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Le point des recherches

débat BHR

lundi 10 juin 2002, par Equipe du Lycosthenes

Suivez le déroulement des événements : en octobre 2000, Etienne Ithurria soumet, à titre personnel, deux documents à une quinzaine de spécialistes éminents, français (Paris, Marseille, Bordeaux, Tours) et étrangers, notamment d’Italie (Florence), d’Angleterre (Oxford), des Etats-Unis (Chicago, Princeton). Après un an d’attente d’observations éventuelles, voici, sur Internet, comme prévu, ces deux textes, le premier pour démontrer que le scripteur du Lycosthenes est bien un EYQUEM et qu’il faut en tirer toutes les conséquences ;

le second, pour répondre au compte rendu de M. Max Engammare (Droz- BHR) concernant l’édition Slatkine des Apophthegmata. Affaire à suivre...

L’Enigme du Lycosthenes :
une catastrophe.

Depuis 1986, j’ai exploré le Lycosthenes annoté que j’ai par hasard rencontré aux Puces de St Sernin, à Toulouse. J’ai décrypté intégralement les milliers de notes, j’ai formulé l’hypothèse montaignienne de façon précise, détaillée. Trois ouvrages (édit. Slatkine 1998, édit. InterUniversitaires 1999) et le site http://www.lycosthenes.org exposent cette passionnante plongée, à l’intérieur d’un livre de 1560 et surtout la riche odyssée à laquelle nous invite un scripteur marginal. A la surprise et au flou du début s’est peu à peu par une mise au point progressive substitué un paysage complexe, mais plus net et plus précis : les spécialistes, ceux qui ont bien voulu me manifester nettement quelque réaction ou réflexion, entre autres, Jean-Claude Margolin, Fausta Garavini, Géralde Nakam, André Tournon :

  • ou bien sont de plus en plus convaincus que le scripteur est Montaigne,
  • ou bien appréciant mon travail estiment que je sais faire partager ma conviction,
  • ou bien, last but not least, pensent qu’à bien des égards ces annotations dégagent un profil montaignien (contexte, méthode de travail, librairie du scripteur, sources ).

Dernière heure : je reçois, le 13 septembre 2000 le compte rendu sur ma Publication du Lycosthenes Slatkine, dans BHR tome 62 2000, DROZ, qui enfin tranche la question, ouvrant une quatrième catégorie : celui qui sait que notre scripteur n’est pas Montaigne. Et le prouve. Un deuxième dossier suit donc celui-ci qui , lui, reste le texte du printemps et de juillet 2000.

Après mon parcours de 14 ans, je pense quant à moi avoir démontré que ce scripteur non seulement peut être Montaigne, mais que seul Montaigne, dans l’état de nos connaissances, peut rendre compte de cet objet insolite, et que son exclusion rendrait celui-ci encore plus énigmatique. Sans vouloir enfermer l’interlocuteur dans un dilemme, je dois dire que ma démonstration n’est probante qu’à deux conditions : qu’on lise attentivement toutes mes publications, guère pléthoriques, à la condition aussi, cela va de soi, que l’on connaisse de Montaigne et de Montaigne en son siècle. Me lire, et connaître Montaigne donc. Suis-je, avec ces deux exigences, trop exigeant ? C’est malheureusement possible. Peu de spécialistes, en effet, on en conviendra à la lueur des bibliographies montaigniennes, qui jalonnent ces 14 années, ont suivi de près ou même signalé mes travaux ou articles, ne serait-ce que sous forme d’hypothèse : une sorte de point aveugle, qui s’explique sans doute par l’investissement nécessaire pour accompagner sérieusement une telle recherche. Cela, semble- t- il, change un peu, à la suite des lourdes publications de ces deux années-ci, dues notamment à la détermination de Claude Blum pour les éditions Slatkine et de José Sanchez pour les éditions InterUniversitaires. Mais lecture et contrôle impliquent désir et durée, pour entrer dans ce Lycosthenes annoté, qui est, de fait, moins compliqué que complexe. En revanche la correspondance privée me permet de saluer ici bien des spécialistes attentifs dès le début.

Une saine insomnie de printemps m’incite, plus perplexe qu’amer, pour ne pas accabler le destinataire, à faire simple. Quelques minutes d’attention cette fois suffiront. Lector candide, noli timere . Flash-back fulgurant, mon rosebud à moi - que les doctes me passent ces intrusions cinéphiliques - j’inverse ma démarche : voici pourquoi, voici comment.

POURQUOI ?

@ On me dit aujourd’hui en substance, et parfois amicalement : « ... immense travail de bénédictin...admirable...copieux...méticuleux...enthousiaste...(Dieu merci, j’échappe de peu à Hernani la force basque qui va !)... votre chantier est montaignien à coup sûr, mais il n’est pas essentiel de déterminer l’identité du scripteur, car ainsi, grâce à l’énigme perpétuellement reculée, l’enquête est sans cesse stimulée et c’est plus fructueux que de s’attacher à l’identité du scripteur.. » Soit ! Mais j’ai déjà donné, comme on dit, et l’enjeu de l’identité, soit Montaigne, est pour moi et pour tous décisif, et, loin d’arrêter la recherche, cet enjeu la réinvente de bout en bout, l’approfondit, la stimule, l’enrichit. Le caractère indéfiniment « douteux » peut rassurer certains : il faudrait savoir pourquoi, et en quoi. Ce scripteur pour moi n’est pas, n’est plus un type, encore moins un prototype de lecteur humaniste au travail, mais une personne singulière, comme s’en convaincront ceux qui prendront la peine de le connaître.

@ Marc Avelot, responsable de la Fondation qui m’a soutenu dès 1989, m’a dit récemment à Paris, avec un argumentaire qu’un Machiavel mâtiné de Freud eût pu développer, mais que nous éluderons ici : « Etienne, je ne veux pas t’affliger, mais je crois que ton hypothèse - c’est Montaigne - sera admise, c’est certain, mais quand tu seras mort ! » Soit ! Mais passé un stade de résignation et d’heureuse prévision posthume, je me dis que je suis vivant, et je décide de réagir et d’agir hic et nunc. On verra pour l’au-delà plus tard. L’éternité, elle, est présente. Vive l’anthume ! Comme dit l’autre, que certains reconnaîtront : ...je renonce dés à présent aux favorables tesmoignages qu’on me voudra donner, non par ce que j’en seray digne, mais par ce que je seray mort.

@ Relisant un classique Les Manuscrits de Alphonse Dain (Diderot multimedia réédit.1997 préface de J.I.)) où ce grand spécialiste des manuscrits anciens (paléographie grecque et latine, codicologie) expose sa démarche et éclaire sa spécialité, en démontrant qu’il faut en cette affaire et de la rigueur et de l’imagination, je tombe sur ce beau passage (p.182) où il montre comment l’observation d’un fait infime peut bouleverser toute une interprétation : dans les Trachyniennes de Sophocle, la confusion d’un copiste sur la lettre initiale d’un mot, grec en l’occurrence, Omma pour Amma ( yeux pour poigne ) a donné lieu à une multitude d’interprétations, au point que, pendant quatre siècles, on bouleversait tous les autres mots du contexte pour justifier cet Omma, jusqu’au jour où un nouveau lecteur ingénieux, Desrousseaux, âgé de près de 95 ans, rétablissait simplement le A au lieu du O, rendait le tout parfaitement clair, et les gloses, inutiles. Une conjecture admirable, pour reprendre l’expression de Dain. Conjecture, ça veut dire projeter une hypothèse simple, à partir d’observations sur un élément isolé, objectif. D’où un renversement, la catastrophe : une complexité aléatoire - un chaos- soudain devient cohérente - un cosmos - par l’intrusion d’un seul infinitésimal élément, qui fait basculer le tout et le réoriente selon une logique lumineuse, évidente, pertinente. De quoi me faire « gamberger »... comme dirait feu Dard qui vient de faire la belle.

CAVE LECTOR, ajout de juin 2003 : " gamberger" seulement, car Jean Irigoin que je remercie m’a signalé que l’on était revenu à l’ancienne version, la nouvelle étant sans doute liée à l’attachement et au respect du disciple Dain envers son maître ! De toute façon ce point ne met aucunement en cause mon argumentation sur le Lycosthenes, mais éclaire et nuance mes motivations. Que d’une erreur puisse sortir une positive détermination, du mal un bien, voilà qui eût ravi Montaigne, parce que nous ne goûtons rien de pur, parce que par divers moyens on arrive à pareille fin, parce que le profit de l’un est dommage de l’autre, parce que sourdent divers evenements de mesme conseil, parce que nous pleurons et rions d’une mesme chose... et eût ravi aussi notre scripteur qui écrit, lyc.p.96 de avaritia :

" lavarice qui a este cause de faire mourir infinis hommes sauva la vie a Bepolitan ".

Ce dernier, nous raconte Plutarque/Amyot, fut sauvé par l’avarice du bourreau qui, pour récupérer proprement un vêtement somptueux, a pris tout son temps, donnant le délai de grâce ! Ambiguité des interactions humaines... Nous voici toujours en compagnie non d’un doctrinaire catéchétique, mais d’un inquisiteur singulier.

Fin de l’observation de juin 2003.

@ Dès ma découverte j’avais écrit à Edith Bayle, éminente seiziémiste du CNRS, en joignant quelques fac-similés. Sa réponse, je l’avais trouvée un peu « distanciée », mais elle m’avait, après un jeu de questions impérieuses, mais légitimes ( « qu’est-ce que vous appelez décrypter, à qui appartient ce livre ?... »), elle m’avait indiqué que les pages de garde pouvaient comporter des éléments décisifs.

COMMENT ?

Edith Bayle avait raison. Me revoici donc au début de l’aventure. Je procède à une élimination virtuelle - off - des milliers d’apophthegmata en latin, des milliers d’annotations en français, de la multitude de mes observations, et donc de l’enjeu montaignien. J’examine, non plus, comme jusqu’ici, noyés dans la masse et les méandres d’une argumentation, mais, à part, quelques éléments paléographiques, déjà bien repérés et identifiés. Ces fragments, extirpés, peuvent devenir probants et in fine l’analyse de leur séquence déterminer une identité et donc rendre compte du terreau. Je m’attache exclusivement à ces 2 lignes du scripteur :

Si moy qui suis E (y)..(u)....N ou (M) ou (U)

Le scripteur indique fermement - et en clair et bon françois, non son nom, mais son identité, puis signe. Je démontre à partir des 40 000 entrées (et 120 000 dérivés) du Dictionnaire étymologique des noms de famille de Marie-Thérèse Morlet (édit. Perrin 1998) :

* que Eyquem est bien dans les quelques dizaines de noms compatibles en E....n ou E....m ou E....u. Un « suspect » déjà.

* que, en affinant l’analyse - longueur, séquence, jambage (vers le bas), hampe ou haste (vers le haut) et en tenant compte de tous les résidus paléographiques, seul Eyquem ou peu s’en faut est compatible avec ces vestigia.

Même si, de prime abord, et en élargissant de la façon la plus extensive possible l’échantillonnage plusieurs noms répondent aux criteriums - E/u ou E/m ou E/n - aucun de ces noms ne pourrait faire écho à notre chantier montaignien ni surtout en rendre compte.

Si ce scripteur peut s’identifier à Eyquem.... revenons à ce Lycosthenes, avec cette nouvelle donne.

Désormais, quels que soient les problèmes posés par rapport à l’hypothèse montaignienne à partir des milliers de notes (librairie, écritures...) il faudra les éclairer, les approfondir, les élucider en fonction de cette réalité incontournable : il s’agit de Eyquem et compte tenu de la parenté montaignienne, désormais acquise, de ce chantier, auquel nous revenons résolument à présent, cet Eyquem ne peut être que Montaigne.

OBJECTIONS

En m’excusant de créer un objecteur pas forcément aimable, ni empreint d’esprit de finesse. On en trouve. (nb ceci est écrit avant le compte rendu de Max Engammare dans BRH et donc ne pouvait le viser) En m’excusant aussi - et j’eusse dû le faire depuis le début - de pratiquer un ton guère digne d’une trogne magistrale, pour reprendre encore l’expression de quelqu’un de connu :

Mais vous n’êtes ni chartiste, ni expert ! Certes, et mon dossier est évidemment soumis à la critique des personnes compétentes. Mais anch’io son’ pittore pour reprendre Le Corrège ébloui ( mais pas démotivé) par la Sainte Cécile de Raphaël : Et moi aussi je suis peintre ! Un travail de 14 ans dans les graphies du XVI ième siècle, le décryptage intégral des annotations, me donnent une certaine légitimité, d’autant que, en l’occurrence, les éléments à identifier sont bien visibles, peu nombreux, et ne défient pas la lecture comme les cursives notariales, dont certaines ne sont pas près de trouver leur Champollion. Mais ce n’est pas un E initial...mais ce n’est pas un M...(ni un N...ni un U) final... Vous vous faites du cinéma en projetant vos lettres a priori ! Réponse : le défilé rigoureux de toutes les lettres impose le E...le u...le m...ou le n. Point besoin d’un dossier copieux ni complexe :

a) l’observation attentive de ces îlots paléographiques, parfaitement visibles (lettre initiale et lettre finale, sans négliger les traces érodées compatibles avec un Y et un QU intermédiaires),

b) leur confrontation avec les graphismes répertoriés dans les cursives, les lettres imprimées et les riches interactions manuscrits/imprimés, au XVI ième siècle,

c) leur comparaison avec tous les noms de famille possibles, à partir des listes intégrales, (et non plus seulement des parlementaires, comme je l’avais d’abord fait, à partir des travaux de Fleury Vindry, Champion 1910, ce qui était déjà pour le moins troublant), en constatant, et c’est une chance, me dit un collaborateur, que les noms commençant par un E sont relativement peu nombreux,

nous conduisent, de façon probante, à Eyquem. Le E , très caractéristique avec sa rondeur initiale et son inclusion aiguë, se retrouve partout. J’en donne des exemples aussi bien imprimés que manuscrits. Les variations personnelles n’entament pas les constantes. Le reste, le u, le n ou le m, final, suit, à la lumière du graphisme du scripteur lui-même dans son Si moy qui suis.

Mais Montaigne signait Montaigne... mais Montaigne avait coutume de... ou n’avait pas coutume de... ou tout autre argument se référant à ce qui est admis et connu jusqu’ici n’abolit pas ce fait que, parmi tous les noms, Eyquem rend compte effectivement du graphisme.

Mais qui vous dit, qui nous dit que c’est le même scripteur qui intervient partout dans cet ouvrage, d’autant qu’il y a par ailleurs un Ex libris ?... Argument ultime digne du tour désespéré de ladite Apologie de Raymond Sebon et qui nous contraint malgré nous à quitter nos deux lignes. Allons pour la disjonction ! et pastichons le bel Il y a d’Apollinaire. Dans cet ouvrage

de 1560 :

Il y a un chiffre écrit soit 1566

Il y a un Ex libris en deux segments Pl...et Iu... n’excluant pas un Parlementi Iudex

Il y a un beau graphisme qui n’exclut pas Micael...

Il y a des milliers de notes microscopiques, quelques rares macroscopiques, qui plaident pour une multiplicité indéfinie de scripteurs, si l’on s’attache aux variations parfois stupéfiantes des écritures...

Il y a une librairie montaignienne... essentiellement amyotique

Il y a 2 profils montaigniens :

militaire,

magistrat...

Il y a une quête indéfinie et modeste (lycosth.p.271)...

scientia inflat... parit dubium...

résume le scripteur, reprise comme chez Montaigne (dans les Essais et sur sa poutre !) de l’Ep. aux Corinthiens I cap.8 v.2 - la science enfle - ...que l’homme qui presume de son sçavoir, ne sçait pas encore que c’est que sçavoir (449 A ), la science enfante le doute, récupération résumée en latin (ce qui n’étonnera pas le connaisseur) du français d’ Amyot/Plutarque évoquant la pensée du prince des dogmatistes ! soit Aristote (et non pas Sextus Empiricus !) - et si nous aprenons de luy (Aristote) que le beaucoup sçavoir aporte l’occasion de plus doubter (507 A) . Joli pied de nez au simplisme des sources.

Il y a un vocabulaire et une orthographe compatibles avec les textes montaigniens

Il y a un Gascon qui se révèle comme Montaigne par des traces orthograhiques (- ur)

Il y a un tempérament qui dans l’entrée De meretricum natura (soit des maquerelles...) évoque une Quartilla familière, à laquelle s’identifiera Montaigne, qui, comme elle, ne se souvient plus de la date d’un dépucelage précoce...

Il y a, par conséquent, si l’on veut, que dans ce Lycosthenes annoté, on peut imaginer non pas un, mais deux, mais dix, mais une multiplicité de personnages chantant à plusieurs voix une polyphonie montaignienne, plutôt que de concevoir un Montaigne multiple. Il y a que ces milliers de graphies, fragments, segments, renvois chiffrés, peuvent, malgré leur précision et leur maniaque méticulosité, se dissoudre dans une nébuleuse montaignienne, riche, dynamique, qui ne serait pas Montaigne. La disjonction contagieuse et proliférante des scripteurs potentiels - où et pourquoi s’arrêter ? - conduit au chaos. Mais il y a surtout Eyquem, cette clé de voûte qui donne sens à ce tout vivant, complexe et centrifuge. Il y a cet Eyquem, véritable focale, qui, éliminant la folle et floue pixellisation, nous donne, enfin, le point, et nous révèle un portrait.

Mais c’est trop simple ! Réponse : c’est simple. Le scripteur annonce son identité, l’écrit et ce peut être Eyquem , chose irrécusable et donc chose déterminante déjà, et, en confrontant tous les noms compatibles ce ne peut être qu’ Eyquem, et cela devient décisif.

Mais ce serait énorme ! Quelqu’un - et non des moindres - me l’a dit, dès le début, et je comprends que l’enjeu Montaigne tétanise. Eyquem, c’est heureusement simple. Montaigne, en effet, c’est énorme. Il faut faire avec.

CONSEQUENCE

Ce Lycosthenes n’est pas seulement montaignien. Cet annotateur est Montaigne. Dès lors tous travaux prétendant explorer les Essais et/ou rencontrer Montaigne, de façon scientifique, donc rigoureuse et exhaustive, doivent, à mon sens, en tenir compte. Lors de mes premières investigations, je considérais déjà que, Montaigne ou pas, l’apport de sources nouvelles des Essais méritait attention. Aujourd’hui, quitte à choquer et au risque de paraître arrogant, tel l’Epaminondas des Essais Focalisation " amyotique" : un exemple.et du scripteur !, j’estime qu’ignorer ce Lycosthenes affecterait d’obsolescence bien des travaux sur Montaigne. Il ne sera pas dit que je ne l’aurai pas dit. De mon vivant. Dès 1987, André Tournon considérait que ma première synthèse d’une quarantaine de pages comportait des arguments très forts pour voir chez ce scripteur la main de Montaigne. En 1992, à Bordeaux, Michel Simonin me confiait qu’en tout état de cause on ne pouvait faire une impasse sur ce Lycosthenes. En 1995, Fausta Garavini portait mes travaux dans les Sources des Essais (in Encyclopaedia Universalis).Pour ma part je vis depuis 1986 une aventure énigmatique. Je souhaite que la communauté scientifique des seiziémistes et des montanistes applique ici la vive vertu étymologique du scepticisme, à savoir l’examen attentif de ce Lycosthenes annoté, pas à pas révélé, désormais validé, mais auquel, en aucun cas, on ne saurait s’arrêter, parce que, nous le savons, notre plaisir sera toujours dans l’à pleines voiles des Essais, comme pour Orson Welles qui, au détour d’une conversation, disait simplement :

« Montaigne est le plus parfait écrivain que le monde ait produit. Je le lis littéralement chaque semaine, à la façon dont les gens lisent la Bible, pas très longtemps ; j’ouvre mon Montaigne, lis une page ou deux, au moins une fois par semaine, pour le plaisir, comme ça . Pour moi, il n’y a pas de plus grande joie au monde....En français, pour le plaisir d’être en sa compagnie. Ce n’est pas tellement pour ce qu’il raconte, mais c’est un peu comme d’attendre un ami, vous savez. Pour moi c’est quelque chose de merveilleux, de très cher.. J’ai de l’affection pour Montaigne. C’est un grand ami de ma vie ». E. ITHURRIA Ciboure/Plaisance printemps/juillet 2000

ANNEXE

Michel de Montaigne alias Eyquem : Identité et noblesse

Essai I 46 DES NOMS (édit. Villey p.278)

...C’est un vilain usage, et de tresmauvaise consequence en nostre France, d’appeler chacun par le nom de sa terre et Seigneurie, et la chose du monde qui faict plus mesler et mesconnoistre les races. (=familles)... Un cabdet de bonne maison, ayant eu pour son appanage une terre sous le nom de laquelle il a esté connu et honoré, ne peut honnestement l’abandonner ; dix ans après sa mort, la terre s’en va à un estrangier qui en faict de mesmes : devinez où nous sommes de la connoissance de ces hommes. Il ne faut pas aller querir d’autres exemples que de nostre maison Royalle, où autant de partages, autant de surnoms (= noms de famille) : cependant l’originel de la tige nous est eschappé.

Essai II 16 DE LA GLOIRE (p.626/627)

Nous appellons agrandir nostre nom, l’estandre et semer en plusieurs bouches ; nous voulons qu’il y soit receu en bonne part, et que cette sienne accroissance luy vienne à profit : voylà ce qu’il y peut avoir de plus excusable en ce dessein. Mais l’exces de cette maladie en va jusques là que plusieurs cerchent de faire parler d’eux en quelque façon que ce soit. Trogus Pompeius dict de Herostratus, et Titus Livius de Manlius Capitolinus, qu’ils estoyent plus desireux de grande que de bonne reputation. Ce vice est ordinaire. Nous nous soignons plus qu’on parle de nous, que comment on en parle ; et nous est assez que nostre nom coure par la bouche des hommes, en quelque condition qu’il y coure. Il semble que l’estre conneu, ce soit aucunement avoir sa vie et sa durée en la garde d’autruy. Moy, je tiens que je ne suis que chez moy ; et, de cette autre mienne vie qui loge en la connoissance de mes amis, © à la considerer nue et simplement en soy, (A) je sçay bien que je n’en sens quand je seray mort, je m’en resentiray encores beaucoup moins ; (C) et si perderay tout net l’usage des vrayes utilitez qui accidantalement la suyvent parfois ; (A) je n’auray plus de prise par où saisir la reputation, fruict ny jouyssance que par la vanité d’une opinion fantastique. Et, ny par où elle puisse me toucher ny arriver à moy. Car de m’attendre que mon nom la recoive, premierement je n’ay point de nom qui soit assez mien : de deux que j’ay, l’un est commun à toute ma race (= famille), voire encore à d’autres. Il y a une famille à Paris et à Montpelier qui se surnomme (= nomme) Montaigne ; une autre, en Bretaigne et en Xaintonge, de la Montaigne. Le remuement d’une seule syllabe meslera nos fusées (= fils de nos destinées), de façon que j’auray part à leur gloire, et eux, à l’advanture, à ma honte ; et, si les miens se sont autresfois surnommez (= nommés) Eyquem , surnom qui touche encore une maison cogneuë en Angleterre. Quant à mon autre nom ( Michel) , il est à quiconque aura envie de le prendre. Ainsi j’honoreray peut estre un crocheteur en ma place. Et puis, quand j’aurois une marque particuliere pour moy, que peut elle marquer quand je n’y suis plus ? Peut elle designer et favorir l’inanité ? ...Mais de cecy, j’en ay parlé ailleurs. (dans l’Essai I 46)

Villey pour et, si croit devoir préciser = et encore. Le L’Angelier porte Et si sans virgule. Observons que le scripteur porte aussi un si pour introduire son identité. Ce n’est pas un hasard. Il se passe quelque chose de subtil, mais de net, entre Eyquem et Montaigne. Villey ajoute que notre philosophe est le premier à avoir supprimé le nom de Eyquem dans sa signature. Constatons donc que Eyquem n’apparaît qu’une fois dans les Essais avec un si comme ici, comme s’il était important d’affirmer - quoi qu’on en ait - une identité. Rappelons que Montaigne ne devient lui-même officiellement Michel de Montaigne - soit noble anobli par le lieu Montaigne - qu’à la mort de son père en 1568, mais qu’il revendiquera, dans ses indications à l’imprimeur, ce nom pour ses Essais ! Michel de Montaigne apparaît cependant dans divers actes parlementaires, dès 1557, par exemple dans les Lettres concernant l’affectation des magistrats de l’ancienne Cour des Aides de Périgueux...Second Président Michel de Montaigne, ou dans des arrêts au rapport de Michel de Montaigne, par exemple en 1562, en 1563. En 1566 à l’occasion du mariage de son fils, Pierre Eyquem fait une donation à son fils Michel Eyquem de Montaigne (sic). A partir de 1575 Eyquem qui rappelle l’origine non noble, et qui sent sa roture, son comptoir et son harenc, se fait rare ou disparaît, et Eiquemius est cancellé dans le Beutherius familial. On est allé jusqu’à reprocher à Montaigne d’avoir voulu occulter son origine au profit d’une ancienne noblesse : par exemple Armaingaud dans une longue note de son édition. Je pense, qu’après d’autres, James J. Supple, dans son article L’orgueil nobiliaire de Montaigne - in Montaigne et les Essais Champion-Slatkine 1983 - règle cette affaire, dans sa note p.109 : " Si Montaigne tenait à faire oublier ce nom avec toute l’ardeur qu’on voudrait nous faire croire, il aurait pu n’en pas parler. " Dont acte. Ceci rédigé, je constate que dans son Nous Michel de Montaigne (Seuil 1980 p.174) Antoine Compagnon affine et approfondit mieux que brillamment, qu’on me passe l’expression, ce nomen-land

Eyquem-Montaigne,

dans son chapitre Tel père, tel fils.

Nous ouvrons ci-dessous le dossier paléographique, en nous appuyant sur le Manuel de paléographie latine et française - Paris Alphonse Picard, nombreuses éditions jusqu’en 1924 - de Maurice Prou, qui, à la page 144, observe que l’écriture du XVI° siècle est d’un déchiffrement difficile. D’abord, écrit-il, elle est très rapide, très personnelle. Observation pertinente que nous faisons nôtre. Nous consulterons en outre Lire le français d’hier, Manuel de paléographie moderne XV°-XVIII° siècle - A. Colin 1991 - de Gabriel Audisio et Isabelle Bonnot-Rambaud, qui, dans leur excellent chapitre 4 - L’art de l’écriture, un succès d’imprimerie ? - nous rappelle que l’invention de l’imprimerie, loin de faire disparaître le texte manuscrit, contribua sans doute à développer, dans un premier temps, la réflexion sur l’écriture elle-même et sur ses rapports avec la communication en général. Mise en évidence des riches interactions manuscrits/imprimés : nous voici au cœur même de notre problématique et de notre démonstration. Nous consultons le Dictionnaire Larive et Fleury. Nous exploitons La Faculté de Médecine de Bordeaux aux XV° et XVI° siècle par le Docteur Alexandre-Alfred Chabé 1952, à Bordeaux chez Bière Imprimeur, ouvrage tiré à 400 exemplaires, dont on comprend l’intérêt, puisqu’il donne les cursives contemporaines de Montaigne, à Bordeaux même, et de médecins que l’auteur des Essais connaissait, même s’il ne les appréciait pas toujours ! Nous nous reportons enfin à des documents officiels ou notariés appartenant à notre propre fonds. Il va de soi que nous nous limitons à ce qui nous paraît suffisant.

LISTE DES NOMS POSSIBLES EN E....N ou E....M ou E....U

In Dictionnaire étymologique des NOMS DE FAMILLE 40 000 noms et 120 000 noms dérivés Total compatible théorique : 179

Eberlin,Ebermann, Ebroin, Ebstein,

Eclangon, Eclin, Ecoutin,Ecuvillon,

Edin, Edelin, Edelmann, Edmon, Edon, Edom, Edou,

Efflantin, Efflan ,

Eggen, Eglin, Egman, Egon, Egron, Eguemann, Eguillon,

Ehm, Ehrsam, Ehremann, Ehrmann, Eidelman(n)

Eigenmann,

Elbaum, Eldin, Elhuin, Elin, Elluin, Eloin, Elouin, Elluin, Elou, Elu,

Emeriau, Emereau, Emilien, Emmelin, Esmelin, Esmelin, Emelin, Emon, Emon, Emonin, Empain, Emprin,

Enaudeau, Endelin, Enderlen, Enduran, Eneau, Enewin, Enfru, Engelbeen, Engelmann, Engeluin, Engelvin, Enjelvin, Engeran, Enjalran, Enjalvin, Ennelin, Enon,Enselin,

Eon, Eozen, Eouzan, Eozenou, Ezennou,

Epain, Eperon, Ephraim, Epiau, Epardeau, Epron,

Equin,

Eriau, Erisson, Eriteau, Erman, Ermann, Ermelin, Ermenjon, Ernou, Ernu,Ernwein, Erpin, Errien,

Esbelin, Escaron, Eschallegrain, Echallegrain, Eschasseriau, Esclapon, Esclassan, Excoffon, Escolan, Escorneboueu, Escouberou, Escourrou, Esmelin Esmieu, Esmonin, Espaliou, Esparron,, Esperandieu,, Esperbeu, Esperon, Espiau, Espin, Espineau, Espourteau, Esquieu, Esquirou, Esquivillon, Esseau, Esselin, Estan, Estancelin, Esteban, Esteben, Estelin, Estieu, Estoublon, Estrabeau, Estran, Estrem, Etanceau, Estrangin, Estripeau, Estripau,

Etanceau,Etancelin, Eterlin, Esterlin, Ethoin, Ethuin, Etlin, Etoubleau, Etoubleau, Etourneau, Etterlen, Etterlin,

Eulin, Eurin, Even, Evenou,Evennou, Evin, Evrechon, Evrouin, Excofflon,

Eyballin, Eyballin, Eychenu, Eydieu,, Eydon, Eyermann, Eygun, Eymann, Eymaron, Eymin, Eymon, Eyquem, Ezavin

En outre le vestige supérieur de la 2ième lettre n’est guère compatible qu’avec un Y. Restent donc une douzaine de noms, et de fait Eyballin, Eybalin, Eychenu, Eydieu, Eydon paraissent exclus par leur hampe ou haste - b, h, d - dont on n’a pas trace. Resteraient, en affinant, Eyermann (trop long), Eygun (trop court), Eymaron (trop long), Eymin (trop court), Eymon (trop court).In fine Eymann et Eyquem semblent tenir, mais Eymann, n’ayant pas de jambage, nos traces inférieures, copieuses, plaideraient,( sans exclure de trace de paraphe même sous Eymann) pour le Q de Eyquem.

En définitive, seul Eyquem , parmi ces noms, fait écho à notre Lycosthenes annoté. Compte tenu et de la critique interne et de cette démonstration formelle, je répondrai au contestataire radical du type :

" C’est peut-être (ou sans doute) un sosie de Montaigne, un inconnu de même profil, un Gascon comme lui, et ce serait encore plus extraordinaire si ça n’était pas Montaigne ! "

On me l’a dit ! je répondrai ce que dans ce cas, m’a suggéré de répondre Mr Teisseyre, Président des Bibliophiles de Guyenne, lors de mon exposé à Bordeaux, où j’étais invité par le Professeur Dubois :

" Qui est-ce donc ? "

Et cette fois ce sera aux autres de répondre.

L’Enigme du Lycosthenes : une catastrophe.

PALEOGRAPHIE

Evidence du E initial : constantes et variations

SI MOY QUI SUIS

EY...............N ou EY........... ...U ou EY...............M

Le E initial comporte ici les boucles et l’inclusion aiguë.

Le vestige supérieur de la deuxième lettre, bien visible, est compatible avec un y, d’autant que cette lettre au xvi ième siècle reste très proche de la graphie actuelle et n’offre aucune difficulté de lecture particulière. (Manuel de paléographie A. Colin p.77) Lettre finale ou u ou n ou m. Pas d’autre possibilité.

E n lan de grace... Epistolier de 1500

Planche XIX Manuel de paléographie de M. Prou.

E spaignes 1524

acte passé sous Charles-Quint. Collection E. Ithurria

ci-dessous ibidem 1524

avant-dernière ligne E n tesmoing.... dernière ligne ...et quatre E t de nostre regne...

E t Monseigneur....

I581

In Lire le français d’hier p.184

par G.Audisio et Isabelle Bonnot-Rambaud A. Colin 1991

E st Inioinct Le E est bien disjoint du st Ibidem I581

E n la dicte année Fac-similé écriture XVI ième siècle Dict. Larive et Fleury

Ci-dessous le E qui se rapproche le plus de celui du scripteur est de l’écriture d’un médecin de Bordeaux, en 1561, dans un certificat concernant la rage chez des religieuses, auxquelles l’équipe médicale conseille les bains de mer !

in La faculté de médecine de Bordeaux aux XV° et XVI° siècles par le Docteur Alexandre-Alfred Chabé MCMLII (collection Ithurria) E t par ce que

ibidem premier rapport bordelais connu de médecine légale 1579 E t pour ce que

J’opère et surajoute un grossissement

du E t

Alphabet manuscrit Du XVI ième siècle Dict. Larive et Fleury

M I C A E L

Plus que probable M initial incontestable Suivi d’un i plus gras Le c suit Le a comme aujourd’hui se fait en une légère courbe à gauche suivie et fermée par une petite verticale Le e en deux incurvations successives est massif à cette époque et chez le scripteur Le L final, haste en boucle supérieure ne fait pas problème : regardez les signatures Michel actuelles !

E x libris Noter encore une variation du E ! toujours de la courbe et de l’inclusion aiguë.

Pl......Iu.... Parlementi Iudex.. Probable. 25 sols le prix

POINT DE VUE D’UN EXPERT :

Le 12.10.00 Jean Irigoin, paléographe éminent du Collège de France, fin connaisseur des manuscrits, qui nous a quittés en janvier 2006, m’écrivait après examen de notre article ci-dessus :

« Le dossier intitulé " Catastrophe "

est argumenté avec verve

et son annexe est fort bien illustrée. »

Rappelons que Jean Irigoin a été, à des titres divers, membre, puis président (1986-1994) du Comité scientifique de l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes, laboratoire propre du CNRS. De 1985 à 1993, il a été membre du Comité scientifique de l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes, autre laboratoire propre du CNRS.

Retrouvez un résumé de cette page qui présente en une page toute cette analyse scientifique et paléographique

©Etienne ithurria

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