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L’introduction

mardi 11 juin 2002, par Equipe du Lycosthenes

une grande partie du travail scientifique d’Etienne Ithurria

Pour la situation actuelle janvier 07 - Bonne Année à tous ! - voir Surprise et sursis

Vous pouvez accéder à cette introduction en suivant ce lien :
http://www.lycosthenes.org/intro.html

Titres et exergue initiaux que j’ai portés sur le livre :

INTRODUCTION

ETAPES

scire nescire dubitare tria sunt 1526 Rebuffi glose en marge

LE LYCOSTHENES et ses écritures

Initiation

Et voici pour complément d’information, si vous le souhaitez, la bibliographie et les notes correspondant à cette introduction au lycosthenes rédigée, il faut le souligner, en 1995.

médaillon de couverture du lyc.

BIBLIOGRAPHIE ET NOTES

Bien que ce choix soit discutable, nous nous référons ici à l’édition des Essais PUF Villey-Saulnier 1965 pour des raisons d’opportunité, et non pour des raisons scientifiques. Mais il faudra surtout compter avec l’Édition Municipale de Bordeaux, celle du Docteur Armaingaud, Œuvres complètes de Michel de Montaigne, édition Louis Conard 1924/1941 - et celles que préparent Michel Simonin et Claude Blum. Dans notre banque de données nous devrons poser ce problème de fond, sur une question déjà ancienne, de la combinatoire L’Angelier de Bordeaux/Pierre de Brach/Mlle de Gournay.

Nous insistons, en cette année 1995, 4e anniversaire de l’édition posthume, sur Pierre de Brach, qu’il faut sans doute revisiter, notamment à la lumière des Recherches sur la recension du texte posthume des Essais de Montaigne par Reinhold Dezeimeris - Bordeaux G. Gounouilhou, Imprimeur de l’Académie 1866, et en analysant nos recoupements, nombreux, scripteur/couche C des Essais. Il conviendra d’élaborer un travail comparatif à partir de l’édition de la traduction de Sebon, que Claude Blum publie et plus largement à partir des banques de données montaigniennes qui s’élaborent : éditions, couches diverses etc. Pour nos travaux cf. infra note 1.

Bibliographie très sommaire et indicative pour entrer dans notre chantier

usuels

Pierre Bonnet, Bibliographie méthodique et analytique des ouvrages et documents relatifs à Montaigne (jusqu’en 1975). Avec une préface de Robert Aulotte, Genève, édition Slatkine, 1983. In-8° 586 p.

Le l’Angelier : c’est ainsi que j’appelle ici la Reproduction phototypique de l’Exemplaire de Bordeaux procurée par Strowski, édition Hachette, 1912, ou Essais, Reproduction en fac-simile de l’Exemplaire de Bordeaux 1588 annoté de la main de Montaigne, René Bernoulli, Slatkine Genève, 1987.

Essais, édition typographique de l’Imprimerie Nationale de France (1906-1931). Roy E. Leake, Concordance des Essais de Montaigne, édition Droz, 1981. Indispensable.

R.A. Sayce and David Maskell, Descriptive Bibliography of Montaigne’s Essais 1580-1700... London, The Bibliographical Society in Conjunction with the Modern Humanities Research Association, 1983, In-8°, XXX-221 p.

Essais : genèse, sources, analyse

Erich Auerbach Mimesis p. 287 et seq. collect. Tel Gallimard 1968.

Robert Aulotte, Amyot et Plutarque, la tradition des moralia au XVIe siècle, édition Droz, 1965. Capital. Son Que sais-je ? sur les Essais est à lire. Yvonne Bellenger, Montaigne, une fête pour l’esprit, paris, Balland, 1988.

Jean Céard, Transformation du commentaire in l’Automne de la Renaissance 1580-1630, études réunies par Jean Lafond et André Stegmann, paris Vrin, 1981. Important pour les annotations, leur nature, cf. pp. 102/103... et p. 106.

Alexandre Cioranescu, Vie de Jacques Amyot, genève, Droz, 1941.

Collectif : Carrefour Montaigne, Slatkine, 1994 : Brody, Cave, Garavini, Jeanneret, Tournon. Collectif : " La Question de Dieu ", BSAM n° spécial nos 33-34, juillet-décembre 1993.

Antoine Compagnon, Nous Michel de Montaigne, Paris, Seuil, 1980.

Gérard Defaux, Marot, Rabelais, Montaigne : l’écriture comme présence, Paris-Genève, Champion-Slatkine, 1987.

Claude-Gilbert Dubois, L’Europe de Montaigne ; Propositions pour une communauté culturelle européenne, éditions InterUniversitaires, octobre 1992.

Raymond Esclapez, " De l’institution des enfants : autoportrait de l’écrivain en " enfant de maison " in Cahiers Textuel n° 12, 1993. Travail éclairant pour notre chantier.

Fausta Garavini, Mostri e Chimere, édition Il Mulino, Ricerca, 1991. Voir l’édition française, Monstres et Chimères, Montaigne, le texte et le fantasme, chez Honoré Champion, traduction de Isabel Picon, 1994. cf. aussi Au " sujet " de Montaigne : " de la leçon à l’écriture du moi " in Carrefour Montaigne, genève, Slatkine, 1994. cf. Article " Montaigne " in Encyclopaedia Universalis, 1995.

Alfred Glauser, Montaigne paradoxal, Paris, Nizet, 1972.

Isabelle Konstantinovic, Montaigne et Plutarque, genève, Droz, 1989.

Claude Lévi-Strauss, Histoire de lynx, chapitre XVIII En relisant Montaigne, paris, Plon, 1991.

Gisèle Mathieu-Castellani, L’écriture de l’essai, paris, PUF, 1988.

Olivier Naudeau, " La portée philosophique du vocabulaire de Montaigne ", BHR, 1973.

Jean-Yves pouilloux, lire les " essais " de montaigne, paris, François Maspero, 1969.

François Rigolot, Les métamorphoses de Montaigne, Paris, PUF, 1988.

Jean Starobinski, Montaigne en mouvement, Paris, Gallimard, 1982.

Roger Stéphane, Autour de Montaigne, Paris, Stock, 1986.

R. Sturel, Jacques Amyot, traducteur des Vies Parallèles de Plutarque, Paris, Champion, 1908.

André Tournon, La Glose et l’Essai, édition Presses Universitaires de Lyon, 1983. Ouvrage incontournable pour notre travail.

Pierre Villey, Les Sources et l’évolution des " Essais ", Hachette, 1908. Cf. Les Essais de Michel de Montaigne, édition Municipale de Bordeaux tome 4 : Sources, Bordeaux Imprimerie Nouvelle, 1920.

Joseph de Zangroniz, Montaigne Amyot et Saliat, étude sur les sources des Essais, Paris, Champion, 1906. Réédité chez Champion.

biographie

Donald Frame, Montaigne a biography, New-York, Harcourt, Brace & World Inc., 1965. Edition en français chez Champion, 1994.

Madeleine Lazard, Michel de Montaigne, paris, Fayard, 1992.

Roger Trinquet, La Jeunesse de Montaigne, paris, Nizet, 1972.

langue

Outre le dictionnaire de Huguet bien connu des spécialistes, consulter : Georges Gougenheim, Grammaire de la langue française du XVIe siècle, Paris, Picard, 1974. Mireille Huchon, Le Français de la Renaissance, Paris, Puf, Collection que sais-je ?, 1988.

contexte

Alfred Berchtold, Bâle et l’Europe, Lausanne, Payot, 1990, 2 volumes.

Claude Blum, La représentation de la mort dans la littérature française de la Renaissance, Paris, Champion, 1989, 2 tomes.

Sylvie Charton le Clech, Chancellerie et culture, édition PUM (Toulouse-Mirail), 1993.

Collectif : Brody, Cave, Garavini, Jeanneret, Tournon, Carrefour de Montaigne, édizioni ETS-édition Slatkine, 1994, page 69.

Collectif : Les Jeux à la Renaissance, Etudes réunies par P. Ariès et J.-C. Margolin, Paris, Librairie Vrin, 1982.

Pierre Deboffle, François de Belleforest, Samatan, 1995.

Jean Delumeau, La Civilisation de la Renaissance, édition Arthaud, 1967.

Guy Demerson, Jean de la Gessée Les jeunesses, Paris, STFM, 1991.

Louis Desgraves, Œuvres complètes de La Boétie, édition William Blake and Co, 1991.

Reinhold Dezeimeris, Œuvres poétiques de Pierre de Brach, Paris, Aug. Aubry, 1862, 2 volumes.

Claude-Gilbert Dubois, La Conception de l’histoire en France au XVIe siècle (1560-1610), Paris, Nizet, 1977.

Marc Fumaroli, l’âge de l’éloquence, paris, albin michel, 1994.

Janine Garrisson, Royaume Renaissance et Réforme, 1483-1559, paris, Seuil, 1991.

Claude Longeon, Une Province française à la Renaissance, Publications des Thèses, Lille III, 1976.

René-Jacques Lovy, Les Origines de la Réforme française Meaux 1518-1546, édition Concordia, 1983.

Jean-Claude Margolin et Sylvain Matton (sous la direction de), Alchimie et Philosophie à la Renaissance, paris, Vrin, 1993.

Géralde Nakam, Guerre civile et famine au XVIe siècle. Au lendemain de la Saint-Barthélémy, l’histoire mémorable du siège de Sancerre de Jean de Léry (1573), paris, Anthropos, 1975. Les Essais de Montaigne, miroir et procès de leur temps, témoignage historique et création littéraire, paris, Nizet, 1984. Montaigne, la manière et la matière, Klincksieck, 1992. Montaigne et son temps, les événements et les Essais, paris, Gallimard, (Collection Tel), 1993. Travaux fondamentaux pour le contexte historique des Essais.

Paul Porteau, Montaigne et la vie pédagogique de son temps, genève,Droz, 1935.

Yves Poutet, " Un Aspect de l’éducation des enfants à l’époque des premiers " Essais " de Montaigne ", Revue Française d’Histoire du Livre n° 28 juillet-août-septembre, 1980. (notamment pp. 393-420).

V.-L. Saulnier (à la mémoire de) Mélanges sur la Littérature de la Renaissance, librairie Droz, 1984. Ces travaux d’Humanisme et Renaissance, n° CCII comportent notamment :

p. 163 Erasme et le silence par Jean-Claude Margolin. p. 197 Sur le terme et la notion de " philautie " par Jean Mesnard. p. 439 " Le pyrrhonisme est le vrai " par Elaine Limbrick. p. 449 Les Essais de Montaigne : entre la rhétorique et l’histoire, l’écriture de la vérité par Claude Blum. p. 457 L’eau et le feu dans les Essais : images et motifs par Z. Samaras. p. 465 Montaigne and Epicurus : A lesson in Originality par Donald Stone. p. 473 Amour-vieillesse, autour d’une antithèse existentielle chez Montaigne, par K. Kupisz. p. 481 Montaigne’s rejection of inner conflict and his chapter " De la cruauté " 
(II, 11) par Donald Frame. p. 491 " Appelant à son ayde les diables et les furies " : une ambiguïté dans un essai de Montaigne par Marianne Meijer. p. 501 L’invitation de Montaigne au banquet de la vie : " De l’expérience " par Colin Dickson. p. 735 Le Discours de la servitude volontaire de La Boétie et la rhétorique de la déclamation par Jean Lafond.

Collectifs : " Le Pamphlet en France au XVIe siècle ", Cahiers V.-L. Saulnier, n° 25, 1983. La Science au XVIe siècle, Colloque de Royaumont 1957, édition Scientifiques Hermann, 1960.

Michel Simonin, Vivre de sa plume au XVIe siècle : Belleforest, genève, Droz, 1991.

le livre

Roger Chartier et Henri-Jean Martin, Histoire de l’édition française, le livre conquérant. Du Moyen-Age au milieu du XVIIe siècle, paris, Fayard, 1982 et 1989. Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, L’Apparition du livre, paris, Albin Michel, 1958 et 1971.

Louis Hay, Leçons d’écriture, textes réunis par Almuth Grésillon et Michaël Werner, paris, Minard, 1985. Louis Hay (sous la direction de), De la lettre au livre, sémiotique des manuscrits littéraires, édition CNRS, 1989. Collectif composé de : Louis Hay, Alain Rey, Jacques Neefs, Daniel Ferrer, Jean-Michel Rabate, Jean Gaudon, Anne-marie Christin, Jacques Anis. Ouvrage fondamental.

Revues

Quant aux revues, il m’est impossible d’indiquer tous les titres qui me furent utiles, mais citons le Bulletin de la Société internationale des Amis de Montaigne, Bibliothèque Humanisme et Renaissance, Réforme Humanisme et Renaissance, la Revue Française d’Histoire du Livre, la Revue d’Histoire littéraire de la France, Montaigne studies (USA-interdisciplinaire), et les publications du CNRS, notamment sur le livre ancien, les Cahiers de l’Association internationale des etudes françaises (par exemple le n° 33 mai 1981). Signalons enfin Lettres actuelles, la toute nouvelle revue d’information, de débat et de recherche (Mont-de-Marsan).

NOTES

1 Etienne Ithurria in : Littératures, n° 19, automne 1988, Université de Toulouse Le-Mirail : " Montaigne serait-il l’annotateur du Lycosthenes ? ", Réforme Humanisme et Renaissance, n° 27, décembre 1988. Europe, janvier-février 1990, " Le Lycosthènes, Montaigne et l’Europe ". "Le Festin" Revue d’Art en Aquitaine, Quidam scriptor, automne 1990, n° 4, mais de nombreuses coquilles ; on m’y prénomme Michel, au lieu d’Etienne (est-ce un coup de La Boétie ?) et on y plonge Plutarque au Ve siècle av. J.-C. autant dire à Salamine ! Le copieux ajout correctif doit être joint impérativement à l’article. Actes du Colloque International de Bordeaux, 1992 sous la direction de Claude-Gilbert Dubois, Montaigne et l’Europe, " Le Lycosthenes, un chantier européen ", éditions interuniversitaires, septembre 1992. Ce dernier compte rendu n’est pas la reprise de l’article de la revue Europe ; l’approche en est différente, l’argumentaire plus détaillé ; mais surtout pour la première fois, de façon aussi massive, on y trouve des fac-similés de qualité dus à Adrien Roussel. Enfin, Jean-Baptiste Harang, dans le Libé-Livres du 15 juin 1989 ouvrait l’affaire " Lycosthenes " à un public élargi, dans un article attractif et solide.

2 attrempance :

Le scripteur à lyc. 707 porte :

deux occurrences in :Essais 558 A : " Je vous conseille, en vos opinions et en vos discours, autant qu’en vos mœurs et en toute autre chose, la modération et l’attrempance et la fuite de la nouvelleté et de l’estrangeté. " ; Essais 793 B :" Toutesfois ceux encore qui s’y engagent tout à faict (dans la guerre), le peuvent avec tel ordre et attrempance que l’orage devra couler par dessus leur teste sans offence. "

Montaigne sent-il que ce beau mot vieillit déjà, et l’éclaire-t-il des mots ordre et modération, tout en le gardant comme un parfum de France et pour son ampleur musicale ?

3 naïvetés... un exemple : avoir pris macaut pour un macant, code de methodus ad cognitionem antiquitatis ! Puis l’avoir pris pour Machiavel ! Naïveté aussi d’avoir cru tout au début qu’à partir de quelques recoupements que j’estimais décisifs et quelques articles, mon hypothèse serait prise au sérieux ! Me voici donc conscient des erreurs et naïvetés que les spécialistes et érudits chevronnés détecteront dans cette édition. Je les remercie déjà pour leur rigueur vigilante, et amicale.

4 paléographie et expertise : (cf. note 112)

Edouard de Rougemont, Les Difficultés et les Progrès de l’expertise en Ecriture, Paris, extrait du Mercure de France, MCMXXIX. Emmanuel Poulle, Paléographie des écritures cursives, Genève, Droz, 1966.

Alain Buquet, L’expertise des écritures manuscrites, paris, Masson, 1991. Gabriel Audisio et Isabelle Bonnot-Rambaud, Lire le français d’hier : manuel de paléographie moderne XVe-XVIIIe siècle, paris, Armand Colin, 1991 (préface de Jean Favier). Après un premier décryptage cursif, en quelques mois de travail intense à la loupe, ce n’est en fait qu’au bout de plusieurs années que je crois être parvenu à un corpus qui me paraît, sinon définitif, du moins scientifiquement acceptable. J’avais la chance, comme aurait dit Emmanuel Poulle, d’avoir affaire à un seul scripteur, dont je découvrais les codes et les tics, malgré les variations de l’écriture, sous l’apparence uniforme et microscopique. Jusqu’à la fin, il m’a fallu faire face à des énigmes : il n’était pas évident de lire une réminiscence de Mart(in) Guer(re) sous l’apophtegme Laconis, lyc. page 728, jusqu’au jour où je le trouvai effectivement dans l’Arrest mémorable du Juge Corras. (cf. note 101) Il n’était pas plus facile de repérer - lyc. p. 700 - le livre 7 des Juges, de la Bible, sous l’apophtegme Myronidis : " fac. iudic. 7 in verbo qui formidolosus. " En l’occurrence, l’extrême méticulosité du scripteur qui s’astreint à reproduire les premiers mots de sa référence m’a été d’un très grand secours. Et merci aux ouvrages anciens de concordance biblique comme à celui, aujourd’hui, de Leake, chez Droz 1981, pour les Essais. Mais attention : le Leake, si utile soit-il, n’a pas vocation à couvrir ni à révéler la totalité des Essais, puisque bien des personnages et des thèmes présents dans les Essais, ne peuvent être accessibles qu’à l’issue d’une réflexion, et non pas exclusivement avec les mots formels, tels qu’ils apparaissent dans l’édition des Essais pris en compte par le Leake. Un exemple : nous avons évoqué, dans ce travail, l’édit de l’Empereur Claude, (édition de 1595, note Essais, Villey p. 103) : " la liberté de peter partout. " Cette troisième occurrence de l’infinitif " peter " n’est pas dans le Leake qui a renoncé à l’édition de 1595 ; en ce qui concerne l’empereur Claude, son nom n’est pas précisé par Montaigne, pas plus que le nom du Roi Alexandre à propos de l’anecdote de l’archer (Essais 650 A) dont il a été question ci-dessus. Quant aux graphies latines, notamment des apocryphes de Virgile, qui seront évidentes aujourd’hui pour le lecteur, ce n’est qu’en retrouvant les sources précises du XVIe siècle que j’ai pu déterminer la forme manuscrite exacte.

5 A voir, en l’espace de huit ans, tant de personnes, et si différentes, concernées par mon chantier, je mesure la positive et cordiale irradiation provoquée par cet objet, qui me paraissait, au tout début, si rébarbatif !

6 lyc. p. 510 - de Invidia... - mor. 230 inf. Amyot : " Et pourtant faut-il que chascun choisisse la manière qui est plus sortable à sa nature, & qu’il l’exerce & la suive, & ne convaincre pas le Poëte Hesiode, d’avoir defectueusement parlé & non pas asssez dit, Et le potier au potier porte envie Et le maçon au maçon. "

7 cf. Essais 665 C.

8 Erasme : Apophthegmata. cf. Epître liminaire de Naogeorgus. cf. R. Aulotte, Amyot et Plutarque : la Tradition des moralia au XVIe siècle, Genève, Droz, 1965, est devenu l’un de nos ouvrages de base, en raison de la question des apophthegmata, issus de Plutarque, traduits par Erasme en latin, puis par Macault en français ; en raison surtout de la question d’Amyot qui traduit tout Plutarque, en raison enfin de notre scripteur, qui, parti de Lycosthenes, donc aussi d’Erasme, s’inspire ensuite largement des ouvrages d’Amyot, et se déploie, en particulier dans les Œuvres Morales, pour s’en nourrir thématiquement et formellement. cf. erasme hérétique de silvana seidel menchi, paris, gallimard, 1996. On se reportera notamment au chapitre IV : Les versions françaises avant Amyot, Apophtegmes : Budé, Macault, G. Haudent, Estienne des Planches. Le travail de Robert Aulotte, fondamental, fournit et fournira les éléments essentiels pour comprendre et développer notre chantier " Lycosthenes " avec son ou ses scripteurs, en les intégrant correctement dans le riche terreau des Moralia du XVIe siècle. Ne pas négliger non plus de R. Aulotte Plutarque en France au XVIe siècle : trois opuscules moraux traduits par Antoine de Saix, Pierre de St Julien et Jacques Amyot, édition Klincksieck, 1971. Lire Plutarque, pour notre scripteur, ne signifie pas le copier, comme le rappelle Yvonne Bellenger à propos de Montaigne et Du Bartas, in Revue d’histoire littéraire (juillet-août 1980) :" Plutarque n’est plus exactement une "autorité" alléguée, il n’est plus que le fournisseur d’une série d’exemples, qui s’articulent désormais indépendamment de lui. Nouvelle mentalité... "

9 sur le tard, mais pas gâteux ! cf. Alfred Berchtold, Bâle et l’Europe, Lausanne, Payot, 1990, page 315 :

" Vieux comme je le suis devenu, j’ai accompli la tâche de quatre jeunes gens robustes. Ma vue ne faiblit pas, Dieu merci... Je n’ai jamais utilisé de lunettes... Je n’ai jamais touché une canne... Mes commensaux ne remarquent en moi aucune perte sensible d’esprit ni de mémoire... "

10 pour Erasme, dont la bibliographie est immense, voir au moins Jean-Claude Margolin, Erasme par lui-même, Paris, 1965 ; Léon E. Halkin, Erasme, paris, Fayard, 1987 ; Erasme, œuvres choisies présentation, traduction et annotations de Jacques Chomarat, le Livre de Poche classique, 1991 ; Erasme, Eloge de la folie, Adages, Colloques, Réflexions sur l’art, l’éducation, la religion, la guerre, la philosophie, correspondance, édition établie par Claude Blum, André Godin, Jean-Claude Margolin et Daniel Ménager, paris, Robert Laffont, 1992 ; Pierre Mesnard, Erasme, La Philosophie chrétienne, Paris, Vrin, 1970.

11 M. de Burigni, Vie d’Erasme dans laquelle on trouvera l’Histoire de plusieurs Hommes célèbres avec lesquels il a été en liaison, l’Analyse critique de ses Ouvrages, & l’Examen impartial de ses sentimens en matière de Religion, A Paris Chez De Bure l’aïné M. D CC LVII 2 vol., p. 334 du vol. ii.

12 Plutarque : environ 46 - 120 ap. J.-C.

13 mon édition Gryphius : voir Roger Chartier et Henri-Jean Martin, Histoire de l’édition française, le livre conquérant. Du Moyen-Age au milieu du XVIIe siècle, paris, Fayard, 1982 et 1989. cf. aussi L’Apparition du livre de Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, paris, Albin Michel, 1958 et 1971, p. 219 : " Voici par exemple, Sebastien Gryphe, " prince " des libraires lyonnais, vulgarisateur des éditions aldines, inlassable propagateur des écrits érasmiens, et surtout homme d’affaires entendu. Né en 1491 à Reutlingen en Souabe, fils d’imprimeur, il apprend son métier en Allemagne et à Venise. Après quoi il se rend à Lyon... " C’est à Toulouse que j’ai acquis, en développant mon chantier Lycosthenes, ces Apophthegmata d’Erasme ainsi qu’un De copia du même Erasme édition Gryphius 1533, édition non répertoriée, semble-t-il, à ce jour.

14 bien sûr, tous ces apophtegmes se trouvent aussi bien dans notre Lycosthenes que dans les Apophthegmata d’Erasme.

15 marquetterie, rapsodie, farcissure cf. préface de Macault, valet de Chambre du Roy, à sa traduction des apophthegmata pour François Ier, en 1539 : " Je tousiours désireux de vous presenter encores choses qui se peut getter (sic) dedans les coffres de vostre librairie de chambre, en cestuy voyage mesmement, que entreprenez en piedmont, pour la defense de voz Royaume ay choisi entre mes traductions de l’année passée les rapsodies ou marqueteries que Erasme a assemblées des Apophthegmes escrits par ledit Plutarque principalement... "

Et Montaigne : " Il n’est subject si vain qui ne mérite un rang en cette rapsodie. " Essais 48 A. Même orthographe " Il y paroist à la farcissure de mes exemples " Essais 90 C. " Mon livre est toujours un, sauf qu’à mesure qu’on se met à le renouveller, afin que l’achepteur ne s’en aille les mains du tout vuides, je me donne loy d’y attacher (comme ce n’est qu’une marqueterie mal jointe) quelque embleme supernumeraire " Essais 964 C. " Qui m’eust faict veoir Erasme autrefois il eust esté malaisé que je n’eusse prins pour adages et Apohptegmes (sic) tout ce qu’il eust dict a son valet. " Essais 810 C.

Observons que c’est la seule occurrence d’Erasme et d’Apophthegmes dans les Essais, où il n’est jamais question de Macault, valet de Chambre du Roy, sauf, peut-être, de façon inconsciente, par l’intermédiaire de ce valet... Montaigne a pratiqué ces Apophthegmata, et s’en démarque ironiquement. On y reviendra. Je trouve aussi rhapsodies in La Faculté de médecine de Bordeaux aux XVe & XVIe siècles par le docteur Alexandre-Alfred Chabé à Bordeaux chez Bière Imprimeur MCMLII, dans la préface d’un ouvrage sur la peste (1564) du médecin bordelais Pierre Pichot : " Si quelque momus, zoile, ou mocqueur crie que plusieurs autres ont escript de ceste matiere, & que cecy ne sont (sic) que rhapsodies et choses ramassées & empruntées... " C’est donc une image commune, une convention, ou une coquetterie. Au choix.

16 J. Bade : cf. op. cit. L. Febvre et H.J Martin, pages 215 et 219 :" Dans la galerie des imprimeurs humanistes, voici enfin Josse Bade. D’origine flamande... "Il voyage et travaille à Gand, Louvain, Ferrare, Mantoue, Lyon ; il acquiert une réputation de savant ; il s’initie à l’imprimerie au contact de Treschel, Jean Petit. Il devient imprimeur : "... sa maison devient le centre de réunions où les humanistes parisiens rencontrent les savants étrangers de passage...Veiller à la bonne marche d’un atelier typographique, corriger les épreuves qui sortent sans cesse des presses, diriger également une entreprise d’éditions, entretenir une correspondance active avec les libraires étrangers et avec beaucoup de gens de lettres, faire en même temps soi-même œuvre personnelle de savant : tâche écrasante dont on peut à bon droit s’étonner qu’un Alde, un Josse Bade ou un Robert Estienne, ait pu venir à bout. Tâche que seuls les travailleurs infatigables et enthousiastes qu’étaient les hommes de la Renaissance, pouvaient mener à bien. "

17 démonomanie : on trouve l’édition de Jacques Dupuis - 1587 - chez Gutenberg, Reprint 1979.

18 R. Chartier et H.-J. Martin op. cit., page 286, chapitre Le monde de l’imprimerie humaniste : Paris.

19 Jean Dorat : 1508-1588. Principal du Collège de Coqueret en 1547, fait partie de la mouvance de la Pléiade. En 1555, il est précepteur des enfants de Henri II. On le voit, Jacques Dupuis est assez influent pour solliciter les plus grands esprits.

20 R. Aulotte op. cit. p. 254.

21 R. Chartier et H.-J. Martin op. cit., ibidem, pp. 361-362. Renouard Philippe in Documents sur les imprimeurs libraires, paris,, Champion, 1901, nous signale ce petit fait qui, là encore, nous évitera tout idéalisme : " 30 janvier 1563 Michel Vascossan (Vascosan), libraire, curateur de Baptiste Dupuys, fils mineur de feue Catherine Badius et de Jacques Dupuys, libraire, et Marguerite Vaillant, âgée de 17 à 18 ans, femme légitime dudit Jacques Dupuys, presentent requête pour obtenir la restitution de livres qui ont eté saisis. Le serviteur de Marguerite Vaillant ayant préparé quelques tonneaux de livres pour les envoyer à la Foire de Francfort, le capitaine du quartier les avait fait saisir, avait brûlé quelques livres reprouvés, et mis deux hommes en garnison dans sa maison. Ordre est donné au capitaine de visiter immédiatement les dits livres et de restituer ceux qui ne sont pas réprouvés. "(Arch. Nat. X/I A 1604 f° 235)

22 pour les loci communes, voir R. Aulotte, A. Tournon op. cit.

Paul Porteau, Montaigne et la vie pédagogique de son temps, Paris, Aubier, 1935 ; outre le chapitre XII, voir chapitre XI la culture intellectuelle, les disputationes et chapitre XIII Montaigne à l’école des régents. cf. Porteau op. cit. page 187 : " Je sais que, dans les lieux communs, les premiers humanistes virent volontiers comme une réserve où puiser de quoi étoffer leurs développements oratoires, cf. Erasme cité par Faber p. 19 : " Ex his ea sunt deligenda quae videbuntur ad dicendum maxime commoda ".

H. Friedrich Montaigne paris, Gallimard, 1968, passim dont p. 214

Trinquet La jeunesse de Montaigne, paris, Nizet, 1972, notamment pp. 445, 446, 447 L. Pernot, " Lieu et lieu commun dans la rhétorique antique " in Bulletin de l’Association Guillaume Budé, octobre 1986, notamment la conclusion p. 284, indiquant que " par la notion de lieu, la rhétorique englobe, ou s’efforce d’englober, une réflexion philosophique sur le monde. "

F. Goyet, Bulletin de la Société internationale des Amis de Montaigne, décembre 1986 et janvier-juillet 1987, Ces pastissages de lieux communs, le rôle des notes de lecture dans la genèse des Essais ; on consultera du même Francis Goyet la thèse publiée chez Champion, 1996.

M. Simonin, l’introduction au Théâtre du Monde de Pierre Boiastuau, p. 13, genève, Droz 1981... Autant de références importantes pour une étude sérieuse de notre chantier.

23 Francis Goyet op. cit.

24 Erasme in Porteau op. cit., p. 185, Erasme in ratione colligendi Exempla, cité par Faber, 1569, page 19, cf. aussi Porteau page 188 op. cit. pour l’usage des lieux communs alphabétiques bien antérieurement à la période de " l’enfance " montaignienne : " Mais dès la première moitié du siècle, ils deviennent un moyen de culture technique. J’ai sous les yeux un livre de Mattaeus Gribaldus... De Methodo ac Ratione Studendi Libri tres. L’exemplaire est daté de 1556 ; mais la B.N. en possède une édition de quinze ans plus ancienne. Au livre premier, chap. 22, Gribaldus donne la théorie des Loci communes criminalium judiciorum. Les mots typiques y sont notés dans l’ordre des lettres de l’alphabet, ex : lettre I : Incestus. Incendium. Indicium. Indulgentia. Infamia. Informatio. Inimicus. Inimicitia. Injuria. Inquisitio. Inscriptio. Instigatio. Insultus. Ainsi conçu, le cahier de lieux communs devient, en quelque sorte, une encyclopédie individuelle du jus capitale. " ; et, ajoutons, incite au jeu du " cadavre exquis ", rigoureux et délicieusement aléatoire. Perec et Breton réunis. Anachronisme qu’on me pardonnera. Ne pas exclure, je le dis ici, en passant, pour notre chantier Lycosthenes, une piste travail sur le texte et du texte en travail, de type exploratoire, herméneutique, Kabbale.

25 Porteau op.cit. p. 179.

26 Lambin in Porteau op. cit. p. 180, 1566 : "Quin... apes imitemur, quae ex floribus et frondibus ea quae in eis sunt ad mel conficiendum utilissima atque accommodatissima sugunt, libant atque decerpunt, quae inutilia atque aliena praetermittunt atque aspernantur... " ; et Montaigne : " Mais elles en font apres le miel qui est tout leur. " Essais, 152 A.

27 troisième cahier, op.cit. p. 180.

28 Tabourot... op. cit. p. 181.

29 colligés par d’autres : c’est bien aussi l’esprit de Montaigne ironisant sur ces "pastissages de lieux communs", Essais 1056 C. On y reviendra. Constatons déjà que le scripteur, en se démarquant par là de la pratique conseillée, profite de la logistique du Lycosthenes, dont il s’approprie tout le contenu, pour faire, comme me le disait André Tournon, une sorte de fichier centrifuge, renvoyant à sa " librairie " et à ses activités personnelles. Singularité du scripteur, un faux paresseux, ou un paresseux intelligent : il s’évite de tâcheronner, en détournant, à sa façon et pour son usage, le Lycosthenes.

30 Pour la vie : op. cit. p. 182.

31 Melanchton op. cit. 183.

32 tout fait ventre op. cit. p. 184.

33 Bodin op. cit. page 186 : il écrit en 1566. Voir aussi Villey op. cit. p. 81.

34 Porteau op. cit. p. 186.

35 conclusion op. cit. p. 189.

36 Paris, 1886. cf. Porteau op. cit. p. 327. Au moins 15 rééditions du Lycosthenes de 1555 à 1633 dont certaines expurgées. Le catalogue Bibliothèque Nationale dispose de quinze éditions du Lycosthenes : toujours in-8° :

- Lugduni apud Vincentium 1556, 1 130 pages + index,
- ibid., 1563, 1 130 p. + index,
- ibid., 1571, 1 130 p. + index,
- Parisiis apud Le Bé, 1564, 1 130 p. + index,
- Lugduni apud M. Menier, 1564, 1 130 p. + index,
- Parisiis apud C. Micard, 1567, 1 130 p. + index,
- Lausannae apud F. Le Preux, 1573, 1 050 p. + index,
- Lugduni apud A. de Harsy, 1574, 1 328 p. + index,
- Genevae J. Stoer, 1602, 2 parties en 1 volume,
- ibid., 1609, 2 parties en 1 volume,
- Cadomi apud A. Cavelier, 1610, 2 parties en 1 volume,
- Rothomagi apud T. Dare, 1610, 2 parties en 1 volume,
- Lugduni P. Rigoud, 1614, 2 parties en 1 volume,
- Lugduni J. Gazeau, 1614, 2 parties en 1 volume,
- Genevae J. de Tournes, 1633, 2 parties en 1 volume,

Observons : que notre édition de 1560 ne figure pas ici ; que la pagination ne se modifie pas jusqu’en 1567 ; que l’édition lyonnaise Vincentium est la première en France.

Il importe de rappeler quel est ce libraire et de le situer dans le climat de l’époque, pour apprécier correctement l’intrusion du Lycosthenes sur notre territoire, à partir de Lyon. L’affaire des Psaumes, narrée par L. Febvre et H.-J. Martin - op. cit. page 438 - nous en fournit l’occasion : " C’est en vain... qu’on s’efforce d’enserrer le commerce du livre dans un réseau de réglements... c’est en vain également que l’on pourchasse les colporteurs et qu’entre 1556 et 1560 (n.b. c’est la période clé pour notre Lycosthenes) on les envoie si souvent au bûcher : rien, en fait, ne peut empêcher l’invasion de la France par le livre hérétique. Cette invasion, la publication des Psaumes, à la veille des guerres civiles, allait permettre d’en mesurer la portée. On sait la place qu’occupe le chant des Psaumes dans l’Eglise réformée. C’étaient, on le sait, les Psaumes traduits par Marot et Théodore de Bèze, que chantaient les Réformés... C’étaient les Psaumes, que chantaient les hérétiques en montant au bûcher. Ce sont les Psaumes, que chanteront les troupes protestantes en marchant au combat lors des guerres de religion. La traduction de Marot avait été interdite en France à plusieurs reprises ; pourtant François Ier les aimait et les lisait, Henri II les chantait et les faisait chanter. A la cour, chaque seigneur adoptait son Psaume, que souvent le roi lui désignait. Dans ces conditions, on ne doit pas s’étonner si, à l’issue du Colloque de Poissy, Catherine de Médicis accepta, à la demande de Théodore de Bèze qui venait d’en achever la traduction, d’accorder un privilège au libraire lyonnais Antoine Vincent pour l’édition de cette version française des Psaumes... Antoine Vincent monta alors la plus gigantesque opération qui ait été entreprise jusque-là en matière d’édition et s’efforça de donner à chaque protestant français son exemplaire des Psaumes. Il était non seulement libraire à Lyon, où il était l’associé des frères Frellon, mais aussi imprimeur et éditeur à Genève où il disposait de quatre presses personnelles et faisait travailler d’autres typographes. Toutes les presses de Genève, sous son impulsion ou de leur propre mouvement, travaillent alors à publier les Psaumes ; en quelques mois elles en produisent 27 400 exemplaires. A Lyon, activité analogue. Cependant, Vincent, exploitant son privilège, passe contrat avec des imprimeurs de Metz, de Poitiers, de Saint-Lô, de Paris. A Paris il signe un accord avec dix-neuf grands éditeurs et imprimeurs qui s’engagent à publier les Psaumes, par lequel il est spécifié que 8 % des bénéfices seront distribués aux pauvres de l’Eglise réformée parisienne. Au total donc, plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires du Psautier sont ainsi imprimés en quelques mois. Production de masse à l’aube des guerres civiles, qui n’alla pas sans provoquer de violentes réactions. Bientôt, plusieurs des grands éditeurs parisiens qui avaient passé contrat avec Vincent : Guillaume Le Noir, Le Preux, Oudin Petit, en particulier, sont jetés en prison. Le moment approche où il va falloir choisir entre l’orthodoxie et la fuite. Tandis que les Haultin gagnent La Rochelle, André Wechel ira s’établir à Francfort, Jean Le Preux et Jean III Petit à Lausanne et Genève ; en même temps se déclenche une guerre de pamphlets et de manifestes, accompagnant les guerres civiles que le Livre avait contribué à provoquer. Mais c’est là une autre histoire. "

Tel est le contexte de l’apparition du Lycosthenes, en France, de l’Allemand protestant Wolfhardt. C’est aussi - 1560 - le contexte, où Montaigne, à Paris, signe son engagement de bon catholique... tout en achetant, peut-être, notre ouvrage. Serait-ce étonnant de la part de celui qui " porteroit au besoing une chandelle à Saint Michel, l’autre à son serpent... " (Essais 792 B.)

37 piper le sot monde : " Tel allègue Platon et Homère, qui ne les veid onques. Et moy ay prins des lieux (= citations) assez ailleurs qu’en leur source. Sans peine et sans suffisance, ayant mille volumes de livres autour de moy en ce lieu où j’escris, j’emprunteray presentement s’il me plaist d’une douzaine de tels ravaudeurs, gens que je ne feuillette guiere, [hum... qu’il ne feuillette plus ?] de quoy esmailler le traicté de la phisionomie. Il ne faut que l’espitre liminaire d’un alemand pour me farcir d’allégations ; et nous allons quester par là une friande gloire, à piper le sot monde. (C) Ces pastissages de lieux communs, dequoy tant de gens mesnagent leur estude ne servent qu’à subjects communs ; et servent à nous montrer non à nous conduire, ridicule fruict de la science. " (Essais, 1056 B.)

Observons que Montaigne - couches B et C - intervient ici pour l’édition de 1588 et l’édition posthume : c’est le bilan qu’il fait de son usage à lui des compilations de lieux communs, dont il dispose et qu’il a, à sa manière, distincte et différente des autres, utilisées aussi. Quant à cet " alemand " et à cette " epistre liminaire ", comment ne pas penser à l’ironie de Montaigne, qui a, peut-être, là, sur son bureau, le Lycosthenes de l’Allemand Wolffhardt, qu’il s’est approprié pour son labeur singulier : le Lycosthenes, avec ses épîtres liminaires encadrant les centaines de lieux communs alphabétiques. Seul Villey - op. cit. - s’est risqué à commenter l’intrusion de cet " alemand " : " Les Allemands avaient déjà mauvaise réputation à ce qu’il semble ". Ici, Villey ne s’inspire-t-il pas de la guerre de 1870 ? François Rigolot est plus pertinent - in Colloque de Bordeaux 1992, page 84 - lorsqu’il nous cite l’opinion du serviteur, que corrige Montaigne : " Ils (les Allemands) sont glorieux, colères et ivrognes ; mais ils ne sont, disoit Monsieur de Montaigne, ni traistres ni voleurs. "

38 la vertu, et culture de l’âme voir :Hugo Friedrich op. cit. note 4, page 391. Porteau op. cit. pages 142 et 143, propos de Lambin en 1566 :" Peut-on, dit Lambin, imaginer rien de plus probe, rien de plus noble, rien de plus riche en enseignements moraux que toute cette littérature. [...] ils se sentent devenir meilleurs à son contact. Car quoi qu’en paraisse penser Montaigne, ce qu’ils vont chercher dans la lecture et la méditation des anciens, philosophes, historiens, orateurs ou poëtes, c’est précisément ce qu’y trouvait lui-même l’auteur des Essais : le perfectionnement de leur moi moral, et ce que d’un mot admirable ils appellent la culture de l’âme ". Et Lambin, lui, p. 143, de régler ce problème : " Car il n’est pas d’entreprise plus sotte et plus démente que de chercher, par la science du grec, du latin ou de l’hébreu, la considération et la gloire, alors qu’on ne fait nul effort pour la culture morale, qui est le propre même de l’homme, et enseigne à mener une vie droite et vertueuse ! "

La culture de l’âme, " expression de Cicéron - Animi cultura - reprise par Montaigne " Essais 658 A, remarque en note Porteau : " A l’adventure que le commerce continuel que j’ay avec les humeurs anciennes, et l’Idée de ces riches ames du temps passé me degouste et d’autruy et de moy mesme ; ou bien que à la vérité, nous vivons en un siècle qui ne produict les choses que bien mediocres : tant y a que je ne connoy rien digne de grande admiration : aussi ne connoy-je guiere d’hommes avec telle privauté qu’il faut pour en pouvoir juger ; et ceux ausquels ma condition me mesle plus ordinairement, sont, pour la pluspart, gens qui ont peu de soing de la culture de l’âme, et ausquels on ne propose pour toute beatitude que l’honneur, et pour toute perfection que la vaillance. "

Hugo Friedrich, dans sa note, rappelle que l’expression cultura animi ne se trouve qu’une fois dans l’Antiquité, effectivement chez Cicéron, Tusculanes II 13 - cultura animi philosophia est... - et il ajoute : " Le sens de l’expression chez Montaigne est manifestement celui de Cicéron et touche à celui d’humanitas : moralité, urbanité, par opposition à la force brute. "

Il est évident que Montaigne, comme le scripteur, associe cette culture de l’âme et la vertu, qui n’est pas la force brute. Montaigne, qui fut aussi militaire, a pris pour devise, dans ses armoiries : " La vertu veult monter. "

Attitude identique à celle de notre scripteur qui écrit - lyc. p. 1024 - de statuarum vanitate - : " cest peu de cas que des armoiries si elles ne sont accompaignees de vertu ord. de blois 324 p. 2 " ; et dans la riche entrée - de virtute - p. 1081 : "la vraye et solide vertu est la voye et chemin pour parvenir ez hauts degres d’honneur... "

Claude Blum, in Mélanges V.-L. Saulnier p. 454, éclaire cette spécificité des Essais entre le " bien faire " militaire et le " bien dire " robin : " Seule la nature vertueuse est vraie, c’est pourquoi elle est la seule noble et la seule glorieuse. "

39 interprétation plurielle, par exemple lyc. p. 438 de graviter dictis apoph. Antisthenis Infra de Invidia, quae plerunque foelicitatis & virtutis comes est ; ibidem, apoph. Agidis Supra de Filiorum potestate in parentes. Parfois Lycosthenes reprend l’apophtegme, tel quel ou avec quelques modifications, qui intéresseront notre scripteur, qui a lu, plume à la main, tout le Lycosthenes, dont il corrige les fautes typographiques, voire dont il rétablit les oublis comme le de arrogantia et le de attentione, dans la liste des entrées.

40 christianis rayé : pour comprendre notre commentaire ici, voir ERASME, guerre et paix intr., choix de textes, commentaires et notes par J.-C Margolin, édition Aubier Montaigne, 1973.

41 ces jeux de renvois ne sont pas in-nocents...

42 au péril de la pensée et des convictions. cf. lycosth. page 1111 et page 969, apophtegme de Diagoras : son ironie, à la vue des " ex-voto " - risquons l’anachronisme - dont le nombre impressionne : il y en aurait bien plus, si avaient été sauvés tous ceux qui ont imploré la divinité ; voilà qui décape !

43 A. Rimbaud, Le Bateau ivre.

44 Lire A. Tournon : op. cit. - La Glose et l’Essai - ouvrage riche et subtil, qui a le mérite de rappeler que Montaigne fut juge et pratiqua les sentiers du droit avec les techniques afférentes, gloses, rapports, culture générale :" Il n’est pas fréquent que la glose s’affranchisse ainsi de ses servitudes dans les ouvrages conçus comme l’Officina, en vue de fins strictement didactiques. Mais dans ceux dont les auteurs non contents de transmettre le savoir, se proposent de l’élaborer, les commentaires se ramifient souvent en considérations diverses, pour exploiter toutes les possibilités offertes par leur sujet... (p. 153) Sous l’aspect austère et relativement humble d’un genre à visées didactiques, les " leçons " recèlent donc une grande complexité. " (p. 162)

Lire aussi pour ces notions d’annotations, commentaires, de gloses et d’interprétations, le travail fouillé d’élucidation de Jean Céard, déjà signalé plus haut, Transformations du commentaire in L’Automne de la Renaissance, XXIIe Colloque international d’études humanistes de Tours 2-13 juillet 1979, chez Vrin : " Car le commentaire de la Renaissance est souvent pour reprendre un mot de Montaigne, d’un dessein enquérant plutôt qu’instruisant... (p. 108) ; La présentation matérielle de ces ouvrages mériterait une étude... (p. 109) Si le goût de commenter, au sens entier du terme, continue sa carrière, c’est en dehors du genre du commentaire. Ne doit-on pas considérer les Essais de Montaigne, comme une résurgence, une libre efflorescence du genre du commentaire ? On a vu que, même s’il s’appuyait sur un texte, le commentateur ne s’y asservissait pas... " (p. 109)

45 L. Febvre et H. J. Martin op. cit. p. 218.

46 Roger Laufer in R. Chartier et H.-J. Martin op. cit. 596. Ne nous étonnons pas, nous qui affrontons les nouvelles techniques, de constater que, déjà pour la Renaissance, spécialistes de l’imprimerie, historiens et analystes des éditions et contenus se rencontrent, interférant dans un débat qui est toujours actuel. Technique. Propos. Politique.

47 Pierre Lévy, Les Technologies de l’intelligence, paris, La Découverte, 1990. Michel Authier et Pierre Lévy, Les arbres de la connaissance, paris, La Découverte, 1992, p.78, ce pro et contra :

P. M. " L’esprit souffle où il veut, dans les paroles d’une chanson, entre les pages d’un livre ou sur l’écran d’un ordinateur. Après tout l’écriture, l’imprimerie, le cinéma sont des techniques qui ont été nouvelles en leur temps et ont bousculé bien des habitudes. Vous ne pouvez pas nier, mon cher Alain, qu’elles ont été des vecteurs de culture ? Pourquoi cet a priori contre l’ordinateur, qui est à notre époque ce que l’imprimerie fut à la Renaissance ?

A.M.  " Mais vos arbres de connaissances ne créent rien, ils se contentent de découper le savoir en petits morceaux, de faire passer la pensée à la moulinette binaire des ordinateurs ! "

P.M. " Vous n’avez donc pas compris que les arbres de connaissances n’ont jamais prétendu s’identifier au savoir ou à la culture ? Ce n’est pas l’encyclopédie, mais seulement sa table des matières, son thesaurus. Or elle est essentielle, cette fonction de mise en évidence différenciée des savoirs disponibles, selon le bagage et les besoins des gens ! Je pense qu’elle contribue - indirectement, certes, mais réellement - à la création. Regardez : un immense index aux milliers de doigts, fluctuant, vivant, composé des savoirs de chacun et pointant vers toutes les œuvres des hommes. "

Nous avons cité ce passage - euphorique ou fondé ? - parce qu’il se réfère à la Renaissance et parce qu’il éclaire la dette de Montaigne créateur vis à vis des compilateurs, tout en réactualisant le débat.

48 Revue de Digital High-Dec, n° 18 janvier 1991.

49 Margolin, Bibliographies érasmiennes, Paris, 1977, CNRS, p. 238.

50 Amerbach Boniface (1495-1562) : cf. A. Berchtold op. cit. p. 335 : " Parmi les personnalités évoquées dans ce livre, le fils cadet de l’imprimeur Johannes Amerbach a l’éminente, la surprenante originalité - qu’il partage avec Félix Platter et Theodor Zwinger - d’être né, d’avoir vécu et d’être mort à Bâle... [p. 339]. Avec Erasme, Amerbach propose une voie moyenne entre les factions... [p. 340]. Ce réformé à scrupules reste fidèle à son maître Erasme dont il est l’héritier et l’exécuteur testamentaire. Il met tout son cœur à gérer le legs de l’humaniste en faveur des nécessiteux. Erasme avait fourni le capital de cinq mille florins placés à 5 %, mais c’est Amerbach qui, voyant défiler chez lui pendant 25 ans d’innombrables " clients " et quémandeurs, leur prodigua son temps et sa sollicitude. L’Europe éprouvée, celle des réfugiés, fut présente dans son antichambre, en même temps que les indigents de la ville. Combien d’intellectuels qu’il fallait assister avec circonspection, afin qu’il restât pour les autres quelque chose d’une manne qui n’était pas inépuisable ! Les étudiants assistés devaient promettre de défendre la mémoire d’Erasme, comme le faisait Amerbach lui-même. "

Ce que fera Conrad Lycosthenes.

51 Toulouse Saint-Sernin : l’aléatoire... le hasard ? c’est, selon Spinoza, un concept qui traduit notre incapacité à comprendre le tout...

52 un protestant : ce qui explique, sans doute, le LP, au crayon, sur la page de titre : Liber Prohibitus.

53 ou mieux vigueur du loup, selon André Tournon. Mon ami Roger Klotz, professeur à Marseille, me signale que Lycosthenes, alias Wolffhardt, porte la même appellation que la mère, d’origine juive, de Montaigne, soit de Louppes - Lopez (Dictionnaire des noms juifs de Lévy) : le loup, tribu de Benjamin.

54 cf. V. L. Saulnier : article Lycosth. Wolffhardt, in Dictionnaire des Lettres françaises, 1951, sous la direction de Mgr Grente, en cours de réédition. Dans cette rubrique notre homme est défini sobrement comme un compilateur, et pour les Apophthegmata V.-L. Saulnier précise :

" Il range par ordre alphabétique des extraits d’auteurs classiques grecs et latins." ibidem. A consulter : H. Pantaleon ; Prosographiae heroum atque illustrium virorum totius Germaniae, partes I-III, Bâle, 1565-1566,3 part. in f°, 3e partie. Adam, Vitae Theologorum Germanorum. - P. Freher, Theatrum virorum eruditione clarorum, Nüremberg, 1688, in f°, p. 139. Nicéron, XXXI, 339. Baillet, Jugemens des Savans, t. II, 1re partie, Critiques Historiques, n° 59. Leu, Helveticon lexicon... "

55 Conrad Pellican : cf. chapitre 24 Erudition et irénisme : Conrad Pellican 1478-1556 in Bâle et l’Europe de Alfred Berchtold, Lausanne, Payot, 1990.

56 confidence de Lycosthenes : notons que le scripteur à lyc. p. 891, de precatione sive oratione hominis ad deum, apoph. Socratis, se renverra ici, à lyc. p. 853, apoph. Socratis n° 1 ainsi qu’à Valère-Maxime 306 page 2 soit - de sapienter dictis ac factis - Livre VII cap II... ab externis :

" Socrates, humanae sapientiae quasi quoddam terrestre oraculum, nihil ultra petendum a diis immortalibus arbitrabatur quam ut bona tribuerent, qui ii demum scirent quid unicuique esset utile ; nos autem plerumque id votis expetere, quod non impetrasse melius foret. Etenim densissimis tenebris involuta, mortalium mens, in quam late patentes errores caecas precationes tuas spargis ! Divitias appetis, quae multis exitio fuerunt ; honores concupiscis, qui complures pessumdederunt ; regna tecum ipsa volvis, quorum exitus saepenumero miserabiles cernuntur ; splendidis conjugiis injicis manus ; at haec ut aliquando illustrant, ita nonnunquam funditus domos evertunt. Desine igitur, stulta, futuris malorum tuorum causis quasi felicissimis rebus inhiare teque totam caelestium arbitrio permitte, quia qui tribuere bona ex facili, etiam eligere aptissime possunt. "

que traduit de la sorte Pierre Constant, in Garnier, page 107 :

" Socrate, qui fut une sorte d’oracle de la sagesse humaine sur la terre, pensait que nous ne devons demander aux dieux rien de plus que de nous accorder ce qui nous est bon, car eux seuls, disait-il, savent ce qui est utile à chacun de nous, tandis que nos vœux ont ordinairement pour objet des choses qu’il vaudrait mieux ne pas obtenir. Et en effet, esprit humain, enveloppé comme tu l’es des plus épaisses ténèbres, sur quel vaste champ d’illusions ne répands-tu pas tes prières aveugles ? Tu désires les richesses qui ont fait tant de victimes ; tu aspires aux honneurs qui ont perdu une foule d’ambitieux ; tu songes même à la royauté que nous voyons bien souvent aboutir à une fin déplorable ; tu te jettes avidement sur de riches mariages qui font parfois, il est vrai, l’illustration des familles, mais qui parfois aussi les ruinent de fond en comble. Cesse donc de convoiter dans ta folie, comme s’ils étaient le comble du bonheur, des objets qui deviendront pour toi une source d’infortune. Abandonne-toi entièrement à la volonté des dieux : car comme ils peuvent facilement dispenser les biens, ils peuvent aussi les choisir les mieux appropriés à nos besoins. "

Ce thème, outre notre scripteur, intéressera aussi Montaigne, cf : Essais 576 C : " Socrates ne requeroit les dieux sinon de luy donner ce qu’ils sçavoient luy estre salutaire. " cf. Essais 317 A : Des Prières. p. 318 A : " J’avoy presentement en la pensée d’où nous venoit cett’erreur de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprises... " ; et Montaigne vient d’évoquer le Pater comme sa prière exclusive, à l’instar de notre scripteur lyc. page 890 qui parle ici latin !" quomodo orandum sit christus docuit Polid (orus). Verg(ilius) 466 ". il s’agit, bien sûr, du Pater, prière érasmienne et montaignienne s’il en est. cf. aussi Essais. 323 A... 324 A :

" L’avaricieux le prie pour la conservation vaine et superflue de ses thresors ; l’ambitieux, pour ses victoires et conduite de sa passion... Il est peu d’hommes qui ozassent mettre en evidance les requestes qu’ils font à Dieu... "

Elévation, mais, pour nous permettre une observation contemporaine, ce Dieu-là est-il mort à Auschwitz ? cf. Le Concept de Dieu après Auschwitz, de Hans Honas, traduit par Philippe Ivernel, paris, Rivages poche. Reprise de la vieille question de Job, qui reste douloureusement neuve. Pour Montaigne, comme pour le scripteur, Dieu, s’il existe, n’a évidemment pas de compte à rendre à l’homme.

57 tête de pierre : A. Berchtold op. cit p. 658 ; le silence que Pythagore impose à ses disciples, fait connu, nous le retrouverons et chez le scripteur, lyc. p. 100 de silentio et dans les Essais 946 B : " pytagoras ordonna a ses escoliers cinq annees de silence " ; " O Pythagoras, que n’esconjuras-tu cette tempeste ! "

58 Oporin cf. A. Berchtold op. cit. chapitre 46, p. 635-645 :

" Audaces et ouvertures : deux grands imprimeurs dont Johannes Oporin (1507-1568) éditeur de Calvin et de Castellion, du Coran et de l’Anatomie de Vésale, des historiens de la Réforme et du défenseur des sorcières. [p. 644] Oporin est le premier Bâlois (après Erasme) dont l’éloge funèbre fut imprimé. Quelque chose de son esprit semble s’être transmis d’une part à son neveu, le professeur Theodor Zwinger, d’autre part à l’éditeur Pietro Perna, dont Zwinger fut le conseiller dès 1570. "

n.b. Berchtold, op. cit. page 641 : Oporin a pour correcteur John Fox qui est l’auteur du Triomphe de Jesus que nous rencontrons à lyc. page 750 - de mortuis non laedendis - Voir note 109.

59 humour bâlois, Berchtold, op. cit. p. 660.

60 pour Bâle et Montaigne, voir E. Ithurria, revue Europe, op. cit. page 119. Journal de Voyage, cf. op. cit. éditions de F. Garavini et de F. Rigolot : " Bâle... La Seigneurie fit cet honneur à MM. d’Estissac et de Montaigne que de leur envoyer par l’un de leurs officiers de leur vin, avec une longue harangue à laquelle M. de Montaigne répondit fort longtemps, étant découverts les uns et les autres, en présence de plusieurs Allemands et Français qui étaient au poëlle (salle commune) avec eux... Nous y vîmes force gens de savoir, comme Grinaeus et celui qui a fait le Theatrum et ledit medecin Platerus, et François Hotman. Ces deux derniers vinrent souper avec messieurs, lendemain qu’ils furent arrivés. Monsieur de Montaigne jugea qu’ils étaient mal d’accord de leur religion pour les réponses diverses qu’il en reçut : les uns se disant Zwingliens, les autres calvinistes et les autres martinistes, et si fut averti que plusieurs couvaient encore la religion romaine dans leur cœur... " Qui dit mieux ? A Bâle, à ce moment, il y a de tout, mais certains ont l’air de se demander ce qu’ils sont. Ce n’est pas pour déplaire à Montaigne.

Relevons la présence de Hotman, redoutable pamphlétaire, sans doute à l’origine de la divulgation du Contre Un de La Boétie et sauvé par ses étudiants, lors de la Saint-Barthélémy. Le catholique Montaigne soupe avec lui. Il y a à s’interroger sur la nature du voyage de Montaigne : agrément, certes, mais aussi, peut-être ou sans doute, mission officieuse, confiée par qui ? pourquoi ?... François Rigolot, in Journal de Voyage de Michel de Montaigne, paris, Puf, 1992 introduction p. VIII, estime lui que : " dans l’état actuel des recherches, rien ne permet de soutenir sérieusement, qu’on lui ait confié une ambassade politique particulière. "

61 Montaigne et les médecins :

(A) Mais ils ont cet heur, (B) selon Nicocles, (A) que le soleil esclaire leur succez, et la terre cache leur faulte. Essais 768. cf. lyc. p. 678 - de medicina. (B) Un medecin vantoit à Nicocles son art estre de grande autorité : Vrayment c’est mon, dict Nicocles, qui peut impunement tuer tant de gens. Essais 769 cf. lyc. p. 680 - de medicina contempta.

Admirons la traduction de Montaigne, qui vise à la vie. Nous évoquons par ailleurs ces apophtegmes pour le problème de la source ; observons ici qu’ils relèvent de la couche A (1580) et B (Essais 1588) : l’ajout B, selon Nicocles, confirmerait que le Lycosthenes est utilisé en permanence par Montaigne, qui n’apporte, sans doute, cette précision, qu’avec l’ouvrage sous les yeux. Enfin Montaigne sépare très nettement ces deux apophtegmes, qui sont également bien séparés dans le Lycosthenes.

62 Zwinger, cf. A. Berchtold op. cit. chapitre 48, pp. 655 à 681, Humanisme et sciences : Theodor Zwinger l’énigmatique 1533-1588.

63 impulsion érasmienne : Alfred Berchtold nous donne-t-il un fil d’Ariane qui part des Apophtegmes d’Erasme, via le Lycosthenes, jusqu’aux Essais... ? En tout cas, pour imiter notre scripteur : " Bonne rencontre et bien à propos ".

64 Prodigiorum... livre étonnant de notre compilateur paradoxographe pour reprendre le mot de Jean Céard : Ambroise Paré, Des monstres et prodiges, édition, critique et commentée, genève, Droz, 1971, avec illustrations et La Nature et les prodiges : l’insolite au XVIe siècle, Droz. Ouvrages de Jean Céard fondamentaux pour comprendre l’importance de Lycosthenes, sous un éclairage particulier. J’observe que la gravure du Lycosthenes, portant sur la Comète de 1527, est analogue à (cadrage, éléments : têtes, épées, étoiles) et pourtant différente de celle de Boaistuau in Histoires prodigieuses les plus mémorables, édition Sertenas, 1560, in Littérature française : la Renaissance II, 1548-1570 par Enea Balmas Arthaud, 1974. On se copie donc sans vergogne, textes et gravures, comme le montre bien Jean Céard. cf. A. Berchtold op. cit. p. 658 : " La Chronique, richement et savoureusement illustrée, d’événements arrivés en marge de l’ordre, du mouvement et de l’opération de la nature [...] depuis le commencement du monde, jusqu’à notre époque (1557). Bœufs qui parlent, montagnes qui se déplacent, femmes changées en hommes, îles surgissant des flots... Que l’homme soit attentif à tant de signes par lesquels Dieu ne cesse de manifester sa présence et son courroux ! " On rencontre rarement Lycosthenes en français :

- dans le Magasin Pittoresque de 1854 et 1855, avec trois articles illustrés sur le Livre des Prodiges :

" L’antiquité avait eu son livre des Prodiges ; la renaissance devait posséder le sien, et ce fut un rêveur qui, gravement affublé du titre de philosophe, se chargea de lui faire ce présent. Un demi-siècle ne s’était pas encore écoulé depuis qu’Alde Manuce avait publié ce qui nous reste du livre de Julius Obsequens, écrivain que l’on suppose avoir vécu un peu avant le règne d’Honorius, lorsqu’un savant professeur d’Heidelberg, nommé Théobald Wolffhart, fit imprimer un gros volume dans lequel ses propres recherches se confondaient avec celles de l’écrivain romain. Voilé sous le pseudonyme de Conrad Lycosthènes, Wolffhart prétendit donner à ses compatriotes un livre du plus haut enseignement, et il n’hésita pas à dédier l’étrange compilation, qui lui avait coûté 21 ans de travail, aux premiers magistrats de la ville de Bâle. Ce fut, ou peu s’en faut, l’unique emploi de cette vie laborieuse, car notre philosophe naturaliste, moitié fou, moitié observateur judicieux, ne vécut que 44 ans et mourut en 1561, bien peu d’années après l’apparition de son livre. Frappé des misères sans nombre et même des crimes qui désolent son époque, l’écrivain allemand ne trouve rien de mieux, pour forcer le monde à une tardive résipiscence, que de lui présenter le tableau de tous les événements prodigieux par lesquels se manifeste le courroux céleste. Les dates qu’il adopte sont précises, et il marche rigoureusement armé de la chronologie ; c’est le seul mérite qui conserve une sorte d’utilité à ses récits. Quant aux théories scientifiques qu’il émet et aux conclusions qu’il adopte, il se montre en astronomie et en histoire naturelle, ce qu’étaient en cosmographie Sébastien Munster et Belleforest. "... !

col. E.I.

comète de 1527 col. E.I.

impressionnante comète de 1480 et actuelle ! col. E.I.

- Dieu merci en 1873, l’excellente revue de vulgarisation scientifique - La Nature - p. 139... p. 208 - apprécie mieux notre Lycosthène :

col. E.I.

" Lycosthène était un savant et un vulgarisateur des sciences, il était alsacien et vivait au seizième siècle : son véritable nom était Wolffhart. Diacre de Saint-Léonard à Bâle, professeur de grammaire et de dialectique, Lycosthène avait une passion pour l’étude de la nature et de la physique du globe. C’est en 1557 qu’il publia la première édition de son ouvrage intitulé : Prodigiorum ac ostentorum chronicon. Ce livre est un recueil du plus haut intérêt au point de vue historique : les illustrations qui le remplissent, sont des gravures sur bois, grossières, primitives, mais charmantes de naïvetés. Les fac-similé (sic) que nous reproduisons ici, représentent les originaux avec le plus grand caractère de vérité ; ils se rapportent à quelques uns des phénomènes dont Lycosthène donne l’énumération. On remarquera que le dessin du livre de Lycosthène offre cette particularité singulière de représenter au temps des Romains (tremblement de terre de 340 av. J.-C.) une ville moyen âge (sic). Les éditeurs du seizième siècle, n’étaient pas, paraît-il, bien scrupuleux, au point de vue de l’exactitude historique... Le livre des prodiges de Lycosthène est rempli de faits extraordinaires, mirages, chute de croix, pluies de sang, etc ; les documents qu’il renferme sont évidemment présentés sous une forme fictive, mais ils n’en ont pas moins une origine réelle, et retracent une succession curieuse de phénomènes relatifs à la meteorologie et à la physique du globe. Ne dédaignons pas ces vieux livres du passé ; gardons-nous de railler leur apparence puérile, manions-les au contraire avec respect, avec attention. Un grand nombre de nos ouvrages actuels, lus dans deux cents ans par nos arrières-petits-fils (sic), sembleront peut-être aussi naïfs que l’ouvrage de Lycosthène peut nous le paraître aujourd’hui. "

Juste, et tout simplement beau.

col. E.I.

Enfin, Lycosthenes apparaît dans le Dictionnaire du Cinéma et de la Télévision, de Maurice Bessy et Jean-Louis Chardans, édition J.-J. Pauvert, 1966 avec un fac-similé de gravure Bataille vue dans le ciel... à l’article " projection " !

65 Froben cf. A. Berchtold op. cit. Froben Johannes - 1460-1527 - l’imprimeur d’Erasme, p. 254-260, et dont Théodore de Bèze écrit : Du creux tombeau d’oubli FROBEN tire en lumière Maints esprits amortis par l’orgueilleuse erreur. Il leur met l’âme au corps, les habille d’honneur, Bref leur rend la couleur, grâce et vigueur première.

ibidem Froben Hieronymus, p. 260, 295, 318. ibidem Froben Ambrosius, p. 476-479.

66 Fausta Garavini op. cit. p. 31 : Montaigne et le Theatrum vitae humanae :

" J’ai souligné l’importance du passage de Montaigne à Bâle dans ma communication " De l’usage de la pierre dans les affaires religieuses d’Europe " au Colloque Montaigne et l’Histoire (Bordeaux 1988), actes publiés par Claude-Gilbert Dubois, Paris, Klincksieck, 1991, pp. 201-209. Pour le rôle de Bâle comme carrefour culturel, cf. Alfred Berchtold, Bâle et l’Europe, Lausanne, Payot, 1990, 2 vol. et le plus ancien et toujours valable travail de Peter G. Bietenholz, Basle and France in the Sixteenth Century, Genève, Droz, 1971 ; on peut voir aussi l’excellente recherche de Carlos Gilly, Spanien und der Basler Burchdruck bis 1600, Basel/Franfurt am Main Verlag Helbing & Lichtenhahn, 1985. Pour Zwinger, voir Antonio Rotondo, Studi e ricerche di storia ereticale del Cinquecento, Torino, Giappichelli, 1974 ; cf. aussi Carlos Gilly, " Zwischen Erfahrung und Spekulation. Theodor Zwinger und die religiose und kulturelle Krise seiner Zeit ", première partie dans Basler Zeitschrift für Geschichte und Altertumskunde, 77, 1977, pp. 57-137, et deuxième partie ibid., 79, 1979, pp. 125-223. "

Rappelons que F. Garavini a édité Le Journal de voyage de Montaigne, paris, Gallimard 1983, (Collection Folio). Cf. aussi François Rigolot, Journal de voyage de Michel de Montaigne, paris, PUF, 1992.

67 ibidem p. 32. F. Garavini y signale la découverte du Lycosthenes annoté, avec un point de vue prudent, mais ouvert à notre hypothèse, qu’elle annonçait également dans la version italienne qui paraît en français aujourd’hui de Monstres et Chimères, Montaigne, le texte et le fantasme, traduction de Isabel Picon, paris, Champion, 1994. cf. aussi du même auteur, Montaigne studies, 1993, p. 192, ainsi que " Montaigne " in Encyclopaedia Universalis, 1995, t. 15, pp. 723 et 725.

Observons que, selon Villey op. cit. : " Le temps où Montaigne se forme et prépare son œuvre est donc le temps du grand succès des Apophtegmes... Certainement il a eu un registre de cette sorte entre les mains ". Mais Villey est embarrassé - p. 125 - et on le comprend : "... il est généralement impossible de reconnaître si une citation a été prise dans les Adages (d’Erasme) ou ailleurs, et c’est pourquoi on ne peut pas déterminer le nombre des emprunts de Montaigne aux Adages ou aux Apophthegmes... il est probable que Montaigne avait toutes les œuvres morales d’Erasme, car elles ont eu une diffusion extrême au XVIe siècle. "

Aussi notre propos est-il d’établir les rapports du Lyscosthenes, plus rare sans doute que les œuvres d’Erasme, avec Montaigne, mais surtout d’étudier la combinatoire éventuelle, autrement complexe, Lycosthenes/scripteur/Montaigne. Le Lycosthenes apparaît dans la librairie de Montaigne in vol 4 sur les Sources des Essais de l’Edition Municipale de Bordeaux, 1920, et Villey le signale à deux reprises, notamment pour le titre, (et, j’ajouterai pour le contenu), de l’Essai I-19, Qu’il ne faut juger de nostre heur, qu’apres la mort, cf. lyc. p. 118, Ante mortem nemo beatus iudicandus.

Voir E. Ithurria op. cit. Colloque de Bordeaux, 1992, page 262. Villey évoque aussi le Lycosthenes à propos de Possidonius, Essais 55 A.

68 Beutherius, cf. Le livre de raison de Montaigne sur l’Ephemeris historica de Beuther Reproduction en fac-simile avec introduction et notes publiée pour la Société des Amis de Montaigne par Jean Marchand, préface d’Abel Lefranc, Membre de l’Institut, Président de la Société des Amis de Montaigne, Compagnie Française des arts graphiques, Paris, MCMXLVIII. Ouvrage important pour notre chantier en raison des observations diverses et surtout des fac-similés. Corrigez page 378 le décryptage tumultuesement en tumultuerement.

69 1566, cf. M. Lazard op. cit. p. 159 : " La mort de La Boétie avait marqué une profonde cassure dans sa vie, la rupture avec ses premières ambitions, le désir d’un dialogue continué avec l’ami, premier germe de son ouvrage. La mort de son père lui donnait les moyens de s’y consacrer dans une retraite studieuse. Ces deux morts allaient permettre la naissance des Essais. "

70 les variations d’écritures à l’intérieur du Lycosthenes sont parfois stupéfiantes : à titre indicatif consultez les deux zeuxidami manuscrits dans les pages 254 et 920, mots qui paraissent, à première vue, semblables, sinon identiques : examinez les d et les e. Constatez les variations des h, dans la foulée de l’écriture d’une même référence à la page 948, où vous lisez s(upra) de Honore negato phavorini philosophi (avec code d’abréviation).

71 pour Macault voir : Dictionnaire des Lettres Françaises XVIe siècle, 1959 op. cit.

R. Aulotte op. cit. ainsi que J.-C. Margolin : L’Écrivain face à son public en France et en Italie à la Renaissance, Actes du Colloque International de Tours (4-6 décembre 1986). E. Ithurria, Revue Europe, 1990, op. cit :

" Mais que pouvait donc faire notre anonyme du côté de Macault, alors qu’en bon latiniste (mais non helléniste, ce qui l’apparente à Montaigne) il accède directement au latin d’Erasme, et de Lycosthenes ?... Certes Macault n’est pas n’importe quoi, et Marot nous donne à son propos une excellente définition des apophtegmes :

Si sçavoir veulx les rencontres plaisantes Des saiges vieulx, faittes en devisant O tu, qui n’as lettres à ce duysantes, Graces ne peulx rendre assez suffisantes Au tien Macault, ce gentil traduysant. Car en ta langue orras, yci lysant, Mille bons motz, propres à oindre et poindre, Ditz par les Grecz et Latins t’advisant, Si bonne grace eurent en bien disant, Qu’en escripvant Macault ne l’a pas moindre.

cf. R. Aulotte op. cit. page 81.

n.b. Réimpression de ce Macault 1540, 1543, 1545, 1547, 1549, 1556...

Cf. E. Ithurria, ibid., revue Europe, 1990 :

" Rappelons que selon Robert Aulotte, Macault " qui incline vers la Réforme... n’omet rien du texte d’Erasme, il y ajoute encore, par désir d’être bien compris, par volonté d’actualiser son Plutarque... Par ailleurs le style ne manque pas d’aisance pour l’époque. Avec Macault, pour être tout à fait utile la traduction... doit aussi être une œuvre d’art. " " A quoi d’autre sera sensible notre Montaigne, lecteur du " Plutarque français " ? Macault préfigure Amyot, ce qui n’est pas rien ! Opportunément a été publié, en 1979, en collection de poche classique, Premiers combats pour la langue française, du regretté Claude Longeon, qui, à la page 63, cite précisément Antoine Macault : " Notre locution française n’est point, ainsi que nous reprochent à tort les étrangers, si maigre et si affamée qu’elle ne puisse bien rendre et exprimer en son commun parler tout ce que les Grecs et les Latins nous ont pu laisser par écrit... (Paris 1534)... "

72 E. Ithurria op. cit.

73 il a comparé, cf. E. Ithurria, ibid. page 117 :" La solennelle retraite de 1571 ne doit pas occulter une période plus souterraine de labeur, de formation, pied à pied, mot à mot, où les Essais se préparent, à tous égards, et qui n’est pas sans analogie avec l’activité précise et indécise de notre scripteur ". Préalable déjà évoqué où Les Essais se préparent.

74 Pasquier rencontre Montaigne au États Généraux de Blois en 1588. Cf. E. Ithurria, op. cit. Colloque de Bordeaux, 1992, page 254.

75 Amyot/Plutarque :

Pour Plutarque (46 environ - 120 environ ap. J.-C.), lire, par exemple in Histoire illustrée de la littérature grecque de J. Humbert et H. Berguin chez Didier, 1947, les pages 381-387 passim : " Montaigne a fort bien défini la méthode de Plutarque en disant "qu’il peint l’homme vif et entier. " Plutarque en effet ne sépare pas le grand homme de l’homme tout court... D’une façon générale, les nombreux travaux consacrés par la critique moderne à la question des sources de Plutarque ont établi la haute valeur et l’étendue de son information... La belle traduction d’Amyot a été le livre le plus répandu en France aux XVIe et XVIIe siècles. Montaigne, qui estime les Œuvres Morales non moins que les Vies Parallèles, écrit : "c’est mon homme que Plutarque. "...

Cf. Grimm, Les Voyages et les Essais de Michel de Montaigne, extrait de la correspondance littéraire année 1774, Cahors ; imprimerie F. Delpérier, 1883, petit fascicule de 23 pages avec des fac-similés de l’écriture de Montaigne. Cf. Joseph de Zangroniz, Montaigne Amyot et Saliat étude sur les sources des Essais, Paris, Champion, 1906. Cf. Isabelle Konstantinovic, op. cit. Voir en outre : P. Villey, op. cit. R. Aulotte, op. cit. R. Sturel, Jacques Amyot, traducteur des Vies Parallèles de Plutarque Paris, Champion, 1908. On se reportera aussi à Fortunes de Jacques Amyot, Actes du Colloque international, Melun, 18-20 avril 1985 prés. par M. Balard, Paris, Nizet, 1986.

76 Grimm : ce texte peut-être pas très accessible, et n’ayant pas, me semble-t-il, été repéré par Villey, j’en donne de larges extraits, éclairants pour l’hypothèse montaignienne et qui me paraissent avoir leur place ici, en rappelant que ce n’est pas attenter à la singularité de Montaigne que de traiter des sources, en évitant, bien sûr, toute réduction des Essais à celles-ci :

" Quand on pense que le livre des Essais a été longtemps le seul livre original qu’on pût lire en France, et qu’après les siècles de Louis XIV et de Louis XV, si fertiles en bons écrits, il fait encore les délices de tous ceux qui aiment vraiment les lettres et la philosophie, ne faut-il pas avouer qu’un succès si constant est bien la preuve la plus certaine d’un mérite infiniment rare ? Essayons d’en retracer ici quelques traits. Le plaisir qu’on trouve à lire Montaigne est peut-être d’autant plus singulier, que ce n’est ni par des fictions heureuses, ni par un intérêt soutenu, ni par de savantes recherches, ni même par une éloquence brillante, encore moins par une méthode exacte, qu’il charme ses lecteurs. Son livre n’est qu’un recueil de pensées détachées ; il n’approfondit rien : il paraît se livrer à tous les écarts de son imagination, et, se promenant sans cesse d’un objet à l’autre, il se perd dans un dédale de contes et de rêveries, sans s’embarrasser jamais si l’on daignera l’y suivre ou non... Quoiqu’il y ait dans ses Essais une infinité de faits, d’anecdotes et de citations, il n’est pas difficile de s’apercevoir que ses études n’étaient ni vastes ni profondes. Il n’avait guère lu que quelques poëtes latins, quelques livres de voyage, et son Sénèque et son Plutarque. C’est surtout à ce dernier qu’il est redevable de la plus grande partie de son érudition ; il s’était nourri de la lecture de ses ouvrages, il s’en était approprié toutes les beautés, et les employait avec ce choix heureux, avec cette grâce franche et naïve qui n’appartenait qu’à lui. De tous les auteurs qui nous restent de l’antiquité, Plutarque est, sans contredit, celui qui a recueilli le plus de vérités de fait et de spéculation. Ses œuvres sont une mine inépuisable de lumières et de connaissances : c’est vraiment l’Encyclopédie des Anciens ; Montaigne nous en a donné la fleur, et il y a ajouté les réflexions les plus fines, et surtout les résultats les plus secrets de sa propre expérience. Il me semble donc que si j’avais à donner une idée de ses Essais, je dirais en deux mots que c’est un commentaire que Montaigne fit sur lui-même en méditant les écrits de Plutarque... Je pense encore que je dirais mal : ce serait lui prêter un projet... Montaigne n’en avait aucun. En mettant la plume à la main, il paraît n’avoir songé qu’au plaisir de causer familièrement avec son lecteur. Il lui rend compte de ses lectures, de ses pensées, de ses réflexions, sans suite, sans dessein : il veut avoir le plaisir de penser tout haut, et il en jouit à son aise. Il cite souvent Plutarque parce que Plutarque était son livre favori ; il parle souvent de lui-même, parce qu’il s’en occupait beaucoup, ne croyant pas pouvoir mieux étudier l’homme qu’en consultant ses propres goûts, ses propres affections et la marche particulière de ses idées... Sa philosophie est un labyrinthe charmant où tout le monde aime à s’égarer, mais dont un penseur seul peut pénétrer le véritable plan. En conservant la candeur et l’ingénuité du premier âge, Montaigne en a conservé les droits et la liberté... Les Essais de Montaigne renferment tant d’idées, et des idées si hardies, qu’on y découvre sans peine le germe de tous les systèmes développés depuis. C’est lui qui ouvrit la carrière aux Descartes, aux Gassendi ; c’est lui qui forma les Rousseau, les Hume, les Shaftesbury, les Bolingbroke, les Helvetius, les Diderot. Quelque différente route que chacun ait suivie, tous sont venu(s) puiser dans cette source féconde de sagesse et de lumières... Personne n’a-t-il donc pensé plus que Montaigne ? Je l’ignore. Mais ce que je crois bien savoir, c’est que personne n’a dit avec plus de simplicité ce qu’il a senti, ce qu’il a pensé. On ne peut rien ajouter à l’éloge qu’il a fait lui-même de son ouvrage ; c’est ici un livre de bonne foi. Cela est divin et cela est exact. "

observons qu’il n’est pas question d’Amyot !

J. de Zangroniz ose d’emblée écrire (XII, XIII op. cit.) :

" Or on a l’habitude, et pour nous c’est un tort, de ne vouloir recourir qu’aux Vies des Hommes illustres, lorsque Montaigne s’est surtout inspiré des Œuvres morales, et dans les Œuvres morales elles-mêmes, des Dicts notables des anciens Roys, Princes et grands Capitaines ou de ceux des Lacédémoniens, connus en général sous le nom d’Apophthegmes. Les emprunts des Essais sont donc le plus souvent des citations de citations, et ce n’est ni dans les originaux, ni dans d’autres compilateurs, mais chez Plutarque traduit par Amyot qu’il nous faut de préférence en aller chercher la source... Après cela, n’a-t-on pas de bonnes raisons pour croire que l’auteur des Essais a beaucoup moins lu qu’on ne veut bien le dire en général ? Si nous relevons, sans nous préoccuper des livres que Montaigne pouvait avoir dans sa bibliothèque, la trace de ses lectures dans son ouvrage seul, nous avons la preuve qu’elles se réduisent ou fort peu s’en faut aux traductions d’Amyot. "

Et la conclusion de son travail assez fouillé, s’inspirant de Malebranche, sera moins brutale et plus ouverte :

" Il l’a donc copié (Amyot) ; mais répéterons-nous avec Malebranche, qui ne se rendait peut-être pas un compte bien exact de la vérité de son allégation, " tout copiste qu’il est, il ne sent point son copiste et son imagination forte et hardie donne toujours le tour original aux choses qu’il copie. "

Il va de soi que les sources très riches des Essais que Villey fait paraître en 1908, permettent de nuancer le point de vue assez radical de J. de Zangroniz, que Montaigne, cité par A. Tournon op. cit. page 241, confirmait ironiquement avant de rayer ces mots :

" et qui se fust servy à faire son amas, d’autres que nostre Plutarque "

Il n’empêche que Zangroniz a le mérite de formuler ce que beaucoup n’osaient dire et de faire apparaître la focalisation sur les Apophtegmes, qui, effectivement, à partir du Lycosthenes, éclairent et dirigent, semble-t-il, bien des choix de Montaigne dans Amyot.

77 Histoires tragiques : Bandello, cf. Michel Simonin, Lectures italiennes de Montaigne : quelques pistes nouvelles in Montaigne e l’Italia, Atti del congresso internazionale di studi di Milano, Lecco, 26-30 ottobre 1988, Genève, Slatkine, 1991. Voir aussi de Michel Simonin, Matteo Bandello, " Chroniques italiennes en Agenais ", Le Festin, n° 5, 1991. Selon Michel Simonin le volume 7 daterait de 1583, l’année de la mort de Belleforest. Cf. Bibliographie du XVIe siècle de Cioranescu. Il faudra apprécier les couches paléographiques d’un point de vue chronologique et ne pas exclure par exemple que, à lyc. page 1079, - de vino - les renvois à histoires tragiques représentent des notes plus tardives : ce qui se trouve le plus près des titres des entrées - c’est souvent le cas de Histoires tragiques - peut, me semble-t-il, être en fait plus tardif. Il faudra affiner toute l’analyse des sédimentations relevant de l’occupation de l’espace en liaison avec des études paléographiques. Ici une numérisation de qualité y aidera.

78 ordonnances : Constatons que, comme le scripteur, Montaigne pratique les ordonnances et les Estats qui sont par exemple évoqués dans ses notes du Nicole Gilles, cf. Armaingaud op. cit. tome XII p. 115 :" Nos Estats d’Orleans ont suivi st’example et ont trouvé que le larrecin & mauvese consciance se couve aussi bien sous la pretrise & la noblesse qu’ailleurs... " Il faut ici œuvrer avec l’ouvrage d’Isambert, recueil des Ordonnances ; mais on tirera sans doute plus de profit de l’Histoire des Etats généraux considérés au point de vue de leur influence sur le gouvernement de la France de 1355 à 1614, par Georges Picot, 4 volumes, Paris, édition Hachette et Cie, 1872, notamment tome II, pour les Etats Généraux d’Orléans - 1560 - page 9 à page 296 et la suite et fin du tome II et le tome III jusqu’à la page 82, pour les Etats Généraux de Blois de 1576, auxquels se renvoie notre scripteur. Cf. aussi : L’affirmation de l’Etat absolu, 1515-1652, de Joël Cornette, paris, Hachette Supérieur, 1993. On y trouve une bibliographie de base.

79 Dusouhait : " Gentilhomme champenois. Du Souhait n’était peut-être que son pseudonyme. Il était en 1601 secrétaire du Duc de Lorraine. Il chanta surtout l’amour, principalement sous la forme de la pastorale. Si l’on met à part les Chastes destinées de Chloris, roman à clef,... il préfère d’ordinaire le roman psychologique au roman d’aventures... il contribue à l’élaboration d’un style galant, précieux à l’aube du siècle classique... Boileau rangera Du Souhait parmi les auteurs qu’on lit aussi peu que Rampale et La Morlière (Art Poétique, IV, 36) Par ses romans comme par ses petits manuels de civilité, il a du moins contribué à acclimater la nouvelle notion de politesse. " Dictionnaire des lettres françaises, op. cit.

Cf. aussi Du Souhait, in L’automne de la Renaissance, édition Vrin, 1981, pp. 224-226. Cf. Histoire de l’édition française op. cit. page 554 : " la poésie bénéficie de l’audience accordée à Desportes, Nervèze et Du Souhait. "

80 Du Souhait : Le bonheur des sages, on y trouve cet avis aux lecteurs, qui donnera une idée de son style :

" Assagissez-vous avant que me reprendre, ou vous ferez blasmer en vous ce que vous cuidez blasmer en moy mesme. Ie ne crois pas a la bouche mais a la cervelle, puis que ma cervelle travaille icy plus que ma bouche. Le semblable cherche son semblable, soit pour l’union de l’égalité, ou pour la raison qu’esgalement il enfante ; si ie parlois d’amour, ie m’en rapporterois aux amoureux. Mais ne parlant que des sages ie n’en puis croire que les sages. Vous me direz que ie suis des mauvais archers, ie ne monstre que des eschantillons, mais si vous le prenez là, ie seray des meilleurs puisque les meilleurs eschantillons sont les plus petits. "

Mon ami Roger Klotz m’adresse ces renseignements tirés de Pierre Colotte (Maître de Conférences à la Faculté des Lettres d’Aix) in Pierre de Deimier, poète et théoricien de la poésie, Publications des Annales de la Faculté des Lettres Aix-en-Provence, Nouvelle série n° 2, 1953 édition Ophrys. Gap.) : " Deimier, né à Avignon vers 1580, séjourne à Marseille vers 1598-99, puis regagne Avignon ; il se manifeste comme poète de 1600 à 1605 ; séjourne à Paris à partir de 1605 ; il semble avoir été à la fois un admirateur des poètes de La Pléiade et un disciple indépendant de Malherbe. A Paris il fréquente la Cour de la Reine Marguerite (n.b. notre Margot de Chéreau/Adjani), la première femme d’Henry IV, qui pensionnait par ailleurs, Mlle de Gournay... Depuis le début de sa carrière, Deimier connaissait le littérateur Du Souhait et le romancier Jacques Corbin, si fécond, galant et précieux. Il les rencontra à Paris... (p. 26) Après avoir précisé que la cour de la Reine Marguerite était, à Paris, " le cercle le plus important qu’a fréquenté Deimier ", Colotte ajoute p. 30 : " Ses amis Corbin, Du Souhait, Porchères... bénéficiaient d’autres protections puissantes. "

81 Archevesque d’Aix : sources possibles Gallia Christi, cognomento de Barcesio et d’après Pitton (sic) Arnaud de Narcisso : mais quelle est la source originelle ? On se reportera pour cette investigation autour d’Aix aux notes 311, 312, 313, 314, du Theatre du monde de Boiastuau, où Michel Simonin, commentant la page consacrée à la peste d’Aix (1546), donne les références de Biraben, Haitz, et de Pitton - Histoire de la ville d’Aix 1566.

82 evangile : Jean Céard a éclairé la question de " Montaigne et l’Ecclésiaste ", in Bibliothèque Humanisme et Renaissance, tome XXXIII, 1971.

83 Boiastuau On se reportera chez Droz à : M. Simonin : Boaistuau, P. Le Théâtre du monde, 1981, 336 pages. M. Simonin : Boaistuau, P. bref discours de l’excellence de l’Homme, 1982, 164 p. (cf. aussi du même, Chelydonius, en préparation).

84 du Tronchet :

col. E.I.

Claude Longeon, Une province française à la Renaissance : la vie intellectuelle en Forez au XVIe siècle, Univ. Lille III, 1976. ibid., lignes ironiques et/ou complices :

" Du Tronchet est né mendiant et l’on est en droit de se demander si ce ne fut pas le souci de payer ses dettes qui le poussa à publier en 1567 (sic) son recueil de lettres missives : son nom dans un livre contre une pension, une recommandation, une protection, une chaîne d’or ou une pièce de vin ! donnant donnant, Du Tronchet ne déguise pas sa pensée : " ne suis recors de (la) grandeur et réputation (des grands seigneurs), que lorsque par leurs courtoisies, ils se souviennent de mes necessitez. Qui me laisse, et ne tient conte de moy, m’enseigne de l’abandonner. "

ibid., page 276, sur la justification, comme dirait Montaigne, de ses larcins :

" Etienne du Tronchet est bien le seul à donner à son lecteur la raison de ces références constantes au passé grec et latin qu’il intègre par ailleurs assez bien à son discours : " Je commenceray de vous discourir avec la voix de Plato et marc Cicero, afin que l’authorité de si grans personnages, et l’efficace de leurs parolles, aient plus que les miennes de force et de pouvoir en vostre endroit. " Pour les autres, c’est chose naturelle, qui ne s’explique ni ne se raisonne. Ils s’avouent tacitement compilateurs, et l’on sent que c’est avec fierté. "

voir à ce sujet Montaigne et la correspondance : Essais 252 B et 253 B : " Ce sont grands imprimeurs de lettres que les Italiens... " etc.

85 Lactance : Vous trouverez notamment Lactance à Lyc. 58, 65, 88, 237, 238, 240, 241, 255, 283, 374, 436, 456, 554, 617 (sans réf.) 627, 696, 786, 860, 929, 967, 1033, 1059, 1082... On consultera pour Lactance, Jean Bayet, Littérature latine, Paris, Armand Colin, 1958 pages 660-663. Recoupements... en voici un exemple, Essais 452 A :" Comment cognoit-il, par l’effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux ? par quelle comparaison d’eux à nous conclud il la bestise qu’il leur attribue ? (C) Quand je jouë à ma chatte, qui sçait si elle passe son temps de moy plus que je ne fay d’elle... (p. 458 A) il me semble que Lactance attribuë aux bestes, non le parler seulement, mais le rire encore. "

Et Lactance - lyc. 58 ref. scripteur 251 inf. page 202 de mon édition :

" De summo bono, & religione & hominis natura, & pecudum. cap X Summum igitur bonum hominis in sola religione est. nam caetera, etiam quae putantur esse homini propria, in caeteris quoque animalibus reperiuntur. Cum enim suas voces propriis inter se notis discernunt, atque dignoscunt, colloqui videntur. ridendique ratio apparet in his aliqua, cum demissis auribus, contractoque rictu, & oculis in lasciviam resolutis, aut homini alludunt, aut suis quisque coniugibus, ac faetibus propriis. " (sic) Cf. R. Aulotte, op. cit. p. 117, de la doctrine du Prince, évocation de Jean Brèche qui a écrit Le livre de Lactance Firmian de l’ouvrage de Dieu ou de la formation de l’homme, Tours, 1544. Ce Jean Brèche a un profil très riche et ses œuvres, pour notre chantier, méritent attention. Lire la copieuse note de R. Aulotte.

cf. A. Comparot, " La tradition de la République de Cicéron au XVIe siècle et l’influence de Lactance " in Revue d’histoire littéraire. voir notamment les pp. 377... 381, 382,383...386, 387...

86compendiumhistor(iae)voir aussi la page 78 du volume XII, éditionduDr.Armaingaud:AureliusVictor,Eutrope,Suetone,VelleiusPaterculus,AmmienMarcellin,HistoireAuguste...évocationduseulin-foliode Froben qui les regroupe tous.

87 Cornelius Agrippa de Nettesheim, un erreur, genre normal au XVIe siècle.

88 Machiavel : cf. lyc. 28, 52, 91, 114, 150, 159, 160, 173, 183, 189, 190, 365, 468, 483, 554, 620, 657, 821, 906, 1109...

Cf. pour Machiavel et Montaigne : Nicolai et synthèse de Sanders, in BSAM n° 18-19, avril-septembre 1976. Voir aussi Géralde Nakam op. cit. Pierre Goumarre, Machiavel et Montaigne, Thèse de 3e cycle, Nanterre, 1972. A. Bonadeo, " the role of the people in the works and times of Machiavelli ", Bibliothèque Humanisme et Renaissance, 1970, tome XXXII. Utile pour comparer avec les observations politiques du scripteur.

89 Theatrum mundi :

Profitons de cette référence pour rappeler l’aventure qui arriva à Roger Trinquet, et qu’il narre dans BSAM de octobre-décembre 1967, n° 12 : " A propos d’une curieuse mention apposée sur un acte de la collection de Gourgues " (Archives Nationales). Celui qui nous gratifia de la solide Jeunesse de Montaigne découvre, sur le dos d’un document notarié, une esporle d’une belle écriture sans une rature, un texte qu’il attribue rapidement à Montaigne tout en niant qu’il puisse être de la main de Montaigne : " Une chose est sûre, [dit-il] ces lignes n’ont pas été tracées par Montaigne lui-même : l’écriture de ce dernier est toute différente. On sait, au reste, combien il aimait peu compulser les actes notariaux... " Pour expliquer la présence de cette "pièce" des Essais en un lieu aussi insolite, l’idée qui vient spontanément à l’esprit est la suivante : invité brusquement par son maître à " enregistrer " une pensée importante, le secrétaire de Montaigne a employé par mégarde, pour consigner ce développement, le verso de la reconnaissance d’esporle qui traînait sur la table avant d’être retournée... Si l’on veut que Montaigne, accompagné ou non de son secrétaire, soit venu en personne signer l’acte chez son notaire bordelais, le plus raisonnable est de penser que, distrait comme il l’était, et ayant toujours en poche quelque papier où il notait ou faisait noter les idées qu’il avait peur d’oublier, il aura, ce jour-là, égaré chez Castaigne " un lopin de (ses) brouillars ", et un clerc oisif se sera amusé, après son départ, à en recopier quelques lignes ". Un peu compliqué... Bien sûr j’allais voir cette esporle et en fis faire une copie : cette écriture, en plus ornementée avait des analogies avec l’écriture de mon scripteur et je constatais une sorte de hapax puisque tous deux écrivent le mot œuvre a’uure, ce que vous pouvez, par exemple, constater dans le Lycosthenes page 1080, de virtute, vers le bas. Bien plus tard, lisant - et nous y venons - le Theatrum mundi à la Bibliothèque Nationale, quelle ne fut pas ma surprise de constater que les lignes qui avaient été attribuées par Roger Trinquet à Montaigne étaient les premières lignes du Theatrum mundi de Boiastuau, que lit aussi, on l’a vu, notre scripteur, ce que me confirma par la suite Michel Simonin. Bref, notre scripteur se réfère à un auteur dont la première page est tellement montaignienne qu’elle a abusé l’un de nos spécialistes les plus éminents. Reste entier le problème de l’identité du scripteur de l’esporle et l’étrange recoupement du graphisme avec celui de notre scripteur du Lycosthenes. Jeu de piste... à suivre.

90 Printemps de Jacques Yver, cf. lyc.8, 177, 178, 191, 246, 398, 448, 765, 923, 1041...

91 Polydorus Vergilius, cf. lyc. 239, 315, 635, 755, 890, 953, 1059... on y trouve un commentaire du Pater. cf. Essais 1016 B Ne nos inducas...

92 Aulu-Gelle, cf. lyc. 238 - de Deo omnipotente et vidente omnia -peccatum etiamsi lateat vitandum disoit Peregrinus philosophus dans Aulugele lib xij. chap. xj.cf. lyc. page 1121 - de uxore eligenda - apophtegme Pittaci - A. Gellius 48.

93 La Gessée, voir Géralde Nakam, op. cit. et Histoire mémorable du siège de Sancerre (1573), de Jean de Léry, cf. les pages 58, 59, 65. Cf. revue Action poétique, n° 106, page 8. Cf. aussi Catalogue de la Bibliothèque Nationale et R. Aulotte, op. cit. page 278.

94 arrests Papon, voir Claude Longeon, op. cit... Forez.

références uniques

95 Amadis, cf. lyc. p. 360 - de fiducia potestatis - le scripteur consulte, semble-t-il, l’édition espagnole dont disposait Montaigne et dont l’exemplaire signé de sa main est à Madrid. Cf. Essais, 175 B, 410 A, 857 B. Lire in Montaigne et l’Europe, 1992, op. cit., E. Ithurria, p. 267/268. cf. infra note 103, Livre des Juges.

96 cahier de l’advis au Roy lyc. p. 908 - de prodigalitate - Vid. un traicte de la prodigalite au Cayer de ladvis au roy fol. 7. voir ordonnances supra, texte d’Abel Lefranc, et note 103 infra. Constatons l’exploitation morale d’une référence juridique, comme ci-dessous.

97 cahier des estats, lyc. p. 42 - de ambitione - vide un traitte de lambition au Cayer des estats fol 13. Voir les ordonnances. Orthographe : on trouve in Essais traicte 28 A et, en couche C, donc de la main de Montaigne, traitte, comme ici.

98 c. des dames, non identifié, cf. lyc. 918 - de prudentia - sous le quatrième apophtegme de Socrates, Cabinet des dames ? Cité des dames (Christine de Pisan) ? ou version plus terre à terre du C. ? Rien n’est à exclure.

99 chass. Jurisconsulte Chasseneuz Barthelemy ? (1480-1581) qu’on trouve dans les ouvrages de droit et qui publie en 1550 un Catalogus gloriae mundi. Papon, dans mon édition de ses Arrests, signale un " Chassan en son coustumier ". La Chassaigne ? de la famille de Montaigne (traducteur de Sénèque, me semble-t-il).

100 compensatio terme juridique lyc. page 786 - de nominum varia interpretatione & mutatione - A voir à la fois, dans les Essais et en droit, le sens précis de ce mot. Il est probable que Montaigne usant du mot compensation dans les Essais lui donne un sens large comme le nôtre, mais il a aussi en tête, comme notre scripteur, en vertu de sa pratique d’homme de justice, le terme compensatio, juridique, tel que je le trouve dans le Lexicon Juridicum... ex Brissonii, Hotomani,... Cuiacii... observationes... Stoer M.D. XCIIII :

"... debiti & crediti inter se contributio, id est, per aeraris sui computationem, ab aere alieno liberatio.l. I. D. de compensatio. Compensatio quandoque etiam sumitur pro deductione, & retentione. l. in restituenda. C. de haered. peti.l. fructus. 7. ob donatione... D. de solut. matrim. Hanc tentionem appellant Ulpianus, in Inst.tit. 6. de dotib... " etc.

Il s’agit sans doute des changements de nom liés aux successions ou aux séparations matrimoniales. Confirmation du profil très juridique du scripteur. Cette question de changement de nom, essentielle, concerne aussi la succession de Michel Eyquem devenant en 1568 Michel, seigneur de Montaigne. cf. op. cit., Carrefour Montaigne, p. 143 note 21.

101 Martin Guerre une des rarissimes (3 ou 4 sur des milliers) réminiscences du scripteur - pas de chiffre - lyc. de morte 728 apophtegme Laconis, fonctionne aussi comme réminiscence in Essais 1030 B : " Je vy en mon enfance un procès, que Corras, conseiller de Toulouse, fist imprimer, d’un accident estrange... " Montaigne et scripteur se réfèrent chacun, pour des raisons différentes, à l’Arrest memorable du Parlement de Tolose, du juge Coras 1618 (réimpression de l’édition de 1565). Quelle ne fut pas ma stupéfaction de trouver dans cet ouvrage, à la Bibliothèque Municipale de Toulouse, notre apophtegme Laconis, éclairant le passage où la sœur à la vue de son frère Martin Guerre faillit mourir d’émotion. cf. aussi A. Tournon op. cit.

102 nox precessit, dies autem appropinqua(v)it ad Rom(anos) 14°, lyc. 788 de nocte.

Effectivement l’Epître aux Romains porte au chapitre 13, verset 12 des éditions modernes (et non 14, ce détail peut compter pour identifier l’édition du scripteur, à moins qu’il ne se soit trompé) : " Et hoc scientes tempus : quia hora est iam nos de somno surgere. Nunc enim propior est nostra salus, quam cum credidimus. Nox praecessit, dies autem appropinquavit. Abiiciamus ergo opera tenebrarum, et induamur arma lucis. " problème de lecture : appropinquavit/ bit ?

H. Stephanus, édition grecque et latine de 1565 : " Nox processit, dies autem propinquat XIII,12. " Brylinger, mon édition grecque et latine du Nouveau Testament, sans notes, ayant appartenu à la famille Baluce, vers la fin du chapitre XIII, car les versets ne sont pas numérotés : " nox progressa est, dies autem appropinquat. " Le Concordanciae bibliorum sacrorum Vulgatae editionis emendatae apud Migne 1842 (XII, 3) : " dies autem appropinquavit XIII, 12. " Le scripteur porte appropinqua-bit, semble-t-il, plutôt que - vit. (?) A confirmer : soit il a reproduit son texte de référence, soit il modifie, comme ne s’est pas privé de le faire, Montaigne. Samaran signale une indécision sur les graphies V/B, notamment en Gascogne. Mais où donc le scripteur a-t-il trouvé ce verset dans un chapitre 14 ?! De beaux parcours en perspective pour se sortir du maquis des éditions du Nouveau Testament. Observons que c’est la seule fois que le scripteur se réfère explicitement à l’épître aux Romains. Pour les autres références aux épistres du Nouveau Testament il met simplement evang. même s’il évoque Saint Pierre. Le scripteur pratique, ou dans une édition à part ou de façon privilégiée cette épître, qui a inspiré Montaigne - Essais 197 A : " Ne soyez pas plus sages qu’il ne faut, mais soyez sobrement sages ". Cette sentence de Saint Paul, comme le rappelle Villey en note, - Rom. XIII, 3 - était aussi inscrite en latin dans la bibliothèque de Montaigne : " Ne plus sapite quam oporteat, sed sapite ad sobrietatem ". Le Concordanciae... Vulgatae porte - Rom. XII, 3 : " Non plus sapere quam oportet sapere, sed sapere ad sobrietatem. " Et c’est au chapitre XII, 3, que je trouve dans l’édition grecque et latine de 1565 - Excudebat Henricus Stephanus : " Edico cuivis versanti inter vos ne sapiat supra quam oportet sapere : sed sapiat ad sobrietatem. " l’édition Brylinger grecque-latine, sans notes, écrit : " Dico enim p(er) gratiam quae data est mihi, cuilibet versanti inter vos, ne quis arroganter de se sentiat, supra quod oportet de se sentire : sed ita sentiat, ut modestus sit et sobrius... "

C’est dire la complexité de ces sources, comme il apparaît dans le travail de Jean Céard, in Bibliothèque Humanisme et Renaissance, t. XXXIII, 1971, à propos de Montaigne et l’Ecclésiaste.

103 Juges lyc. p. 700 - de militum in rebus agendis ignavia - fac iudic.7 in verbo qui formidolosus. Il s’agit bien du chapitre 7 verset 3 du Livre des Juges, concernant la campagne de Gédéon à l’ouest du Jourdain :

" Et maintenant, proclame donc ceci aux oreilles du peuple : " Que celui qui a peur et qui tremble, s’en retourne !" Gédéon les mit à l’épreuve. Vingt-deux mille hommes parmi le peuple s’en retournèrent et il en resta dix mille. "

Intérêt du scripteur pour la chose militaire et connaissance et pratique, semble-t-il, de la Bible, car il fallait repérer ce verset dans la masse. Thème : le courage importe plus que le nombre. Même type de renvoi - cf. Amadis supra note 95 - que dans son Amadis page 57 in édition espagnole de Séville de 1549 où le héros avec une poignée de soldats écrase une immense armée de géants :

"... llegaron a donde los Gigantes peleavan...quedando tantos muertos que no llevavan numero... "

104 Misingere fol xi infra lyc. p. 876 - de poena malis infligenda - cf. Mynsinger (1517-1587), juriste allemand de la Chambre Impériale. Paul Ourliac, ancien Doyen de la faculté de droit de Toulouse, m’a signalé, qu’il en soit ici remercié, que cet homme de droit est l’auteur d’un Sing. observ. Judicii Imper. Camerae Centuriae, 1563, et d’un Responsorum juris, 1573. J’ai aussi trouvé Mynsinger, outre dans La Demonomanie des Sorciers p. 202 verso, reprint, dans les gros ouvrages juridiques de Despeisses.

105 miroir du prince à identifier. cf. lyc. p. 58 - de amicorum rebus communibus - opinion des socratistes et pitagoriens touchant la communaute ou particularite des choses miroir du prince fol. 2. Ce thème peut nous aider. Question : tous les autres miroir du scripteur sont-ils des miroir du prince ?

106 et (ibi) Ascens. dictum Quartilla’ apud Petronium arbitrum, cf. lyc. page 692 - de meretricum natura - cet unique renvoi du scripteur correspond bien au dit de Quartilla (Satiricon) que Montaigne reprend - Essais 1087 B : " Et peut on marier ma fortune à celle de Quartilla ; qui n’avoit point memoire de son fillage. "

Le passage de Pétrone éclaire aussi le début de l’Essai I 23 - de la coustume et de ne changer aisément une loy receüe : " Celuy me semble avoir tres-bien conceu la force de la coustume, qui premier forgea ce conte, qu’une femme de village, ayant apris de caresser et porter entre ses bras un veau des l’heure de sa naissance, et continuant tousjours à ce faire, gaigna par l’accoustumance, que tout grand bœuf qu’il estoit, elle le portoit encore. " Source Pétrone in Budé 1922 par Alfred Ernout Satiricon XXV : " Cum haec diceret, ad aurem eius Psyche ridens accessit, et cum dixisset nescio quid : " Ita, ita, inquit Quartilla, bene admonuisti. cur non, quia bellissima occasio est, devirginatur Pannychis nostra ? " Continuo producta est puella satis bella et quae non plus quam septem annos habere videbatur, (et) ea ipsa quae primum Quartilla in cellam venerat nostram. Plaudentibus ergo universis et postulantibus nuptias ( fecerunt ), obstupui ego et nec Gitona, verecundissimum puerum, sufficere huic petulantiae adfirmavi, nec puellam eius aetatis esse, ut muliebris patientiae legem posset accipere. Ita, inquit Quartilla, minor est ista quam ego fui, cum primum virum passa sum ? Iunonem meam iratam habeam, si unquam me meminerim virginem fuisse. Nam et infans cum paribus inquinata sum, et subinde procedentibus annis maioribus me pueris adplicui, donec ad hanc aetatem perveni. Hinc etiam puto proverbium natum illud, ut dicatur posse taurum tollere, qui vitulum sustulerit. Igitur ne maiorem iniuriam in secreto frater acciperet, consurrexi ad officium nuptiale. "

Cf. Littérature latine de Jean Bayet page 512 pour C. Petronius Arbiter (65 ap. J.-C.) : " On dirait du Voltaire, mais plus pittoresque " (sic).cf. le problème de cet Ascens. qui précède la référence à Pétrone. Y a-t-il un rapport avec Josse Bade Ascensius et dont le cercle était constitué d’Ascensiani, comme on nous le rappelle dans L’apparition du livre - op. cit. page 217.

107 psaume cf. lyc. p. 891 - de precatione sive oratione hominis ad deum - les anciens in adversitatibus deos invocabant unde Psal. ad dominum cum tribularer clamavi et exaudivit me. Il s’agit du psaume 120 verset 1 (psaume 119 du Concordantiae... Vulgat.) : ad Dominum cum tribularer clamavi. Le scripteur mêle ici français et latin, et paraît pratiquer les Psaumes, puisque nous n’avons pas de référence. Le thème des psaumes renvoie aussi à toute la littérature protestante de l’époque (cf. Marot et notre note 36). L’édition strasbourgeoise dont je dispose - Psalterium Davidis Carmine redditum per Eobanum Hessum... M. D. XLII - avec préface de Luther et Mélanchton comporte des explications de ce psaume à la page 352. Le scripteur part des Anciens et des dieux, puis introduit la Bible, avec un unde, qui mérite attention, pour comprendre sa tournure d’esprit ici.

108 fac. quest. damour 12 p. 2 lyc. 175 - de coniugio & matrimonio - non identifié.

109 triomphe de Ies(us :) lyc.page 750 apophtegme Philostrati - de mortuis non laedendis - Cf. Colloque de Bordeaux 1992, Montaigne et l’Europe, op. cit., pages 266-267. Ce Triomphe de Jesus est probablement tiré de l’œuvre de l’Anglais Fox, protestant, que Jacques Bienvenu traduit du latin, Genève, 1562. Le traducteur ajoute un petit discours sur la maladie de la Messe. Œuvre violente contre le pape. cf. note 58.

110 vray prince 29, lyc. p. 4 - de abstinentia apoph. Alphonsi. regis. Signalons in anonymes de la Bibliothèque Nationale, c’est le seul titre de cette nature que je trouve : le vray prince et le bon subjet contenant l’unique méthode pour bien gouverner les peuples par les véritables maximes de religion et d’estat, les qualites qui doivent accompagner un prince Paris E. Richez 1636 in 1° BN 53(9)3 cf. aussi Dusouhait.

111 nature et fonction des notes : lire Isabelle Konstantinovic, op. cit., pages 7, 8, 9 et 12 : " Le riche héritage des recherches accumulées permet d’aborder sur le même plan la littérature " potentielle " c’est-à-dire toutes les sources possibles et la littérature qui fait découvrir Montaigne au travail... Le phénomène d’interférence, où plusieurs "sources" se combinent et se transforment chez Montaigne sous l’effet de la création littéraire, pose des problèmes particuliers, et pas seulement en ce qui concerne leur repérage ou leur appréciation... Il y a aussi un phénomène qui trouve son explication dans une des techniques du travail de Montaigne ; on remarque depuis toujours que des recherches plus approfondies écartent un certain nombre de prétendues " erreurs " de l’écrivain. De telles recherches peuvent, ailleurs, éclaircir peut-être complètement le travail littéraire de Montaigne ; ou encore sa complexité... "

112 expertises

écriture/écritures :

Je ne tiens pas à polémiquer (mais ce m’est, en conscience, une obligation d’en parler) sur une expertise, faite à partir de quelques extraits : treize reproductions du Lycosthenes, qui m’avaient été demandées pour garantir, vis-à-vis du Journal Le Monde, la crédibilité de ma découverte, (et non l’identification de mon scripteur !) ; jamais je n’aurais imaginé que ces extraits, limités, souvent en macro-photographies, d’un chantier important et cohérent, seraient examinés pour confirmer ou infirmer l’hypothèse montaignienne ! j’ai eu la surprise de recevoir le résultat, excluant Montaigne, de façon abrupte, de ce qui avait tout l’air d’une expertise, faite par deux savants éminents (dont l’un que je connaissais par ses travaux avait toute mon estime). Le rencontrant ultérieurement je lui fis part de ma perplexité sur un jugement aussi tranché en pareille affaire, qui s’ouvrait sur des années de travaux aux méthodologies diversifiées. Il me confirma qu’il avait bien, sur demande, avec un collègue, consulté mes treize extraits et les avait comparés à Bordeaux, avec un rapport de 1560, dont j’ai de longue date le fac-similé de la main de Montaigne et avec le l’Angelier, mais qu’il s’était borné à formuler un avis prudent et qu’en tout état de cause, ayant déjà suffisamment pratiqué des expertises pour la justice, il avait eu pour principe d’émettre toujours une présomption, assortie de prudentes réserves, s’agissant surtout du destin d’une personne. Je devais plus tard rencontrer l’autre expert sur mon écran de télévision, et dans la presse : je le vis décider de façon quasi absolue de l’identification d’un scripteur, à partir de quelques éléments limités, mais qu’il jugeait, malgré le cauchemar que cela constituait pour lui, l’expert, disait-il, décisifs ! Identifier mon scripteur, est très important certes ; mais les satisfactions intellectuelles et morales de ce chantier sont telles, que Montaigne ou pas, je suis déjà comblé par une telle aventure qui s’ouvre aussi aux autres. La prudence nécessaire à notre recherche est méthodologique ; la prudence dans l’expertise judiciaire, qui, avec l’honneur et la dignité sociale, engage la chair et le sang, est, comme chez Montaigne, sagesse. Il va de soi que le l’Angelier avec ses larges marges de feuilles libres, que le scripteur peut tourner à sa guise, offre des conditions d’écriture beaucoup moins contraignantes que les marges de deux centimètres, d’un ouvrage relié, réduit et épais qui se prête à un ductus nettement plus juxtaposé que lié et cursif ; en outre, les notes du Lycosthenes s’apparentent bien plus à l’activité scolaire ou de glose, par leur nature même, sinon par leur situation chronologique, d’où des rémanences " archaïques " par rapport à la correspondance ou à un rapport ou au l’Angelier sur de libres pages destinées à d’autres. On ne peut enfin, mihi videtur, juger systématiquement et exclusivement un fait nouveau - c’est le cas de notre Lycosthenes - à partir de ce qui est reconnu : tous les problèmes doivent être mis à plat à l’occasion d’une découverte. Un exemple : dans les notes du Nicole Gilles, Montaigne écrit roë, or il n’y a, me semble-t-il, aucune occurrence de roë dans le l’Angelier ou dans les Essais, où l’on trouve toujours, comme chez mon scripteur, roy. Si nous ne disposions pas de textes plus étendus et si nous étions réduits à juger en myopes sur cette seule donnée, pourtant incontestable, on s’exposerait à une grave erreur. Autre exemple, plus général : Montaigne disposait, dit-il, d’environ mille livres ; il nous en reste quelques dizaines, l’authentification se fait exclusivement à ce jour à partir de la signature. Où Montaigne a-t-il écrit qu’il avait signé tous ses livres ? Je suis convaincu qu’on authentifiera un jour d’autres ouvrages à partir de paramètres qui ne sont pas opératoires aujourd’hui, papier, encres, empreintes... ou autres critères que nous ne soupçonnons même pas à ce jour. On pourra consulter outre les ouvrages de paléographie déjà indiqués, (cf. note 4) pour aborder et réactualiser ces problèmes, à titre indicatif, tant la bibliographie est immense, et dans l’ordre chronologique : Physiologie de l’écriture cursive, du Dr Caillewaert, paris, Desclée de Brouwer, 1927. Ancien, mais utile. L’Analyse de l’écriture par Daniel Charraut, Jacques Duvernoy et Louis Hay in revue La Recherche, n° 184, janvier 1987. Science et vie, n° 906, mars 1993 : " La graphologie en procès ". Science et vie, n° 908, mai 1993. L Analyse des écritures d’Alfred Tajan et de Guy Delage, Le Seuil, 1972. Télérama, n° 2179, 25 octobre 1991, " Tous les goûts sont dans la rature ". Calligraphie de Claude Mediavilla, Imprimerie Nationale, 1993. Lire, n° 217, octobre 1993, Entretien avec Louis Hay, " Tout cela n’est pas très scientifique ". Louis Hay qui publie (collectif) chez Hachette CNRS, Les Manuscrits des écrivains, s’efforce dans Lire de distinguer la scientificité ou l’imposture ou la légèreté en cette affaire. Déplorons in fine avec R. Bernoulli (op. cit. p. 56) que l’étude du graphisme de Montaigne " ait été négligée ". Notre chantier l’imposera.

CAVE, lector candide : ajout du 6 décembre 2005 : Réitérons notre prudence : le travail scientifique sur les écritures - expertises, paléographie...- est plus que légitime, nécessaire. Mais puisque nous avons en note 4 signalé l’ouvrage d’Alain Buquet, impressionnant de scientificité, voici ce que nous avons enregistré le concernant :

AFFAIRE BOULIN cf enregistrement de France Inter 30/10/02 13/14 h

La fille Boulin a relancé l’affaire avant prescription. Ce n’est pas un suicide. On conteste les écrits attribués à Boulin. Olivier Guichard gaulliste historique conteste la thèse officielle. " J’ai toujours pensé que... qu’il ne s’était pas suicidé. Ce que j’ai lu à l’époque m’a paru comme disait Malraux... farfelu. Ca me paraît une bonne raison pour ne pas tenir la route..."

Le journaliste : " Enfin il y a l’expert en écritures désigné dans cette affaire pour authentifier le bristol qu’aurait laissé Boulin dans sa voiture. Alors si à l’époque Alain Buquet avait conclu qu’il s’agissait bien de l’écriture de Boulin il ne valide pas pour autant la thèse officielle."

Buquet (ton et rythme d’une personne agacée) : " Si vous voulez à ce moment là c’était une affaire d’Etat. Sûr à 100%, sûr à 100 % ça veut dire quoi ? on sait pas ! A ce moment-là on n’ faisait pas de calculs de probabilités pour savoir... pour se prononcer dans la certitude avec une sécurité déterminée. Mais moi si vous voulez... bon... j’aurais très bien pu conclure autrement. C’est exactement comme la méd’cine. La... la méd’cine n’est pas une science exacte ! Moi ce que je continue à dire c’est que c’est pas parce que on a identifié l’écriture de Monsieur Boulin sur ce bristol que forcément Monsieur Boulin s’est suicidé.... parce que en fin de compte ce bristol qui est arrivé comm’ ça parachuté sur la voiture on se demande qu’est-ce qu’il vient faire là bon ! Moi c’est ce que j’ pense, mais enfin il est là il est là ! hein ? bon ! On a pu le forcer à l’écrire ! "

FIN de l’intervention d’Alain Buquet.

113 ITEM, Louis Hay : nous lui avons fait part de notre inquiétude sur les expertises sommaires ou précipitées, et lui avons indiqué que nous souhaitions déployer le chantier largement avant de nous engager dans des travaux plus spécifiques. Lire le passionnant ouvrage De la lettre au livre, sémiotique des manuscrits littéraires de Louis Hay et de son équipe, édition CNRS, 1989, dont je vous livre la conclusion de Jacques Anis, bien adaptée à notre chantier : " On a vu que l’ergonomie du livre s’était construite au cours des siècles. L’accélération des mutations techniques - la faible résolution et l’étroitesse des écrans seront rapidement dépassées - (n.b. c’est fait en 1994) ne nous laisse pas cette durée. L’exploitation rationnelle de ces nouveaux media, qui intégreront texte, image et son, la complémentarité entre eux et le livre, qui restera un pivot essentiel de la culture et auquel, à travers le développement de la Publication Assistée par Ordinateur, l’ordinateur offre des chances de renouveau, figurent parmi les enjeux culturels des prochaines décennies. "

114 renvois de Lycosthenes : je suis convaincu que sont déjà applicables, prudemment, mais sûrement (comme nous l’avons déjà pressenti ci-dessus à propos de notre exposé sur les Apophtegmes) aussi bien à Erasme qu’à Lycosthenes, les mots de M. Beaujour, cités par André Tournon op. cit. page 403 : " Montaigne réduit les lieux communs (...) à la particularité d’une écriture indisciplinée qui les parcourt pour les défaire. "

Avant Montaigne, s’insinue déjà, me semble-t-il, une subversion des lieux communs. A débattre. Le problème était abordé déjà par Emile V. Telle : " Essai " chez Erasme " Essay " chez Montaigne " in Bibliothèque Humanisme et Renaissance, 1970, tome XXXII, où l’auteur concluait plutôt à un " contraste fertile entre Erasme et Montaigne ". cf. Carrefour Montaigne, op. cit.

115 anachronisme : cité par D. Ménager in Introduction à la vie littéraire du XVIe siècle, Bordas, p. 5. Nous devrions, dans un premier temps, pour appréhender correctement notre chantier - mais est-ce possible ? - faire abstraction de plus de quatre siècles de sédimentation littéraire et surtout de notre conception de la Littérature française ; en outre le poids de Montaigne, en cette affaire, même si lui à l’époque émettait quelque doute sur la survie de son œuvre, constitue paradoxalement un handicap par sa stature même : " A cette époque des " premiers combats pour la langue française ", la victoire des langues vulgaires n’est point acquise, et même si Budé, pour s’attirer ses faveurs, avait offert à François Ier, en français, et sous forme manuscrite, dans les années 1520, une traduction des Apophtegmes qui - et ce n’est pas rien - donneront lieu après la mort du savant à l’Institution du Prince, le même Budé s’est exclusivement cantonné ensuite dans le grec et le latin ; Louis Delaruelle ose donc écrire, en 1907 : " Il semble que le français soit incapable de porter la pensée et d’être employé comme langue littéraire (...) ; le triomphe de l’humanisme eût été la mort de l’esprit français ". Le Lycosthenes et son scripteur se situent dans ce maelström indécis, où la langue latine retransmet les anciennes cultures, grecques et romaines ; mais ce tout puissant humanisme latin, malgré les apparences, en assurant cette ultime et féconde fonction, déjà se désagrège, faisant place à des surgeons. Fragiles surgeons... c’est bien comme tels qu’il faut interpréter ces lignes en français qui courent sur les marges de 2 centimètres du Lycosthenes. " (E. Ithurria, op. cit., colloque de Bordeaux, 1992, pp. 253 et 254.)

Cf. Claude Longeon, Premiers combats pour la langue française, Livre de Poche, 1989, où il est question de Macault, source très riche du scripteur. Voir aussi de Cl. Longeon : Une Province française à la Renaissance : la vie intellectuelle en Forez au XVIe, Service des reproductions des thèses, Université de Lille III, 1976. Ouvrage important pour nous, notamment pour Papon et Etienne Du Tronchet, qui intéressent notre scripteur. Cf. Delaruelle Louis, Guillaume Budé, les origines, les débuts, les idées maîtresses, Paris, Honoré Champion, 1907. Puisque nous évoquons Budé, ici, je me permets de repérer (tout en m’interrogeant), dans les émissions de février 1994 de France Culture consacrées à Budé, ce qui est dit notamment par Alain Michel, passim et en substance : " Budé est le tenant de la profondeur alors qu’Erasme était plutôt le tenant de la vulgarisation et de la simplification... pour Budé il y a aussi la notion de risque, le christianisme au risque des études des Anciens, les études sont pour Budé une offrande au Christ, car Budé, critique et moderne, et dont l’épistémologie plaide pour un retour sur soi, reste profondément chrétien. "

Faut-il enfin rappeler que le choix du français est aussi un choix politique. cf. l’ordonnance de Villers-Cotterêts - 15 août 1539 - même année que la traduction par Macault des Apophthegmata d’Erasme. Montaigne nous précise - Essais 418 A - que quelle que soit la langue de ses livres, il leur parle en la sienne, comme notre scripteur. Le français, me semble-t-il, ne représente pas la masse connue des annotations marginales et manuscrites du XVIe siècle : cela ne constitue-t-il pas aussi une particularité de notre scripteur ?

116 Si nous identifions le scripteur comme étant Montaigne, le chantier Lycosthenes, montrant en filigrane le profil de l’auteur des Apophthegmata et de l’Eloge de la Folie, établira de façon décisive la filiation érasmienne des Essais. L’exclusion de Montaigne deviendrait, me semble-t-il, sinon plus, du moins aussi énigmatique : s’il existe en effet un terreau commun à tous ces humanistes de la Renaissance française, la singularité, ici, du profil, comme l’accumulation massive des sources convergentes, et les rencontres multipliées d’intersections extraordinaires, font de notre scripteur, selon André Tournon, un sosie, ou ce que j’appelais, il y a déjà quelques années, au fur et à mesure que s’accumulaient de troublantes complicités, l’ombre de Montaigne.

Si notre scripteur devait rester un inconnu ou un anonyme, ce que je ne crois pas étant donné l’ampleur et l’originalité de ce chantier, nous garderons de cette découverte l’expérience d’une rencontre extraordinaire, qui m’aura, en profondeur, révélé la richesse de notre XVIe siècle et surtout démontré son actualité.

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