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Montaigne a-t-il le Lycosthenes ?

jeudi 15 juillet 2004, par Etienne Ithurria

En 1992 Michel Simonin me fit l’amitié de me rencontrer à Bordeaux, où il s’intéressa à la première numérisation du lycosthenes par la firme Digital, présentée à la Bibliothèque Municipale, dans le cadre du 4 ième Centenaire de la mort de Montaigne. Il me confia, alors, quelle qu’ait été sa position, réserve ou réticence, par la suite, qu’il fallait d’abord démontrer que Montaigne avait bien le lycosthenes, et que, dès lors, ce serait une forte présomption en faveur de l’hypothèse montaignienne.

Je me suis astreint à le démontrer de longue date et plus précisément dans mon introduction au lycosthenes p.64 visible sur ce site. Je n’ai rien à enlever à mon argumentaire, que ce soit sur la correction Ctesibius (Essais 996 C), sur l’anecdote de l’archer (Essais 650 A) dont aucune édition avant moi ne donne la source, en rappelant, ce que je ferai aussi ailleurs aux objections de Jean Céard (cf son compte-rendu in NLA printemps 2000), que c’est grâce à ce lycosthenes que j’ai trouvé une référence si montaignienne, qui avait échappé à tous jusque là : c’est tout ce que je voulais dire. Evidemment que Montaigne l’a pris chez Amyot auquel le scripteur se renvoie ! Je pensais que ma phrase était assez claire. En ce qui concerne Nicocles et les médecins ainsi que Platon et les calomniateurs, Jean Céard a depuis trouvé une autre source latine, à savoir Gesner, que personne n’avait repéré jusqu’ici. Bravo et dont acte. Mais le "lycosthenes" continue à représenter l’une des deux sources latines, semble-t-il, exclusives.

De longue date j’avais signalé à André Tournon que Montaigne, ironisant sur les compilateurs, évoquait l’Epître liminaire d’un Alemand, lequel, selon moi, pouvait être Lycosthenes, alias Wolffhardt Il me fit valoir que cet argument n’était pas stratégiquement utile, et que je n’en avais pas besoin, puisque j’avais largement démontré, par les recoupements et sources et focalisations, que Montaigne disposait du lycosthenes, comme Villey, dès 1908, l’avait pressenti, puisque cet ouvrage apparaît dans la Librairie de Montaigne (cf E.M de Bordeaux vol.4 Sources 1920). L’édition de la Pochothèque, à la page 1640, développe, à propos de cet Allemand, l’une de ses plus grosses notes, en évoquant Lycosthenes et ses éditions d’Apophtegmes, mais en ignorant notre édition annotée, antérieure, de 1560.

De son côté Max Engammare reconnaît à la fin de son compte-rendu que j’ai démontré que certainement Montaigne a lu et utilisé Lycosthenes.(cf ici sur le site, fin de sa rubrique).

Voici encore d’autres arguments en faveur de cette thèse :

. lyc.35 apoph. Ciceronis. A propos de Caton : Montaigne - 342 C - évoquait d’abord Caton d’Utique à partir de la source lycosth. que voici : Cuidam vituperanti Catonem uticensem... quod totas noctes ebrius esset... (avec renvoi à macaut par le scripteur). Montaigne pour justifier une citation d’Horace qu’il ajoute en 1588 (cf note 4 de Villey) écrira : Ce censeur et correcteur des autres, Caton... l’Ancien Caton, cette fois : Le "lycosthenes" est sans doute à l’origine de cette confusion, que la Pochoth. p.549 n’évoque pas. Il est vrai qu’on ne peut tout dire.

. lyc.37, 43, 962 Lycosthenes porte chaque fois Afer comme Montaigne 170 A (source Tacite, lequel porte cependant Aper) : la confusion pourrait venir du Lycosthenes.

. lyc.54 De amicitia falsa, quae in rebus adversis declaratur Apopht. Psammeniti : Essais 11 A . L’apoph. est très complet dans le Lycosthenes et plus ramassé que dans Hérodote, la source originelle : rappelons qu’à cette époque -couche A - Montaigne ne lit pas la traduction de Saliat. Comme nous l’avons dit dans Rencontres le Lycosthenes suffit.

Villey parle de réminiscence... et Jean Céard, dans la Pochothèque, p.60, signale que le récit vient d’Hérodote... Lycosthenes reprend intégralement l’apoph. d’Erasme ( Apophth. Gryphius 1531 p.456) cependant que Saliat (trad. Hérodote 1580) étale l’anecdote sur 3 pages (p.137, 138, 138 verso... )

. lyc.118 Ante mortem nemo beatus iudicandus. Ce titre avait déjà attité l’attention de Villey. Mais ce sont aussi les apophtegmes qui constituent l’ossature même de l’Essai I 19 Qu’il ne faut juger de nostre heur, qu’apres la mort, avec en outre les renvois du scripteur et la confirmation par le scripteur de la source Amyot (in Solone) pour Croesus, et non Hérodote. Isabelle Konstantinovic confirme sans avoir vu mon ouvrage la source de mon scripteur. Jean Céard fait ici une impasse complète sur le Lycosthenes et mes observations.(cf Rencontres pour cette page lyc.118).

. lyc.164 cf notre commentaire in Rencontres Essais 501 A le plus sage homme... Socrates ou Heraclite ? indécision de Montaigne explicable par les diverses versions du Lycosthenes.

. lyc.217 et 218 De crepitu ventris : Montaigne - 583 C - reprend ces apophtegmes marqués et le stoicorum du lyc. éclaire le texte des Essais (cf Dict. Montaigne 2004 p.233 : inexactitude de M.), cependant que Villey pour Essais p.103 (cf sa note 4) confirme pour l’édition posthume l’authenticité probable du texte montaignien : or Montaigne se réfère à l’apophtegme du lycosthenes, où Claude fit un édit - edidit - alors que la source Suétone indiquait seulement que cet empereur - cf note 13, édit. Pochoth. p.155 - avait songé à faire un édit permettant de lâcher des vents et des bruits à table ! Montaigne use donc de la version du lycosthenes : ... et que l’Empereur qui nous donna liberté de péter partout...

. lyc.290 De ducis praesentia, quam multum confert ad victoriam : Montaigne - 18 A - traduit littéralement cette entrée du lyc. Edouard premier... ayant esssayé aux longues guerres... combien sa presence donnoit d’advantage à ses affaires, rapportant tousjours la victoire... il fist bouillir son corps...... cependant que le scripteur porte un énigmatique c. de. E. que nous interprétons comme corps de Edouard, avec une référ. aberrante 307... Edouard est mort en 1307...

. lyc.636, Socratis, lyc.362, lyc. 816, Agesilai... La même anecdote de l’homme - cil Essais 192 C- se jouant avec les enfants : l’indécision de Montaigne trouve une explication dans la diversité des apoph. du Lycosthenes.

. lyc.660 Alphonsi : le roi Alphonse enviant les ânes parce qu’ils paissent en paix... Essais 265 B Pochothèque p.434 : j’ai le premier donné la source lycosthenes 1560 p.660, qui est confirmée in édit. Essais de la Pochothèque, note 5, mais dans une édition de Lycosthenes de 1574 p.660 ! Notre Lycosthenes de 1560 n’existe donc pas.

. lyc.1008 apoph. de l’Empereur Sigismond : celui qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner. L’édition de la Pochothèque rappelle à juste titre (p.1000 note 6, édit. Villey Essais 648 A) la source Lycosthenes édit Paris 1560 p.1008 (sic), sans préciser notre rare édition Jacques Dupuis... de 1560, où le scripteur se renvoie en outre à lyc.486, où l’on trouve le même apophtegme : cela ne lui suffisant pas, le scripteur se renvoie à Luis Guicciardin 37 p2 pour illustrer le même thème avec Louis XI. Ne manque pas à l’appel non plus dans le Lycosthenes, pour cette même page des Essais Metellus Macedonicus sur ce même thème. (lyc.184)

. lyc.1052 apoph. Epaminondae : le commentaire dont semble s’inspirer Montaigne - Essais 199 B - n’est pas dans la source Amyot, mais bien dans le Lycosthenes :

...tous plaisirs et gratifications ne sont pas bien logées en toutes gens... et lyc.1052 de venia delicti : sed quemadmodum non quaevis damus omnibus, ita spectandum est, cui in qua causa gratificemur...

Rappelons que le dernier apophtegme du Lycosthenes, de zelotypia, même s’il y a d’autres sources, est repris par Montaigne 871 B :

Celuy là s’y entendoit, ce me semble, qui dict qu’un bon mariage se dressoit d’une femme aveugle avec un mary sourd.

Et c’est la seule occurrence du mot sourd dans les Essais...

Il y aurait d’autres éléments à affiner pour argumenter encore. Mais les nombreux recoupements correspondant à ce lycosthenes, avec les circulations afférentes, comme j’ai pu les explorer dans mes divers travaux, sont, à mon avis, et pour beaucoup d’autres, probants.

Par exemple, encore, parmi les Galba du lycosthenes que recoupent les Essais distinguons le Galbae parasiti - lyc.337, lyc.799 Essais 946 B... on accusoit un Galba... - Nous avons indiqué in Rencontres pour cette page de lyc.799 que Montaigne paraît mettre le commentaire érasmien, donc du lycosthenes, dans la bouche du personnage :

nam rerum gestarum rationum poscuntur qui tractant negocia : at ab ociosis ea ratio non potest exigi...

et Montaigne :

il respondit que chacun devoit rendre raison de ses actions...

Enfin - Essais 648 A - Montaigne écrit : Je ne sçay quelle commodité ils attendent de se faindre... si ce n’est de n’en estre pas creus lors mesme qu’ils disent verité... C’est le thème précis et formel des apophtegmes Aristotelis et Aesopi de lyc.684, ce qui expliquerait l’indécision de Montaigne, qui ne désigne pas le personnage...

Voilà, me semble-t-il, qui suffit, pour l’instant, pour démontrer que Montaigne use du Lycosthenes, surtout de ce Lycosthenes, qui nous occupe, avec Montaigne, depuis 1986.

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