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Point aveugle

jeudi 27 octobre 2005, par Etienne Ithurria

La Vérité fille du temps.

collection E.Ithurria Hadriani Iunii medici emblemata ex officina Plantini M. D. LXIX. Fin du texte gommée pour éviter toute polémique inutile ou mauvaise interprétation de ce qui suit.

En 2000 nous évoquions une sorte de point aveugle Le point des recherches concernant ce Lycosthenes et son annotateur. Qu’en est-il exactement ? Comment et pourquoi parler de point aveugle quand on constate :

. que les revues Littératures (Toulouse 1988), RHR (1989), Europe(1990) m’ouvrent, comme on dit, leurs colonnes.

. que pour le 4 ième Centenaire de la mort de Montaigne j’ai l’honneur de clôturer le Colloque de Bordeaux, ma conférence étant rapidement publiée aux Editions InterUniversitaires. Michel Lurton (in Revue française d’histoire du livre n° 78-79 1993) terminait son compte-rendu par ces mots encourageants : Recourant à la paléographie, à la graphologie, à la lexicographie comme à toutes les ressources de l’informatique, M. Ithurria donne à sa recherche une impulsion nouvelle, dans l’espoir qu’elle lui permettra peut-être de transformer ses présomptions en preuves formelles.

. que Fausta Garavini dans son ouvrage Monstres et Chimères, Montaigne, le texte et le fantasme (H. Champion 1994) et dans son article Montaigne in Encyclopaedia universalis (1995) signale mes travaux sur le Lycosthenes de façon très ouverte, ce qu’elle avait déjà fait en 1993 in Montaigne studies vol.V number 1-2 (N° direct. Pr Rigolot) p.192 note 3 en écrivant : Tous les montaignistes connaissent désormais la découverte faite par Etienne Ithurria etc... en renvoyant à mes travaux.

. que le Lycosthenes a été édité chez Slatkine reprint... (1998) et a donné lieu à des comptes rendus : BHR (M.Engammare), Amis de Montaigne (A. Tournon), Nouvelles du Livre Ancien (J. Céard), Bibliophiles de Guyenne (Lurton) , Sfdes que je cite : " marginale pour l’Agrégation, l’édition en fac-simile des Apophthegmata de Lycosthène (1560), avec des annotations anonymes qui donnent une idée des modes de lecture adoptés au XVIe siècle pour ce genre de recueils (utilisé par Montaigne) - Slatkine, 1998 (I, fac-simile, II transcription par E. Ithurria)

. qu’André Tournon évoque dans ses notes ce Lycosthenes, dans sa belle et bonne édition des Essais à l’Imprimerie Nationale.(1998).

. que mon ouvrage Rencontres. Du Lycosthenes aux Essais de Montaigne a été édité (1999) aux éditions InterUniversitaires et a donné lieu à cette appréciation de la Sfdes : Complément de l’édition des notes marginales d’un exemplaire de Lycosthènes, Apophthegmata, édité chez Slatkine, 1998. Qu’on soit ou non persuadé que ce Lycosthènes est annoté par Montaigne, le repérage des coïncidences avec les Essais ouvre un chantier de grande ampleur, plein de découvertes.

. que, même si l’on ne fait aucune allusion à mes travaux, le vivant propos d’Orson Welles sur les Essais de Montaigne, par lequel je clôture comme une échappée mon premier dossier de l’an 2000, a été repris pour la dernière de couverture de la riche, agréable et pratique édition des Essais de la Pochothèque.

. que pour le Dictionnaire Montaigne à paraître cet été chez Champion, sous la direction de Philippe Desan, il m’a été demandé de rédiger un article Lycosthenes. Courrier de Philippe Desan :

" Vos travaux sur Montaigne font de vous un collaborateur idéal. Puis-je compter sur vous pour l’article :

Lycosthenes

Etant donné que c’est un Dictionnaire, il faudrait assez faire dans le "descriptif" et présenter de façon objective les arguments pour et contre la "paternité" de ces annotations à Montaigne... Il me paraît essentiel que le Dictionnaire Montaigne comporte une entrée "Lycosthenes".

Demande courageuse, que j’apprécie d’autant plus que, comme on le verra, tout cousinage montaignien souvent inquiète, parfois agace ou exaspère, ce qui est explicable, sinon toujours justifié.

. que Jean Vignes dans son article Pour une gnomologie... (in Seizième siècle n°I - 2005 p.203 note 98) écrit : Voir la précieuse édition d’Etienne Ithurria, Genève, Slatkine Reprints, 1998, et le compte rendu de J. Céard dans les Les nouvelles du livre ancien, n°101, printemps 2000, p. 15... Compte rendu dont il sera question ci-dessous.

Il nous faut donc ici être clair. Ce Lycosthenes est connu. Comme nous l’avons déjà dit, nous avons en outre reçu, à titre privé, des signes cordiaux d’intérêt de la part de la poignée de spécialistes qui ont disposé bien avant les éditions officielles, non seulement du fac-similé complet, mais de tous mes travaux sus- cités, et ce, depuis les années 1987...1990 et sqq... A titre indicatif, les éminents professeurs, Robert Aulotte, Claude Blum (Sorbonne), Terence Cave (Oxford), Jean Céard (Paris), Philippe Desan (Chicago : Montaigne studies), Claude-Gilbert Dubois (Bordeaux), Fausta Garavini (Florence), Madeleine Lazard (Paris), Geralde Nakam (Paris), François Rigolot (Princeton), Michel Simonin (Centre de la Renaissance de Tours), André Tournon (Aix-Marseille)... D’autres comme Jean-Claude Margolin (Tours) ou Anne-Marie Cocula (Bordeaux) ont été informés plus tard, et depuis l’an 2000 Jean Irigoin, du Collège de France, paléographe, spécialiste de Plutarque, est tenu au courant des développements de cette recherche.

En quoi donc ce Lycosthenes est-il méconnu ?

Il est méconnu d’abord parce que depuis 18 ans personne (en dehors d’André Tournon et de Robert Aulotte, qui, au moins, m’en fit la demande, si je ne m’abuse dès 1987 ou 1988) n’a vu et n’a demandé à voir l’ouvrage. Sans doute question d’emploi du temps ou d’opportunité. Je n’ose penser à un manque d’appétit du genre este libro no me apetece ! Je n’en suis donc pas, malgré ma perplexité, à solliciter le bel exemple du grand préhistorien toulousain Emile Cartailhac qui, après avoir discrédité la découverte d’Altamira, s’en repentit par son honnête mea culpa d’un sceptique...

Ce Lycosthenes, mon lycosthenes, dont j’ai eu l’occasion de dire, qu’il était désormais notre, est méconnu dans la mesure où son caractère montaignien, et donc les enjeux de tous ordres liés à une telle reconnaissance, sont ou ignorés ou occultés ou systématiquement relativisés dans les bibliographies. Sans revenir à Max Engammare, il est clair que les spécialistes de très haut niveau comme naguère le regretté Michel Simonin, puis ajourd’hui Jean Céard ou Claude Blum, dans la mesure où leurs responsabilités respectives dans de puissantes et prestigieuses maisons éditoriales les incitent à une prudente réserve, sont portés, légitimement de leur point de vue, à voir les objections éventuelles plus que l’ensemble et le détail de mon argumentaire depuis maintenant 18 ans. C’est leur affaire, surtout si des travaux devaient ou être révisés ou complétés ou retardés : je pense évidemment à d’éventuelles éditions des Essais ou à des recherches d’obédience strictement montaignienne.

Claude Blum a le mérite, et je lui suis profondément reconnaissant, d’avoir tenu à faire éditer ce Lycosthenes, cependant pas chez Champion, comme il était prévu dans le contrat. L’impression et l’édition chez Slatkine-reprint, sans doute pour des raisons d’opportunité, évitaient aussi de donner une caution scientifique de type montaignien. On se gardait donc, tout en prenant date et en manifestant le grand intérêt de l’objet, de l’inclure dans ce sanctuaire de l’érudition qu’est Champion, avec notamment ses travaux montaigniens. Distance que je constate . En outre, le dossier Rencontres, qui a été formaté sous l’égide de Champion et qui devait accompagner le fac-similé, n’a pas été retenu par cet éditeur, malgré les frais de formatage engagés. La raison en fut que ces notes succinctes dans leur sécheresse ne convenaient pas, en l’état, à cette "maison" . Ce que je respecte. Cette prudence se manifestera encore quand, tout en soutenant auprès du Ministère, et je l’en remercie, le cédérom, Claude Blum le Ier avril 2001 m’écrira :

Par contre il n’est pas possible, à mon sens, que dans un produit portant le label de l’Education Nationale ou le Ministère de la Recherche vous laissiez entendre que le scripteur des marginalia pourrait être Montaigne. En effet il n’y a aucune preuve scientifique objective qu’il en soit ainsi. Le moyen simple d’avancer sur ce problème d’authentification existe : il conviendrait de sortir informatiquement l’ensemble des formes orthographiques employées par le scripteur et de les comparer à l’ensemble des formes utilisées par Montaigne dans les manuscrits, nombreux, que nous avons de lui. Je vous suggère ce travail depuis plus de dix ans, sans succès. Il me semble donc indispensable que toute allusion à Montaigne comme éventuel scripteur soit éliminée de ce projet pour la clarté de la démarche...

Bien sûr, j’ai rappelé à Claude Blum que je ne pouvais tout faire à la fois et que la question de l’orthographe m’a préoccupé dès le début : la preuve en est que, comme chacun peut désormais le constater dans mes derniers travaux - cf sur ce site même Des chiffres et des lettres... autorthographe... Vocabulaire et orthographe comparés de Montaigne et du scripteur - je suis revenu à mes observations de 1987. D’autre part, comment s’intéresser à l’orthographe et à son caractère décisif sans évoquer Montaigne ? Comment opérer une ergonomie dynamique du cédérom en traitant par exemple des 2000 renvois du scripteur à Amyot sans répéter et sans mettre en évidence chaque fois, je veux dire à chaque occurrence, que ces renvois confirment et complètent le beau travail d’Isabelle Konstantinovic dans son Montaigne et Plutarque chez Droz ?

Quant à Jean Céard qui suit cette aventure depuis 1987 et qui déjà à l’époque me mettait en garde contre une grave désillusion éventuelle, en me rappelant par exemple qu’une édition des Histoires Tragiques n’était pas compatible, chronologiquement, avec l’hypothèse montaignienne, puisqu’elle débordait largement dans le XVII ième siècle, je lui répondis en lui signalant que le British Catalog disposait d’une édition compatible et bien antérieure. Tout en m’indiquant que les références mac du lycosthenes devaient être macaut - et il avait raison ! - il évoquait comme dirimante la source Dusouhait édit. 1599 : Montaigne meurt en 1592. La question "Dusouhait" n’est pas si simple et nous la réouvrons dans un dossier spécifique, dans ce site, après l’avoir déjà abordée dans notre Introduction au lycosthenes. Dans son compte rendu de mon édition Slatkine in NLA - Nouvelles du Livre Ancien, printemps 2000 - (auquel se renvoie aujourd’hui encore Jean Vignes), tout en reconnaissant la qualité du décryptage, il ajoutait (et je complète la version parue dans la revue avec la version plus longue qu’il m’adressa personnellement) :

L’Introduction du deuxième volume livre l’état actuel des longues et enthousiastes recherches de l’éditeur. Celui-ci a lontemps pensé pouvoir reconnaître dans son annotateur Montaigne lui-même : s’il n’a pas renoncé à cette hypothèse, il se garde maintenant de la donner pour une certitude, même si çà et là il en garde la tentation, suggérant certains indices qu’il croit propres à l’étayer et dont on pourrait discuter la pertinence. La question est trop complexe pour qu’on l’aborde ici. Contentons-nous d’un point. A la p.64 E. Ithurria demande : "Montaigne a-t-il lu le Lycosthenes ?" J’avoue être parfaitement disposé à l’admettre, mais non tout à fait sur la foi de certains des indices qui nous sont proposés : si, après 1588, à la p.996 des Essais, Montaigne corrige " Apelles " en " Ctesibius ", ce peut être parce qu’il tient compte de Diogène Laërce, IV, 37, comme le disait déjà Villey ; les deux apophtegmes Nicoclès et de Platon que rapporte la p.768 des Essais (édit. Villey P.U.F.) et que Villey retrouve dans la compilation des moines grecs Antonios et Maximos, ne lui viennent pas directement de cette source, disponible en latin dès le temps de Montaigne, et à laquelle il lui était facile d’avoir accès : Gesner, traducteur de Stobée (qui, on le sait, est une lecture de Montaigne), compila l’oeuvre de ce dernier avec celle d’Antonios et de Melissos. Pour ce qui est de l’anecdote de l’archer, dont personne, dit E. Ithurria, n’indique la source, Montaigne a très bien pu la lire directement chez son cher Plutarque, dans les dits notables des anciens (Alexandre)... Quant à la question de savoir si Montaigne, lecteur de Lycosthenes, en est aussi l’annotateur, on ne s’y attardera pas : puisqu’Etienne Ithurria reconnaît que les renvois à Du Souhait posent problème, attendons que cette question préjudicielle soit résolue.

Jean Céard fait ce compte-rendu - printemps 2000 - alors qu’il dispose de longue date de tous mes travaux, avant leur publication et après leur publication, dont tout le contenu de l’ouvrage Rencontres, qui lui permettait, avec l’Introduction Slatkine, de rentrer un minimum dans ce qu’il évacue, me semble-t-il, au nom de la complexité. Je pense à tous les éléments - librairie, sources, recoupements, focalisations, profil de magistrat et de militaire... Max Engammare d’ailleurs dans un courrier personnel m’écrivit que sa position était plus favorable, puisque, lui, Engammare, reconnaissait, ce qui n’était pas le cas de Jean Céard, que j’avais démontré, que Montaigne disposait et usait du Lycosthenes. Il ajoutait de sa main que Jean Céard comme lui ne croyait pas à mon hypothèse montaignienne. Dont acte. Cette question - Montaigne a-t-il le lycosthenes - donne lieu, dans ce site même, à une rubrique spécifique. Ceci dit :

- Apelles/Ctesibius :

édit. fac-simile Desan.(B.M.Bordeaux)

il est évident que Montaigne aurait pu modifier le nom, en se référant à Diogène-Laërce, qu’il lit, comme d’ailleurs mon scripteur ! Dans l’entrée de Tranquillitate animi lyc.p.1042 le scripteur porte, sous forme de réminiscence, le mot grec euthumian, pris certainement chez Diogène Laërce, preuve qu’il le lit, comme Montaigne.(cf l’image ici, sur le site, fin de l’article arobase).

Mais à la page 583 du lycosthenes nous avons 2 fois le même apophtegme d’Arcesilai, une fois avec Apelles, une fois avec Ctesibius ; l’observation de cette coïncidence nous paraît éclairante, pour une correction en couche C : elle mérite toujours d’être signalée, d’autant que le scripteur se renvoie à Amyot moralia 151 inf, édition Goulart... en bas de page, où manifestement du texte a sauté, comme on dit, ne faisant pas apparaître Appelles ! Le lycosthenes est donc ici à la fois une occasion de trouble sur les versions et un recours, avec la version Ctésibius.

Voici le bas de la page de mon édition Goulart in 8° de 1587, à laquelle se renvoie le scripteur, impression Carroy qui sert pour la même année aux libraires Richer et Parant :

et la suite de la page 151, soit le haut de la page 152 :

Appelles est passé à la trappe. Chez Montaigne aussi : reste à savoir pourquoi.

Voici le texte complet de ce passage dans l’édition Vasconsan (1572 foL 48 (2) G) et en gras le texte restitué :

" Tel a esté le philosophe Arcesilaus, tant en autres offices qu’en cestuy-cy qu’il feit à l’endroict d’un sien amy nommé Appelles, natif de l’isle de Chio : un iour qu’il estoit malade l’estant allé veoir, & aiant cogneu qu’il estoit pauvre, il y retourna un peu apres portant en sa main vingt drachmes d’argent... etc...

Le lycosthenes, avec ses deux versions, et son scripteur, avec sa référence Goulart, incomplète, privée d’Appelles, peuvent donc, de façon probante, rendre compte de cette correction infinitésimale de Montaigne d’Appelles en Ctesibius.

Enfin une comparaison des textes plaide aussi pour la version du lycosthenes :

Montaigne (996 B) :

Arcesilaus, visitant (C) Ctesibius (B) malade et le trouvant en pauvre estat, luy fourra tout bellement soubs le chevet du lict de l’argent qu’il luy donnoit...

Diogène-Laërce (Lib.IIII) :

Denique ingressus (traduction du mot grec eiselthon) aliquando ad Ctesibium aegrotum, vidensque eum inopia rerum angustari, plenum nummis sacculum clam ei in pulvino subiecit...

Même si Montaigne dispose certainement de toutes les sources le inviseret du lycosthenes rend mieux compte de visitant que l’ingressus de D. Laërce.

Le plus drôle en cette affaire, c’est que la version première "Appelles" de Montaigne - et seul Amyot, comme le rappelle Isabelle Konstantinovic après Norton, indique "Appelles" - nous donne en fait le texte de la version "Ctésibius" où, comme chez Montaigne, il n’est pas question de drachmes ! Montaigne ici a dû flotter en se relisant. Scénario probable :

. il constate qu’il a porté de fait la version Ctesibius.

. contrôlant le texte de Goulart défaillant auquel il s’est renvoyé il consulte la version complète dans une autre édition, qui lui donne, comme on l’a vu plus haut... un sien amy nommé Appelles... , bien vague dénomination.

. il amorce la correction...un...

. juge que plutôt que de reprendre tout l’apophtegme avec la version Appelles avec drachmes, il est plus économique de modifier simplement le nom en rendant à Ctesibius ce qui est à Ctesibius.

De toute façon, voici qui nous fait présumer que Montaigne, troublé par sa référence incomplète - et nous avons eu déjà l’occasion d’évoquer l’intérêt de la piste Goulart - use, comme notre scripteur, de l’édition in-8 de Goulart, bien plus maniable que le gros in-folio de Vasconsan. Nous en avons une autre preuve, déterminante, concernant Damidas - Essais Pochothèque p. 559, édit. Villey 350 A. Texte des Oeuvres morales de Goulart :

Goulart porte bien Damidas comme Montaigne, y compris dans son index final, et non le Damindas que chacun, croyant corriger, reprend comme source, sans se poser de question, ce qu’on ne reprochera évidemment à personne. Il ne s’agit donc pas d’une coquille occasionnelle comme j’en vois pour d’autres mots dans mes éditions des moralia in 8°, pourtant toutes imprimées en 1587 pour Parant ou l’Angelier ou Richer, par Carroy, qui, in fine, et, la même année, opère des corrections dans sa propre édition !

Notre scripteur encore une fois lève un lièvre : quand on connaît la méticulosité du scripteur et de Montaigne, ce n’est pas un hasard si ce Damidas reste en place dans toutes les éditions des Essais comme dans toutes les éditions Goulart in 8° des moralia de 1587. Montaigne, comme le scripteur, use de l’édition in 8°de Goulart, même s’il dispose de l’édition Vasconsan, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire. Les in-fol. de l’édition Goulart des moralia portent correctement Damindas !

A qui objectera qu’une édition de 1587 est tardive pour Montaigne, je répète ce que j’ai dit ailleurs, que la préface de Goulart évoque les éditions antérieures de même format, comme celle de 1584 de la Bibliothèque Ste Geneviève dont la préface est identique... évoquant les éditions antérieures de même format ! Je rappelle que mon in folio Amyot/Goulart des Oeuvres morales date de 1581 et que les in-8 ont dû les accompagner. A ma demande précise voici la réponse - 9 décembre 2005 - de la Bibliothèque Ste Geneviève, dont je salue la courtoise diligence, et confirmant les spécificités de cette édition dans la durée :

Monsieur,

Christian Péligry me transmet votre courrier du 6 décembre. Je vous confirme que les deux exemplaires conservés à la BSG de l’édition de 1584 des Œuvres morales d’Amyot, présentent les caractéristiques suivantes :

p. 699 : DAMIDAS, en manchette comme dans le texte

p. 151 : derniers mots : « qu’en » (suivis de la signature « K iiij »en ligne de pied)

p. 152 : premier mot : « voir ».

Je vous prie de croire à l’assurance de mes sentiments distingués,

Yann Sordet

Pourquoi donc - Appelles devenant Ctesibius - cette correction de Montaigne qui change juste le nom, sans modifier le reste ?

Cette question reste, comme on le voit, non seulement pertinente, à la lumière du lycosthenes avec ses deux versions, mais elle s’ouvre sur une réponse décisive, en confirmant que scripteur et Montaigne usent de la même édition Goulart.

Pourquoi cette impression qu’on botte en touche avec un Diogène-Laërce plus dilatoire que convaincant, alors que l’indice, puis la preuve, sont bien là, qui crèvent les yeux ?

Encore un de ces indices, comme la modification de Caton d’Utique en Caton l’Ancien, où Montaigne, sans état d’âme, change le nom sans toucher au contexte : preuves que non seulement Montaigne dispose du Lycosthenes, mais que le scripteur pour le moins s’apparente, et, pour moi désormais, donc pour le plus, s’identifie à l’auteur des Essais. Infimes vestigia, mais, avec le reste, probants.

RAPPEL CATON cf Article : M. at-il le lycosthenes ? . lyc.35 apoph. Ciceronis. A propos de Caton : Montaigne - 342 C - évoquait d’abord Caton d’Utique à partir de la source lycosth. que voici : Cuidam vituperanti Catonem uticensem... quod totas noctes ebrius esset... (avec renvoi à macaut par le scripteur). Montaigne pour justifier une citation d’Horace qu’il ajoute en 1588 (cf note 4 de Villey) écrira : Ce censeur et correcteur des autres, Caton... l’Ancien Caton, cette fois : Le "lycosthenes" est sans doute à l’origine de cette confusion, que la Pochoth. p.549 n’évoque pas. Il est vrai qu’on ne peut tout dire.

- Nicocles : on ne peut que saluer la belle érudition de Jean Céard qui trouve effectivement en Gesner une source latine nouvelle, qui, semble-t-il, avait échappé à tout le monde. Il ne faudrait pas pour autant éliminer Lycosthenes.

- l’archer qui préfère mourir plutôt que d’être au-dessous de sa réputation (Essais 650 A) : j’indiquais simplement qu’aucune édition des Essais ne signale avant moi la source de l’anecdote. Bien sûr que Montaigne l’a prise chez Amyot, puisque l’apophtegme se retrouve 2 fois dans le Lycosthenes avec un renvoi à macaut (lyc.29) et évidemment à Plutarque/Amyot (lyc.431) ! Qu’une anecdote si montaignienne n’ait pas été repérée chez Plutarque par les spécialistes depuis des siècles ... et que moi je la découvre, non parce que je suis plus subtil ou plus érudit, mais à cause de ce lycosthenes, c’est tout ce que je voulais dire. Occasion de montrer le texte de Macaut, plus difficile à trouver que le texte d’Amyot...

macaut 196 p2 DE ALEXANDRE.

Ayant prins en guerre ung Indien, sur tous autres renommé de bien tirer de l’arc : Et si bien que lon disoit qu’il tiroit par dedans ung anneau : Alexandre luy commanda qu’il fit demonstration de son art : refusant de ce faire L’indien, le Roy commanda par courroux qu’il fut tué : Et ainsi (197) qu’on le menoit, il dit à ceulx qui le menoient, que lon (sic) temps y avoit qu’il ne s’estoit exercité a tirer : & que par cela il avoit eu crainte de fallir, laquelle chose rapportée à Alexandre, & que non par desdaing, mais par crainte de fallir, & en estre vituperé, il avoit refusé de tirer : le Roy s’esmerveillant d’ung tel courage tant desyreux & convoiteux de gloire, luy pardonna : & le laissa aller, d’autant qu’il vit qu’ iceluy Indien aymoit mieulx mourir, que d’estre veu indigne de la renommée qu’il avoit, d’estre si bon archier.

En cecy appert que ce qui se dit en commun proverbe, n’est pas tout faulx, chascun ayme son semblable. Car Alexandre estoit desmesureément amateur de gloire : parquoy il ayma une pareille affection en autruy.

- l’objection Dusouhait : voir la rubrique spécifique sur le site. Mais j’avais bien indiqué dans mes travaux, y compris dans Lettres actuelles que des éditions non datées avaient été repérées, et, par conséquent, il n’est pas question d’ignorer tout le reste du dossier lycosthenes et son impressionnante richesse, que je m’efforce de révéler depuis 18 ans, y compris dans ses aspects montaigniens, sous prétexte que cette question Dusouhait est en cours de traitement.

Enfin, signe évident de cette réserve, je le répète, sans doute légitime du point de vue d’un responsable éditorial, point de vue qui n’est pas le mien, l’édition des Essais de la Pochothèque, sous la direction de Jean Céard, réussit à évoquer Lycosthenes en effaçant notre lycosthenes. En effet là où Villey, avec d’autres évoquaient Lycosthenes comme source ou possible ou probable, par exemple Essai I, 19 ( Pochoth. p.120, cf. pour lyc.p.118 mon ouvrage Rencontres où je mets en évidence une focalisation écrasante. Voir ici même le fac-similé), par exemple l’anecdote de Pyrrho (Pochoth. p.400,401, 402) dans la tempête, montrant des pourceaux impassibles... Jean Céard élimine complétement le Lycosthenes, même comme source éventuelle, y compris à la p.905 pour celui qui, en faisant l’amour en public, dit je plante un homme, anecdote que j’évoquais précisément dans mon introduction au Lycosthenes ( p.49 source Guicciardin). Notre lycosthenes, connu depuis 1987, est complétement escamoté, même comme hypothèse, même comme source éventuelle. En revanche les collaborateurs de Jean Céard évoquent Lycosthenes, par exemple (cf. Pochoth. p.1640 l’imposante note 5) pour ce compilateur alemand dont parle Montaigne et dont j’ai été le premier à dire que ce pourrait être Lycosthenes , par exemple Poch. p.1198 note 10, p.1199 note 8 : mais jamais on ne signale notre édition de 1560, connue depuis 1986, édition qui, pour le coup, devient vraiment un point aveugle.

L’universitaire anglais, seizièmiste, qui, sans être sollicité, a confié incidemment, en 2002, à l’un de mes amis, ce qui suit, humait sans doute quelque humeur bien "françoise" :

J’étais au courant du travail de ton ami Etienne Ithurria sur les Apophtegmata de Lycosthenes et les annotations dans les marges, et, comme je te l’ai déjà dit, les spécialistes de Montaigne en Angleterre sont pour la plupart convaincus de ses recherches et se montrent beaucoup moins sceptiques que leurs homologues de l’Hexagone qui paraissent être poussés par des raisons "politiques" et intéressées !

Mais quoy ! ces Anglais, qui aiment tant Montaigne, ont aussi brûlé Jeanne d’Arc. A qui se fier ?

Plaisance du Touch juillet 2004. Réactualisé le 27 octobre 2005, puis le 30 novembre 2005, puis 8 décembre 2005... puis... tant qu’il y a encre et papier... et curiosité... Va pour les couches ! Tant que ça vit.

Du 6 MAI 2006 et de I. A  :

un clin d’œil épistémologique ?

Dans la revue Sciences Humaines n° 171 mai 2006 p.50... nous retrouvons, dans un article de Jean-François Dortier sur la naissance de la Préhistoire, vos protagonistes de Point Aveugle  : la France, l’Angleterre, Altamira, Cartailhac ... et 20 ans d’attente :

" Jacques Boucher de Crèvecoeur de Perthes a occupé vingt ans de sa vie à rassembler une immense collection d’outils prouvant, selon lui, l’existence des hommes préhistoriques. Mais il fut longtemps le seul à y croire... La naissance de la préhistoire nous offre une très belle leçon d’épistémologie. Elle va nous aider à comprendre comment les faits et les idées s’articulent pour qu’apparaisse une nouvelle science... Pour exploiter ces découvertes, il a fallu une révolution conceptuelle, un basculement mental, qui a permis de donner sens à des faits jusque-là ignorés ou incompris... Aux yeux de bien de ses contemporains Boucher de Perthes passait pour un original. Ce qu’il était au demeurant... En 1838, Boucher de Perthes présente à l’Académie des sciences un premier rapport sur ses fouilles... La reconnaissance passe par l’Angleterre... l’Académie des sciences britanniques se décide à dépêcher une mission pour examiner les collections du savant français... A leur retour les jeux sont faits. Les découvertes de Boucher de Perthes sont consacrées. En juillet 1859, l’illustre Charles Lyell, fondateur de la géologie, vient en personne dans la Somme pour contrôler les faits. Quatre ans plus tard, en 1863, il publie The Antiquity of Man, dans lequel il affirme l’ancienneté de l’humanité et l’existence des hommes préhistoriques. Ce qu’il refusait d’admettre depuis trente ans ! La querelle (évolutionnistes/antiévolutionnistes) se déchaîne... Leçon épistémologique : ce ne sont pas les faits qui guident l’analyse mais l’analyse qui oriente les faits. Les preuves n’existaient que pour celui qui voulait y croire... ...Les polémiques et la spirale des idées se reproduiront à propos de l’art préhistorique... « Regarde, papa, des taureaux ! » La petite fille vient de découvrir la fresque aux bisons d’Altamira... Mais nombreux sont les sceptiques qui doutent de l’authenticité... de ces peintures. Et pendant plusieurs années, la bataille va faire rage... En 1902, Emile Cartailhac, une sommité de la préhistoire, publie son article « Mea culpa d’un sceptique » ... En moins d’une semaine de magnifiques peintures rupestres sont tout à coup mises au jour, dans des grottes que l’on visitait depuis des décennies sans que, jusque là, personne n’ait rien remarqué. Là encore, les idées devaient précéder le regard. »

Il y a là, c’est vrai, en 2006, mutatis mutandis cum grano salis et, pour reprendre l’expression de notre scripteur, une bonne rencontre avec nos préoccupations de 2004 : chacun peut y méditer avec les nuances qui s’imposent.

J’en profite pour vous donner la référence du Mea culpa d’un sceptique : Agora, les classiques, édition de Nathalie Richard. Parmi les arguments qui influencèrent Cartailhac (p.331) contre la crédibilité d’Altamira, le contexte positiviste :

« Prenez garde ! on veut jouer un tour aux préhistoriens français ! m’écrivait-on. Méfiez-vous des cléricaux espagnols. Et je me méfiai ! »

Honnête Cartailhac !

Dans l’entrée (lyc.1055 De veritate) le scripteur se renvoie au Conversatione civile de Guazzo en portant :

Celuy qui disant verite n’est creu reçoit un grand crevecoeur...

Nous voici donc de conserve avec notre Boucher de Crevecoeur, gros de sa vérité.

Mais, qu’est-ce que la vérité ? pour reprendre la question de Pilate.

Faut-il rappeler avec Popper (in Conjectures et réfutation) :

Une théorie qui n’est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique.

Considérons donc que ce qui, pour nous, n’est plus une hypothèse, reste en principe réfutable.

Pivotons et recherchons d’autres cibles, des scripteurs autres que Michel Eyquem de Montaigne :

qui ? quales ?

en y intégrant toutes les données révélées depuis près de 20 ans et dont une bonne partie, sur ce site même, est accessible et suffisante pour ouvrir une chasse fructueuse.

En ce qui me concerne, je l’ai fait, du côté de Charron, Pasquier et d’autres, en me dotant passionnément d’une documentation impressionnante, qui me permet de fouiner vers les personnages de cette époque, de vivre avec eux, à tel point qu’un jour d’hiver mon épouse eut la surprise de m’entendre dire : Où est passé mon pourpoint ? C’est dire... On ne m’a Dieu merci pas interné pour un lapsus révélateur d’une imprégnation confinant à l’intoxication.

Je n’ai pas trouvé d’autre scripteur françois compatible avec les faits que j’ai dégagés de ce véritable chantier archéologique et que j’ai soumis, de longue date (1987), à la sagacité de tous, amateurs ou érudits chevronnés et brillants, de France et, comme il se doit, d’ailleurs. On rétorquera peut-être que, consciemment ou inconsciemment, je ne l’ai pas voulu.

Dans ce cas, qu’on le veuille pour moi, que l’on pèse honnêtement tous les faits, de toute nature, identité, profil, profession, librairie, paléographie, recoupements massifs et infinitésimaux, autorthographe, vocabulaire...

Qu’on essaye de conclure :

mais qui "on" ?

Désolant pronom indéfini que mon père, franc pêcheur, détestait, surtout lorsqu’on évoquait une rumeur malveillante qui n’était pas oceane. Il coupait : " Les on sont des c... !"

Mon "on" comme instance de recours ressemble bien à une bouteille à la mer. Me revient à l’esprit la répartie d’un éminent spécialiste, suite à mon étonnement de ne voir personne venir à mon aide lors du compte-rendu de Max Engammare : " Pourquoi voulez-vous qu’on intervienne ? C’est à vous de montrer que Max Engammare a été léger ! "

Têtu comme un Basque, j’espère toujours de ce "on" nuageux une averse de "je", fussent des cats and dogs.

A moins que l’on ne cède ou à une tiède indifférence (que vomit l’Esprit !) ou à cette inquiétante ambiguité (ou facilité) que stigmatise Claude Rolley (in Archéologie n°312 avril 2006 Vrais ou Faux de l’Antiquité classique p.75 ?) :

" Faut-il s’en tenir à un principe qui a été rappelé à Athènes ? Il consiste à dire qu’il n’est pas très grave de croire vrai un faux, la vérité finissant par se faire jour - position qui ne peut être, évidemment, celle d’un conservateur de musée qui doit décider d’un achat. Déclarer qu’une œuvre que d’autres jugent « bonne » est fausse est plus d’une fois, pour qui émet cette opinion, une façon de montrer qu’il est meilleur connaisseur que les autres ; on trouverait quelques cas de cette tentation, plus ou moins inconsciente. Surtout, la calomnie se répandant vite, ici comme ailleurs, cela retire un document à l’histoire de l’art, et à l’histoire tout court. "

Foin du flou, si possible.

Comme écrit le scripteur, dans l’entrée -lyc.1055- De veritate. :

loyaute ou sincerite recommendable et necessaire tant aux parolles quez effects,

parce que (ibidem), en définitive,

la parolle de la verite est simple,

un "est" qui doit se comprendre, non comme un constat fatigué, mais comme une injonction, une conquête, un aboutissement.

" la parolle de la verite doit être simple "

Le confirme le titre latin avec le subjonctif "sit".

Le propos attribué à Euripides a été repris par Plutarque dans ses moralia et par Cornelius Agrippa dans la préface de son De incertitudine & vanitate scientiarum..., auteurs auxquels se renvoie notre scripteur. Comme, entre autres, Montaigne.

P.-S.

S

Le riche Dictionnaire de Michel de Montaigne, qui vient de sortir chez Champion (2004), élaboré sous la direction de Philippe Desan, en collaboration avec une centaine de spécialistes, confirme ce point aveugle : en dehors de notre article, personne, semble-t-il, même si Lycosthenes apparaît incidemment, n’y évoque notre Lycosthenes de 1560 ; personne ne fait, je crois, la moindre allusion à notre hypothèse montaignienne, pas même à l’un de nos travaux, qui, depuis 1987, Montaigne ou pas, font pourtant contextuellement écho à la genèse et aux sources des Essais. Constat qui ne doit accabler personne. Pas même moi. Quelque jour un sociologue - l’un d’entre eux vient, pour un grand Colloque toulousain, de s’intéresser à ce fait - éclairera sans doute cette question, que j’essore à sens et à contresens sans l’assécher. Je l’abandonne désormais, avau le vent, au soleil et à la pluie du temps. Confiant. Toujours encouragé par les chaleureuses exhortations de feu le Professeur Aulotte. Le réalisateur André Delvaux me confiait qu’il faisait entrer ses petits lapins par la bande-son : il se pourrait que les miens s’insinuent en douceur par le web... Avec le temps, va, tout s’en vient.

Plaisance du Touch 11 décembre 2004

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