithurria, Apophthegmata et son édition manuscrite, 2 vols., Genève, 1998 ; idem, Rencontres Du Lycosthenes aux Essais de M., Saint-Pierre-du-Mont, 1999 ; idem, Site web : lycosthenes.org. Renvois : Amyot, Apophtegmes, Goulart, Lieux communs, Plutarque, Villey. [E. Ithurria]

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