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L’objection Du Souhait

mercredi 14 juillet 2004, par Etienne Ithurria

Voici un traitement succinct de l’objection bibliographique Du Souhait, que nous évoquons dans notre Introduction au lycosthenes édit. Slatkine p.53 : le scripteur se réfère aux 3 opuscules à pagination respective :

Le Parfait Aage et heureuse fin de l’homme, la vraye noblesse, le vray prince. (Lyon 1599)

A cette date Montaigne est mort depuis 7 ans.

Un possesseur du Lycosthenes, intrigué, a laissé dans l’ouvrage un petit papier avec ces mots... Dusouhait moraliste ?... C’est d’ailleurs la fin du solide article de 3 pages de J.B Harang dans Libération (15 juin 1989) :

Comme si quelqu’un naguère avait déjà fait tout le travail d’Ithurria et buté sur ce Dusouhait. Ca fout la trouille, non ?

Une référence en effet qui peut mettre à bas l’hypothèse montaignienne. Et du coup rendre ce lycosthenes encore plus énigmatique, surtout et y compris en raison de sa parenté montaignienne évidente aujourd’hui pour tous :

librairie

sources : essentiellement Amyot

recoupements nombreux (personnages et thèmes)

focalisations (Epaminondas, Quartilla, M. Guerre)

profil de militaire et de magistrat

parcours d’un sceptique paulinien... scientia parit dubium... scientia inflat

vocabulaire et orthographe montaigniens...

et pour corser le tout, un gascon sûrement, et sans doute un Eyquem prénommé Micael.

Mais, pour revenir à notre lecteur anonyme, à croire qu’il se posait déjà la question d’une incompatibilité de ce nom Dusouhait avec les fragments dignes d’un moraliste, repérés par notre scripteur, comme on peut le constater dans le décryptage intégral, par ex. lyc. p.678 :

nous devons tous estre medecins pour iuger non des natures des maladies voire bien de nostre naturel

Il est vrai que l’image de cet auteur exécuté par Boileau (Art poétique IV 36) n’était guère celle d’un moraliste. Les ouvrages auxquels se renvoient notre scripteur - Vray Prince, Vraye Noblesse, Le Parfait Age - ne sont même pas signalés dans la réédition du Dict. des Lettres Françaises Pochothèque 2001, dont voici la fin de l’article : " Il manquait, au fond, de talent plus que d’invention. Par ses romans comme par ses petits manuels de civilité, il a du moins contribué à acclimater la nouvelle notion de la politesse."

Les travaux de FR. Lachèvre, J. Serroy, N. Hepp, R. Arbour, A. Cullière, la thèse de M. C Petit F. du S. Polygraphe... (Strasbourg 1986), l’intervention de M. Bertaud dans les Mélanges Aulotte 1988 qui met en exergue une citation de Montaigne, dégagent - il était temps - le portrait d’un moraliste, qui avait été bien occulté. Qu’on se reporte à la bibliographie très complète de M. C Petit, si l’on veut sérieusement aborder cette question et à ce que nous avons déjà dit de Du Souhait dans notre introduction au Lycosthenes et dans Lettres Actuelles, sur ce site même.

En ce qui concerne notre chantier, constatons :

- que c’est à ce jour la seule objection bibliographique. Comment et pourquoi, en 18 ans de recherches, et sur des milliers de renvois du scripteur, n’a-t-on pas trouvé quelque autre référence tardive, donc dirimante, dont par exemple les Essais de Montaigne de 1595 ou 1602 !

- que des éditions sans date de ces opuscules sont signalées par les chercheurs et les érudits, dès 1913. (Albert Collignon in Le pays lorrain). La question préjudicielle Dusouhait, pour reprendre l’expression de Jean Céard, ne doit donc pas causer préjudice à l’hypothèse montaignienne, ni à son exploration, ni à sa confirmation.

- qu’en 1599 Dusouhait publie à lui tout seul l’équivalent du I/6 ième de l’édition parisienne des Belles-Lettres : ces ouvrages n’ont pas tous été rédigés en quelques mois et nous avons à prendre en compte une large durée.

- que ces opuscules sont chacun paginés à part : c’est ainsi que le scripteur se renvoie une seule fois à vray prince sous cette forme (p.4 du lyc.) Peut-être ne disposait-il au début que de ce fascicule ?...

- les seules éditions de ces opuscules, accessibles, celles de Wolfenbüttel, Lyon Ancelin 1599 et de 1601 meritent toute notre attention, car elles traduisent pour le moins un desarroi de notre Du Souhait :

a) qui devient Maucouvent pour l’édition de 1601

b) qui dédie son ouvrage à Charles Emanuel Duc de Savoye en 1599, allié des Espagnols, ennemi acharné d’Henri IV, un Duc empoisonnant cette fin de siècle. Voir le contexte de la paix de Vervins dans les ouvrages de de L’Estoile, de de Thou, de Cayet, et consulter aussi la belle édition - Grasset 1955 -des Lettres du Cardinal de Florence sur Henry IV & sur la France 1596-1598 Documents inédits tirés des Archives Vaticanes sur l’abjuration du Roi, recueillis et commentés par Raymond Ritter.

c) qui le dédie au Duc de Luneburg, pas très catholique ! en 1601, toujours avec la même pagination.

d) qui paraît considérer chaque fois que le Vray Prince, modèle du Vray Prince, est le Prince auquel il s’adresse.... un catholique, un protestant ! quand on connaît le contexte de la dite paix de Vervins, cela ne manque pas de sel ; d’autant que le vrai modèle du Vray Prince ( et sans doute la première dédicace lui a été faite) est, comme le rappelle M. C Petit (p.76 de sa thèse) non pas Charles Emmanuel premier, dit le Grand, mais son père Emmanuel Philibert, Duc de Savoie, dit "tête de fer", qui a un profil plus vaillant que celui de son fils et qui est mort en ... 1580.

D’autre part le scripteur dans l’entrée De eleemosyna p.314 écrit : Archevesque d’Aix charitable envers les pauvres dusouhait 34 p2. En voici le texte (édition 1599 et 1601) :

Ce sont leçons (des personnages anciens) publicques, où ceux qui veulent peuvent apprendre. Ce qu’ils ont cherché. Ie croy mesme qu’un Sieur de Vallegrand Archevesque d’Aix, peut par ses effets, surpasser les merites de leurs effets. Ce que les anciens ont faict ou à leur patrie ou à leurs amis, ou à leurs ennemis, il le faict à ses infimes. Si quelqu’un est loüable pour sa charité envers les siens, ne le sera-t-il pas pour estre charitable envers ceux, qui pour estre pauvres les faict siens. Il a coustume de faire assembler les pauvres, les faict retirer dans ses chambres & salles en hyver, pour les deffendre aussi bien du froid que de la faim. Ce sont effets d’autant plus loüables en ce temps icy qu’ils y sont rares. (sic)

Quand on sait que Vallegrand est en fait un laïque, Paul Hurault de l’Hôpital, chargé par Henri IV, dans un contexte difficile, d’administrer cet Archevesché à la suite du ligueur Gilbert Génebrard, déposé par le Parlement, et que ce Hurault ne sera préconisé par Rome que tardivement, en 1599, pour devenir l’Archevesque officiel, on comprendra que notre auteur ou celui qui publie ces opuscules procède non seulement aux manipulations de dédicaces ci-dessus évoquées, mais substitue un Vallegrand racoleur et actuel, à Alexandre Canigiani (Archev. de 1576 à 1591), qui, seul, correspond au portrait admirable qui suit et qui représentait le clergé aux Estats de Blois. Je tiens à disposition pour les douteurs la documentation précise, notamment Haitze et son Histoire générale de Provence ainsi que les observations des spécialistes ecclésiastiques de la Provence ou la Revue Sextienne pour cette époque. Nous nous en dispenserons ici tant le procédé de cette substitution est évident et grossier.

Manifestement Dusouhait fait n’importe quoi pour s’assurer quelque pension, n’hésitant pas à puiser dans ses stocks et à les adapter. Dusouhait est un homme aux abois dans cette période et plus tard. Il risquera la hart (cf son procès de 1614) : il est banni de France pour 9 ans, à cause de ses libelles... .

La référence Dusouhait de 1599 comme objection s’effrite donc sérieusement.

Ajoutons in fine qu’une autre piste vers le Sieur du Hautoy compagnon de Montaigne en Italie et qui chaperonne le Prince d’Estissac est en voie d’exploration. François Du Souhait est un pseudonyme-anagramme, peut-être le pseudonyme du S. Du Hautoy, qui, comme l’indique François Rigolot p.viii de son introduction au Journal de voyage... se prénomme aussi François, gentilhommes tous deux de la Région Champenoise, et manifestement tous deux intéressés par l’éducation d’un Vray Prince...

Voici encore une fois une objection qui s’ouvre sur une piste montaignienne. A suivre...

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