Accueil du site > 1. Actualité > Des chiffres et des lettres

2004 DE MONTAIGNE A MONTAIGNE via Leake et lyc.

Des chiffres et des lettres

Vocabulaire Statistiques Proportions

mardi 28 octobre 2003, par Etienne Ithurria

Intérêt et limites d’une comparaison du vocabulaire de Montaigne et du scripteur du Lycosthenes grâce aux statistiques sous Excel.

Vocabulaire, statistiques, proportions.

Malheureusement, même parmi les spécialistes, la plupart d’entre nous ont des difficultés à bien comprendre les données statistiques et à les utiliser correctement... Il me semble que plutôt que d’enseigner des règles on devrait enseigner des modes de raisonnement. (in La Recherche hors série Petits et grands nombres. Du bon usage des statistiques. p.60, oct. déc. 2003)

CORPUS ET PREAMBULAIRE

Puisque Leake, dans son Concordance de Montaigne (Droz 1981) nous propose à la fin de son ouvrage une liste de fréquence décroissante des mots employés par Montaigne dans ses Essais, et puisque nous disposons d’un corpus complet des mots du scripteur, il nous a paru opportun de procéder à un relevé comparatif et quasi complet du vocabulaire de l’un et de l’autre. Quasi complet, parce que, au départ, nous n’envisagions, dans une recherche rapide, qu’un écrémage des noms les plus importants des Essais, une centaine environ, pour dégager des affinités. Mais ces premiers relevés nous ont incité à être de plus en plus exhaustif. Nous nous sommes pris au jeu et avons développé les observations sur la totalité des mots, soit plus de 5000 mots . Nous avons établi ces corpus sur la base des 46 724 mots de notre scripteur et de 435 308 mots indiqués par Leake. Isabelle, que je remercie au passage, une proche, jeune experte en statistiques, me fut d’un grand secours pour l’établissement du calcul sous Excel. Ces corpus sont évidemment approximatifs, mais le fait que des mots de liaison comme du (0,98), des (1,02), de (0,72) ou le article (0,97) ou la article (0,96), ou aux (0,78) se retrouvent in fine dans des proportions identiques ou équivalentes, plaide pour une crédibilité de nos corpus et de nos proportions.

De la fréquence de 23 653 occurrences - de - à la fréquence de 10 occurrences, inclusivement, nous indiquons tous les mots ; au-delà, nous ne donnons que les occurrences conjointes Essais/scripteur. Nous intégrerons en 2004 ce travail dans le cédérom (ou dvd-rom) et peut-être dans notre site Web : lycosthenes.org. Ceci n’est qu’un « apéritif », pour reprendre l’expression du regretté Michel Simonin dans l’un de ses envois, dont il m’honora.

FRONTIERES

Leake se réfère à l’édition Villey et non à l’édition posthume de 1595 : il importe de relire son introduction pour être conscient de la nature circonscrite de cette Concordance de Montaigne et donc de ses frontières, d’autant qu’il n’est pas question non plus des autres écrits de Montaigne de quelque nature qu’ils soient (correspondance, autographes divers, traduction de Sebond...). Il s’agit d’un corpus de référence, certes, mais limité. Dans nos travaux nous avons déjà, ça et là, procédé à des incursions hors Essais pour des rapprochements significatifs, en signalant que le travail de notre scripteur s’apparente parfois aux marginalia rédigés par Montaigne pour l’édition des traductions de La Boétie ou que des mots rares, absents des Essais, apparaissent dans la traduction de Sebond par Montaigne ( cf difame à lyc p.328, contemne à lyc.461 et Trad. Sebond édit. Sonnius 1581, p.225 (2) pour le premier et p.146 (2) et passim pour le second ). Plus tard les travaux se feront sur l’intégralité des corpus montaigniens. Devraient y aider le cédérom édité par Claude Blum ainsi que les riches données fournies en ligne désormais par Montaigne Studies, sous la direction de Philippe Desan.

AUTORTHOGRAPHE

Nous avons travaillé à partir du corpus brut manuscrit du Lycosthenes, en respectant l’orthographe du scripteur, ce qui, malgré l’aide décisive de l’informatique , nous a obligé à œuvrer pas à pas, ne serait-ce que pour des contrôles de graphies. Celles-ci imposent une recherche spécifique sur l’orthographe comparée. Ce travail est déjà engagé, mais sera exposé plus tard ; c’est que la situation se complique dès lors que les textes imprimés de Montaigne doivent être, en cette affaire d’orthographe, considérés avec la plus extrême circonspection, la priorité absolue devant être attribuée aux autographes. Nous ouvrons ce dossier que nous appelons d’ores et déjà "autorthographe" ou de l’orthographe de Montaigne et du scripteur : appellation désormais déposée comme un cru bordelais, pour fine bouche. Constatons déjà chez notre scripteur, en général, l’absence d’apostrophe et d’accentuation et de ponctuation, caractéristique montaignienne pour beaucoup d’autographes, comme l’ont bien observé entre autres le Dr A. Armaingaud et M. Screech. A titre indicatif, sous la plume du scripteur vous trouvez respectivement, avec bien des équivalents chez Montaigne, aux lettres initiales D, L, Q, S , entendement (dentendement), enfant (denfant), ensuivre (densuivre), Epicure (depicure), ignorance (dignorance) ... âme (lame)... aage (laage), absence (labsence), abstinence (labstinence), amitie (lamitie) ... quil/quils pour qu’il/qu’ils... quelle pour quelle/qu’elle, quelles pour qu’elles/quelles... sadonner (s’adonner), sapliquer (s’appliquer), sen (s’en ensuive), sest pour c’est, sils pour s’ils, sy pour s’y ...

HOMOGRAMMES

Gare aux homogrammes ! Leake déclare à ce sujet : « D’abord, nous avons distingué les homogrammes, car devoir chercher 24 exemples du verbe entre parmi 419 exemples de la préposition entre serait fastidieux pour ne pas dire plus. » J’ai pourtant dû à mon tour distinguer tous les homogrammes systématiquement : il y a, par exemple, dans notre corpus brut du Lycosthenes, 28 fois la préposition entre, 2 fois le verbe et 8 occurrences parasitaires de nos propres notes (entre les lignes !), que nous éliminons évidemment ici de notre comptabilité !... Non moins fastidieux de distinguer la pour l’a (pron.verbe) de la (art. défini) et de la (adv.là) ou de repérer l’article indéfini un et l’adjectif numéral un et le pronom un sous les formes un/dun/quun/lun &#8230. L’intérêt de ce premier travail statistique est de nous obliger à faire successivement apparaître, je dirai en clair, les mots, sous toutes leurs formes (conjugaison, genre, singulier, pluriel) dans leur orthographe normalisée, avec successivement, de gauche à droite leur fréquence dans les Essais, leur fréquence dans le Lycosthenes, la proportion dans le corpus des Essais, la proportion dans le corpus du scripteur, et la proportion Annotations/Essais.

HASARD ET/OU NECESSITE

Ce dernier rapport est établi de telle façon que le 1 (chiffre UN) met en évidence une proportion identique Annotations/Essais : une proportion > 1 montre une surreprésentation du mot dans le Lycosthenes par rapport aux Essais. Nous inclinons pour une vigilance particulière sur ce centre de gravité 0,5/1/1,05, sans céder à une attraction stupéfiante, qui nous rendrait étanches à la complexité ! Le hasard a fait que, sur plus de 5000 mots relevés, seuls les mots manier et mensonge se retrouvent dans un rapport strictement identique dans les deux corpus - 1,00 - cependant que diversité (1,01), âme (1,01) et corps (1,02), ignorance (0,92) s’en approchent, avec d’autres. Hasard ? chacun appréciera selon ses centres d’intérêt, sa problématique, ses exigences. En effet, qu’il soit bien clair que ces relevés statistiques constituent, à partir de faits de langue et plus précisément d’écriture, un descriptif, outil de réflexion, pour tous, et non une démonstration, sauf à préciser en quoi et comment et pourquoi, à chaque interrogation comparative entre Montaigne et le scripteur : ce qui nous paraît plus que légitime, suite à nos travaux, depuis 1986. Nous récusons ici tout débat sommaire d’identification type Corneille/Molière à partir des corpus. Pourquoi donc ?

ABYSME

Parce que ces corpus - Essais/annotations - sont de nature très différente et relèvent de durées bien distinctes : entre le style déployé et le rythme des Essais, imprimés, dont on a pu dire et, si je ne m’abuse, démontrer, qu’il était au présent, œuvre d’allure orale, « confabulation, à sauts et à gambades », poétique, en somme, et ces relevés, minuscules, méticuleux, chiffrés, de fragments de lecture, organisant et reprenant, à usage intime, durant de nombreuses années, les mots des livres, ou les résumant de façon personnelle, en français, parfois, rarement, en latin, même pour des sources françaises, sans préoccupation de redites, répétitions et redondances, avec les contraintes constantes de lisibilité sur un plan d’occupation au sol des 2 cm de marge, en accès alphabétique, donc à la fois rigoureux et aléatoire, comme une musique sérielle ou un « cadavre exquis », il y a entre ces deux corpus un abîme, surmonté de passerelles. D’une part, l’abîme s’ouvre sur la posture et le profil d’un lecteur, avec sa "librairie", ses motivations et mobiles, ses codes et ses tics, qui révèlent, en un contrechamp progressivement pixellisé par ces milliers de renvois pointilleux, mieux qu’un portrait, une présence, montaignienne à qui sait et veut voir ; et, en raison même de ce caractère montaignien, nous voici plongés dans l’insondable et très actuelle génétique des textes. Mais d’autre part sont lancées des passerelles, à savoir ces milliers de mots qui ont leur propre destin et cheminement, par ci par là, sur des siècles de pages, des milliers de mots-faits, écrits, manuscrits, irrécusables, avec leurs variations formelles et sémantiques, d’une richesse proliférante, véritables marqueurs, précis et ambigus : allez donc régler d’une chiquenaude la portée de mots comme nature, raison, conference, natura, ratio, sermo chez le scripteur, chez Montaigne et dans le français d’Amyot issu du grec de Plutarque et dans le latin de Lycosthenes...

ROTTERODAMI SERMO

Ou plutôt d’Erasme. Faut-il rappeler que ces apophthegmata sont d’abord ceux d’Erasme de Rotterdam, Erasme, assez libre ou assez téméraire pour avoir osé, dans son Nouveau Testament (Jean I,1), traduire ou trahir le "logos" grec en un volatil sermo au grand dam de l’inaltérable verbum : Jansenius après d’autres devra se fendre d’une glose. Sermo ! Que cela nous serve de leçon : Dieu désormais converse. Voilà-t-il pas que Yahvé condescend de son empyrée à sermonner un Job criant, comme nous, ses misères, accablé sous les étoiles, ulcéré sur ses tessons. Dure histoire. On préfère, c’est tout miel en comparaison, Jésus à Emmaüs qui parle, qui parle, nous faisant chaud au cœur. De l’histoire cette fois ? Viennent le théologien, et l’exégète et l’historien ! Et le psychanalyste ! car la parole est la médecine de l’âme malade, comme le répète notre scripteur après les Anciens, dans l’entrée de sermone ou de l’art de conférer (lyc.991). Sermo, train de mots ailés, qui vibrent, volent, et qui ne volent pas, figés sur leurs pages, attendant leur Prince charmant. Du coup, pour reprendre Virgile que reprend Montaigne, vires acquirit eundo, la parole se renforce de son élan et voici que verba volant, volent les mots, vivants ! Gelé le Logos dans ses hauteurs ! Sermo/verbum enfin réconciliés, dans ce détour qu’on nous pardonnera. Etait-ce vraiment un détour hors de notre gibier ou bien serait-ce, lecteur, que tu deviens indiligent ? Il n’est pas certain que les nombreuses exégèses, utiles ou décisives, nous tirent toujours d’affaire... Avouons qu’il nous est impossible aujourd’hui d’accéder à ces fragments de lecture ou aux Essais de façon virginale. Nous bourgeonnons en spirales surchargées. C’est la vie même.

ASCESE

Toujours est-il que cet objet "lycosthenes", d’abord rebutant, est occasion d’ascèse pour un accès approprié à certains aspects moins flamboyants de la Renaissance. Pourquoi ne pas l’aborder comme l’opportunité d’un modeste dépouillement ? Ce scripteur nous y incite, ici, où la séduction n’a pas sa place : mais Dieu ! que sans pose ni fard il est beau !... quand il résume, à sa façon, douce et lapidaire, le texte latin du compilateur Valère-Maxime : simplicite amye d’amitie

ou nature peut plus qu’art et doctrine,

quand il chevauche au même galop d’Amyot et de Montaigne : cest chose mobile que le temps,

quand il nous lance avec L. Guicciardin : la vertu non les deniers font vivre lhomme,

quand il s’interroge après Plutarque : si nous attribuons tout a la fortune il ny aura donc oeuvre quelconque de la vertu,

quand d’indignation ou de rage il biffe un christianis accolé par Erasme (pourtant le pacifique !) à militibus

ou quand, du choc de ses observations contradictoires qu’il juxtapose, semble-t-il, sereinement, étincelle pour nous le paradoxe. C’est dans cette perspective que je me suis astreint à ces relevés souvent laborieux, mais stimulants.

UN LECTEUR SUFFISANT

Ces statistiques sont proposées à un lecteur suffisant, très documenté et très circonspect, dans l’examen de ces relevés et proportions, au fur et à mesure que nous avançons dans notre fréquence décroissante, ingénieux et fin pour déterminer l’importance relative ou non des focalisations. Par exemple pour ce qui touche à la surreprésentation :

- que Virgile, signamment les Géorgiques, soit dans un rapport Annotations/Essais de 126,13 ! signifie bien que notre scripteur détache de façon quasi exponentielle ce poète, mais le mot Virgile n’est pas inclus dans une phrase : il n’intervient que comme référence, ce qui n’en implique pas moins une forte imprégnation virgilienne, à analyser comme telle.

- que la Quartilla de Pétrone soit dans un rapport de 9,32 vient du fait que joue à plein, jusqu’à l’absurde si l’on n’y prend pas garde, la proportion des corpus, puisque scripteur et Montaigne ne l’évoquent qu’une seule fois...

- Epaminondas, lui, apparaît dans un rapport de 4,38, avec 17 occurrences dans les Essais et 8 chez le scripteur ; mais surtout, chez celui-ci, Epaminondas est 4 fois intégré dans des phrases explicites, plutôt que par le biais de simples renvois à une référence livresque qui serait un Epaminondas qui n’existe plus (comme existent et La vie de César et les autres Vies des Hommes illustres d’Amyot) . En outre les 4 autres occurrences plus laconiques tracent un sentier que recoupent les quelque 40 apophtegmes en latin Epaminondae de Lycosthenes, que le scripteur ne néglige pas, puisque la plupart du temps il en profite pour s’inviter à sa librairie (Oeuvres morales, Macault, L. Guicciardin). Qu’ Epaminondas Focalisation " amyotique" : un exemple. soit dans un tel rapport de surreprésentation 4,38, avec la circulation et les recoupements que l’on sait, voilà qui constitue une focalisation décisive sur le plus excellent homme des Essais.

il ne faut plier aux accusations comme faisoit pelopidas car cela est dangereux ains se defendre bravement comme fit epaminondas mor inf 447... (lyc. 6, Essais 8 A)

Ce lecteur suffisant, vous l’aurez compris, ne peut être que la communauté attentive et cordiale des chercheurs et amateurs, qui partagent le même intérêt pour cette époque, et pour, cela va de soi, tout ce qui touche à Montaigne, à Eyquem, à Michel. Notre tableau issu de la fréquence décroissante des mots dans les Essais sera éclairé par des basculements possibles à la demande :

- par ordre de fréquence décroissante dans le Lycosthenes,

- par ordre décroissant de la proportion Annotations/Essais,

- enfin par ordre alphabétique, ce qui, en faisant apparaître les variations de mêmes racines ou mots, corrigera immédiatement certaines appréciations. Que le mot usage soit 330 fois dans les Essais et 3 fois dans le Lycosthenes peut surprendre, mais que l’infinitif user soit 27 fois dans le Lycosthenes pour 17 fois dans les Essais, soit, toute proportion gardée, près de 15 fois plus dans le Lycosthenes, voilà qui incite à la réflexion sur les modes très spécifiques de l’écriture et de la lecture.

ABSENCES

De rarissimes surprises comme le mot visage, 164 fois dans les Essais, une seule fois dans le Lycosthenes, seront sans doute l’occasion de détecter des termes chers ou propres à Montaigne, peu rencontrés dans ses lectures, focalisation en creux ou par manque. L’absence ou rareté de certains mots, chez l’un et l’autre, comme le mot "messe" peut ou plutôt doit aussi être parlante, dans ce contexte historique. Que le mot "quadrat" (lyc.p.722) - pour dire « ça colle bien avec » soit absent des Essais n’empêche pas qu’il soit, de la main de Montaigne, dans le Lucrèce édité par Screech (p.304). Qu’Aphida (lyc. p.236 de Deo) : - les exemples de Simonides et d’Aphida monstrent combien il y a difference de bien dire des dieux, et de parler mal diceux - qu’Aphida n’apparaisse pas dans les Essais n’infirme pas le fait que Simonides dans les Essais (675 C) et dans le Lycosthenes est celui qui plus pense plus se refuse à dire quoi que ce soit de Dieu, cependant qu’Aphida, sans référence, et donc réminiscence des Métamorphoses d’Ovide (XII, 317), que Montaigne dévorait à 6 ans !, renvoie à un carnage pittoresque et cinématographique chez les Centaures ! On sait l’ironie de Montaigne sur toutes les représentations de Dieu.

JE...INTRUS

Que le pronom Je soit plus de 5000 fois dans les Essais, cela nous paraît normal, puisque Montaigne parle de lui-même. En revanche les occurrences dans les notes de lecture sont tellement infimes - je n’en avais repéré que 2 alors qu’il y en a 3 - que notre base Excel nous servait une fréquence proportionnelle de 0,000 ! Mais ces trois Je, même et surtout inattendus, ça n’est pas rien et ils méritent notre attention :

- lyc.p.511 de invidia... le scripteur écrit : si vous aves tant dennuy et envie de ma louange tenes ie vous abandonne mes biens destruises moy disoit Aristaeus a Cyrene sa mere Virg.102 versu quin age cum tribus seq. Cette évocation, exceptionnellement longue, tirée des Géorgiques(IV, 328...) - l’œuvre préférée de Montaigne - avec une traduction très personnelle, très directe, impliquante, violente prise à partie, manifeste l’agacement, pour ne pas dire plus, d’un fils à l’égard de sa mère. Quand on connaît les rapports difficiles de Montaigne avec sa mère, dans la gestion patrimoniale, on ne peut glisser sur une identification que ce Je nous permet au moins d’envisager. Frame dans sa biographie de Montaigne (p.33, 34... ) consacre plusieurs pages à cette situation détestable : " ... Ces documents suggèrent qu’il y eut conflit entre la mère et le fils et lutte pour le contrôle de ce qui avait été la demeure de l’une pendant quarante ans mais était désormais la maison de l’autre. "

- lyc.994 de servis, ac famulis... le scripteur écrit reproduisant le texte final de Luis Guicciardin : le lyon dit au chien ainsi sers toy estant chien qui le peux faire car moy estant lion ie ne puis et ne le veux. Comment ne pas penser au caractère, à la noblesse et aux lions des armoiries de Montaigne ? Dans cette même page il avait écrit, se renvoyant à l’Ecriture sainte : pour dire ie vous delivreray de servitude... Echo à bien des observations sur la tyrannie, sur la liberté, aussi bien dans les Essais que dans le Lycosthenes sous la plume de notre scripteur.

PRESENCE VIRTUELLE

L’absence chez notre scripteur de noms propres ou de noms communs présents chez Montaigne ne signifie pas que notre homme les ignore. Les textes complets de ses milliers de renvois, qui n’apparaissent pas explicitement et pour cause ! dans les marges, sont virtuellement présents, et devront à terme apparaître dans un comparatif exhaustif. Les centaines de recoupements déjà exposés à ce jour, notamment à partir d’Amyot, donnent une idée du processus à développer pour une extension fiable du corpus intégral de notre scripteur. C’est toute la "librairie" du scripteur qui un jour parlera... Pour prendre quelques exemples plus modestes, mais pertinents, en cette affaire, Montaigne, une ou deux fois, utilise les mots et expressions, absents du Lycosthenes, comme à chevauchons, chaussetrapes, excommuniées (Essais 192 A, 404 A, 1054 B) :

Tout ainsi que cil qui fut rencontré à chevauchons sur un baton, se jouant avec ses enfants, pria l’homme qui l’y surprint, de n’en rien dire, jusques à ce qu’il fut pere luy-mesme...

Cette humeur est bien esloignée de celle du jeune Scipion, lequel accusa aigrement ses soldats de ce qu’il avoient semé des chaussetrapes soubs l’eau, à l’endroit du fossé par où ceux d’une ville qu’il assiegeoit, pouvoient faire des sorties sur luy : disant que ceux qui assailloient, devoient penser à entreprendre, non pas à craindre...

Car les Atheniens eurent en telle abomination ceux qui en avoient esté cause (de la mort de Socrate) qu’on les fuyoit comme personnes excommuniées...

Le scripteur ( lyc. 362, 636, 816, 393, 136) recoupe ces anecdotes : pour la première dont l’indécision cil sur le personnage s’explique sans doute par l’indécision du Lycosthenes, qui l’attribue et à Socrate (lyc.636) et à Agesilas (lyc.816, lyc.362), seule la source Guicciardin donne l’expression à chevauchons ; pour la troisième concernant Socrate et ses calomniateurs seule la traduction de Belleforest de Bandello (Histoires Tragiques) donne le mot excommuniees... Pour la deuxième anecdote se rapportant à Scipion, Macaut et Amyot portent le mot chaussetrapes, mais il s’agit de la seule occurrence de ce mot dans les Essais : recoupement verbal et contextuel.

Autre exemple : Montaigne Essais 235 C évoque Xerxes et sa soudaine mutation, et chacun, non sans légitimité, puisque nous sommes en couche C, de se renvoyer à la traduction d’Hérodote par Saliat, lequel écrit (p.321 édit. 1580) : toutesfois il changea soudain & se print à larmoyer... Le scripteur à lyc.87 et lyc.454 de hominis miseria & fragilitate apopht. XERXIS se renvoie à Valère-Maxime, à Luis Guicciardin - excusez du peu !- et à macaut qui seul porte l’expression... d’une tant soudaine mutation, expression qui plaît assez à Montaigne pour qu’il se la réapproprie dans ses Essais 1093 B :... au pris de cette soudaine mutation.

Macault : Les Apophthegmes... 1545 Paris chez Nicolas du chemin... Col. E.I ex. d’A. Lefranc

SEMBLANCE

La prudence, que nous requérons dans l’interprétation de la totalité des tableaux à paraître, ne nous empêche pas de constater déjà, de façon très cursive, le caractère fort montaignien du vocabulaire de ce scripteur, comme nous l’avons exposé déjà dans notre édition Slatkine et dans Rencontres, du Lycosthenes aux Essais de Montaigne :

- des mots massifs  :... choses, bien (adj/adv.nom), être, faire, faut (falloir), raison, mort, temps, dire (substantif et verbe), corps, âme, monde, nature, hommes, chose, homme, fortune, Dieu, vertu, gens, vérité, roi, liberté, force, esprit , enfants, plaisir, cause, peuple, femme et femmes, guerre, disoit, ignorance, propos, fin (nom), justice, moyen (nom), amis, amitié, beauté, partie, amour, voluptés, vers (poésie), silence...

- des mots significatifs : philosophes, science, jugement, discours, lois, plaisants, actions, connaissance, presomptueux, prières, ambassadurs, peine, besoin, effet, exemple et exemples, opinion, diversité, affaires, santé, charge (nom), autorité, mourir, humaine, faveur, nom, sobriété, soldats, volontaires, faineantise, entendement, religion, nouvelletes, supernaturel, Virgile, Platon, Socrates, César, Epaminondas, Caton, Scipion, Philopoemen, Massinissa... magistrats, magnifiques, magnanime, barbaresque, attrempance...

- des expressions ou mots marquant à la fois une extrême attention au sens des mots et une distanciation permanente comme ou il dit, où il parle de, quil appelle, vocat, nommée, nomment, nommés ... caractéristique montaignienne, visible aussi bien dans les Essais que dans les autographes du " Nicole Gilles ou du Lucrèce, ou du Quinte Curce, ou du César de Chantilly ", expressions que le scripteur, malgré le peu d’espace dont il dispose, s’astreint à employer aussi.

- des convergences rares - une seule fois chez nos deux hommes - comme Martin Guerre/Corras, Quartilla, confabulation, detestation, etrivent, farceurs, experts, ignominieuse, indigens, intermission, langagier, lamentans, se licencier, magiciens, ly (pour lui), maniacle ... entre autres, et je dois ici faire une confidence : après avoir achevé la fréquence "3" inclusivement, à environ 5000 mots, je me disais que le gros du travail de recensement était fait, les fréquences "1" et "2" devant être très rares. Naïveté ! Il me faudra plusieurs semaines pour contrôler les fréquences "1" et "2" et détecter les convergences scripteur/Montaigne dans les centaines d’occurrences rares des Essais. Et encore faudra-t-il prendre un jour en compte l’édition posthume des Essais et l’intégralité des corpus montaigniens.

- une anomalie en présence de la lettre "h" comme Schithes (lyc.767) et Schytes (582 A, L’Angelier 246 verso) chez l’un et l’autre. Rappelons que Montaigne écrit dans son L’Angelier, si je ne m’abuse, apohtegmes (810 C, L’Angelier 353), Aprhicain(1023 C : erreur de Leake et de Villey cf L’Angelier 452 verso), trhone (1115 C, L’Angelier 496)... et y laisse, inadvertance selon Porteau, ce Schytes, (et non le Schythes erroné de Leake et Villey...) . Mais nous anticipons sur l’autorthographe !

LANGUE AU CHAT

C’est à vous, spécialistes de tous bords, que nous appelons de nos vœux, d’exploiter de façon critique ce nouvel apport, en le comparant cela va de soi à d’autres corpus, comme, par exemple, celui de Pasquier, pour, de façon triangulaire, mettre en évidence des particularités décisives propres à Montaigne et à notre scripteur, qui se démarqueraient alors de leurs contemporains.

En attendant, quel est selon vous le nom commun le plus employé par Montaigne dans ses Essais ? Sans Leake je ne l’eusse d’emblée pas trouvé. Deux professeurs, amis de bonne volée, enquis au débotté, ne me l’ont pas donné. Deux femmes, plus candides, me l’ont aussitôt révélé. " Je te rends grâce, O Père, d’avoir caché ces choses aux sages et aux savants... " Décidément, ce Lycosthenes me tourneboule. Il est grand temps de mettre en « roole » mon délire sous la camisole d’Excel. De l’ordre, que diable, surtout dans la conversation. Tous les montaigniens savent cela. Mais quel est le nom le plus fréquent chez le scripteur ?... Le même que chez Montaigne, évidemment. Devinez. Cessez de lire. Fermons les yeux. Réfléchissons. Langue au chat ?

Elémentaire, mon cher Watson.

Hum ! mais c’est bien sûr ! comme dirait notre inspecteur à nous, emmoh ! Retournez l’anagramme. Evident ! Humanisme oblige ! Franchement, vous l’aviez trouvé notre mot, que nous avions exprès ci-dessus noyé dans la masse ?... Bravo ! Enfin un homme singulier qui, embrassant, cela va de soi, les femmes, ne sait pas manier le mensonge...

le mentir chose laide et sale mor 20 le mensonge plaist plus que la verite mor 29...

Quid novi ? Vocabulaire et orthographe comparés de Montaigne et du scripteur

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0