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Le compte rendu de M. Max Engammare concernant l’édition Slatkine du Lycosthenes

lundi 10 juin 2002, par Equipe du Lycosthenes

BHR (Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance), Tome LXII, 2000.

Conrad LYCOSTHENES, Apophthegmata et son annotation manuscrite , reprint de l’édition parisienne de Jacques Dupuis, publié par Etienne Ithurria, Genève, Slatkine Reprints, 2 volumes, 1998, [34]-1130-[28] et 344 pages.

Konrad Wolfhart, qui avait comme tant d’autres hellénisé son patronyme, fut un compilateur infatigable et un représentant de la littérature gnomique de la Renaissance allemande, dont les Apophthegmata sont le grand oeuvre. Parce qu’elle a limité son travail éditorial à la distribution alphabétique en lieux communs des apophthegmes d’Erasme, la critique a délaissé le compilateur, alors que ses apophthegmes connurent un succès européen avec au moins vingt-cinq éditions de 1555 à 1635 (publiés à Bâle, Lausanne, Genève, Lyon, Paris, Londres et Cologne)1, succès dont il faut rendre compte. On saura donc gré à E Ithurria d’avoir mis à notre disposition l’exemplaire annoté qu’il a découvert au marché aux puces de Toulouse en 1986, mais également de reconnaître d’emblée une naïveté passionnée (n. 3, p. 85) et une " candeur des innocents " (p. 15). La captatio benevolentiae du lecteur était nécessaire, car dans le commentaire - l’éditeur moderne ouvrant ce qu’il appelle son chantier -, quelques excellentes remarques et des identifications de sources délicates se font difficilement place au milieu de propos approximatifs. La présentation est peu méthodique, avance des rapprochements lexicaux guère significatifs2, d’autres insolites3, n’omet aucun jeu de mots rustique (" la méthode à Bodin ", p. 22 ; " une Marguerite de Navarre n’exclut pas une pâquerette ", p. 34 ; etc.), rejette en note ce qu’il faudrait voir dans le texte, utilise enfin de multiples corps de caractères différents, rendant l’ensemble encore plus touffu4. On doit d’autre part regretter que la transcription soit diplomatique, n’introduisant aucune ponctuation, ne résolvant aucune abréviation (un seul exemple récurrent : " Val max " p. 135 de l’édition ancienne ; p. 143 du commentaire moderne). Candeur il y a bien, mais il serait trop aisé de la blâmer avec excès, alors qu’E Ithurria a non seulement beaucoup travaillé, pratiqué Montaigne, acheté de nombreuses éditions du XVI’ siècle, mais encore consulté les meilleurs seiziémistes français. Restent deux questions : les annotations sont-elles de la main de Montaigne ? Et si elles ne le sont pas, conservent-elles un quelconque intérêt ? A la première question, force est de répondre non ; à la seconde, le ’oui’ est tout aussi vibrant que fut le non. Contre l’hypothèse Montaigne : l’écriture bien sûr (les chiffres sont d’ailleurs un premier moyen simple de distinguer les deux mains5), l’annotation quasi exclusivement en français, les innombrables références faites à Erasme édité en français, le Plutarque traduit par Amyot lu par le scripteur dans une édition de 1587 (p. 47), mais d’autres encore. Le " perlegi " donne la date de lecture et l’âge, or la mention " 1566 " sur la page de garde (lieu insolite) n’est pas suivi de " XL IX ", qui ne correspond d’ailleurs pas à l’âge de Montaigne en 1566, mais plutôt de " XL S ", le " S " se terminant par un tilde : il pourrait s’agir du prix d’achat en 1566, 40 sous, ce qui serait cependant très cher, même pour un volume de près de 1200 pages considéré déjà relié. L’écriture petite n’est pas davantage un argument en faveur de Montaigne - écrivant petit certes, mais pas toujours -, d’autant plus qu’il s’agit d’un in-octavo, argument oublié par Ithurria (p. 35). Inutile de poursuivre, Montaigne n’est pas le "scripteur". En revanche l’annotation abondante de cet exemplaire des Apophthegmes est passionnante. L’annotation des livres à la Renaissance retient depuis peu l’attention des chercheurs6 et celle des " scripteurs " de Lycosthenes7 les intéressera au plus haut point : méthode de lecture, type d’annotations, dialogues avec le compilateur, complément et correction. Le "scripteur " principal, et E. Ithurria nous met sur la piste judicieusement (p. 45s), annote de manière passive, accueillant simplement une anecdote trouvée chez Amyot, ou de manière active, transformant, sélectionnant, associant tel texte lu chez Amyot à telle vedette de Lycosthenes plutôt qu’à telle autre. Les lectures et les informations livrées par l’annotateur anonyme sont tout aussi captivantes. On lit ainsi une référence à Martin Guerre (p. 728 de l’édition ; n. 101, p. 106 du commentaire), et la résolution des lettres " mart gue. " n’était pas évidente ; d’autres à Rabelais, à Boaistuau, à Agrippa de Nettesheim et tant d’autres (liste complète p. 36-40). Un grand merci donc au " professeur de cinéma " (p. 44) qui a fait un superbe cadeau aux spécialistes de la Renaissance, leur offrant tout à la fois le texte des apophthegmes et un chantier dont la fouille reste à parachever, mais qu’il a su déjà exploiter, démontrant par exemple que Montaigne a certainement lu et utilisé Lycosthencs (p. 64ss), malheureusement pas cet exemplaire.

Genève. Max ENGAMMARE

1 L’éditeur en reconnaît au moins quinze de 1555 à 1633 (n. 36, p. 90-, chiffre donné par Saulnier dans sa notice du Grente), mais les instruments récents, tel le VD 16, permettent de quasi doubler ce chiffre.

2 L’utilisation du "beau mot vieilli" attremprance chez l’annotateur anonyme et Montaigne n’est pas un rapprochement significatif (note 2, p. 85), le mot étant très usité au XVI’ siècle, venant régulièrement sous la plume de Calvin et tant d’autres.

3 Que vient faire ce " type Omar m’a tuer" ici (p. 34) ?

4 Sans parler des marges supérieures et inférieures du companion book qui n’atteignent que rarement un centimètre : le confort du lecteur s’en trouve sérieusement amoindri, L’index du début est en outre bien complet, les folios **ii v° et **iii r° ayant été montés par erreur entre les folios [*viii] r° et v°.

5 Les " 2 " et les " 3 " sont particulièrement différents. En raison de la date de 1566, j’ai comparé les notes du Lycosthenes avec les notes abondantes de Montaigne portées dans son exemplaire du De rerum natura (cf. M.A. Screech, Montaigne’s annotated copy of Lucretius A transcription and study of the manuscript, notes and pen-marks [Travaux d’Humanisme et Renaissance 325], Genève, 1998). Le " perlegi " est en effet daté d’octobre 1564 (cf p. 4—6).

6 Voir à ce sujet la très intéressante livraison de la Revue de la Bibliothèque nationale de France, N° 2, Mai 1999, " Le Livre annoté ", sous la direction de Jean-Marc Chatelain.

7 Le " Mos Italicus " de la p. 18 de l’édition de 1560 est bien d’une main différente de celle des longues et nombreuses annotations marginales (cf. p. 32s du commentaire), qui, celles-là, appartiennent à une même main.

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