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L’énigme du manuscrit

vendredi 7 juin 2002, par Equipe du Lycosthenes

Article qui retrace tout le chantier du Lycosthenes ; paru dans Tout Toulouse, le 27 décembre 2000

En 1986, Etienne Ithurria, professeur à la faculté du Mirail, déniche au marché aux puces de Toulouse un livre datant de 1560, abondamment annoté. Ce vieux bouquin, acheté 80 francs, va changer sa vie. Car le mystérieux scripteur des marges pourrait bien être Montaigne, le grand écrivain de la Renaissance. Récit de quinze ans de recherche titanesque qui pourrait bousculer bien des connaissances

Peut-être cette histoire était-elle déjà écrite, quelque part. Au moins le début, la rencontre. On veut croire que le hasard n’est pas seul responsable de ces deux routes qui se croisent. Un livre, une vie. Le premier pour bouleverser la seconde. Quinze ans durant.

Mais ne brûlons pas les étapes et revenons au printemps de l’affaire. En 1986.

Le livre est là, sur la table d’un bouquiniste au marché aux puces de Saint-Sernin. Il ne paye pas de mine. Les dernières pages manquantes, une couverture en lambeaux, un titre en latin qui pourrait se traduire ainsi : Répertoire des apophtegmes des meilleurs écrivains des deux langues (NDR : le grec et le latin) rassemblés par Conrad Lycosthènes de Ruffach, présentés par ordre alphabétique. Qui repérerait un tel bouquin ? Un fouineur sans doute. D’ailleurs le voilà. Etienne Ithurria est un curieux. Professeur à l’université du Mirail, il enseigne l’histoire du cinéma et de la télévision avec dans ses bagages une des premières thèses d’Etat sur le petit écran soutenues en France (en 1980). Mais il ne se contente pas de lâcher son savoir du haut de sa chaire. Il aime les sentiers de traverse, les parcours buissonniers. Membre de la Cinémathèque de Toulouse, il est aussi le fondateur d’une association pour la sauvegarde et l’animation du matériel audiovisuel. C’est à ce titre qu’il furète dans le bric-à-brac des Puces. En quête de vieux projecteurs, d’antiques radios, d’affiches. Quand il tombe sur ce livre.

Coup de foudre ? Etienne Ithurria note bien que l’ouvrage date de 1560, que des livres aussi anciens ne courent plus les rues. Mais chez lui, il entasse déjà des montagnes de bouquins, de revues, de gadgets. Acheter encore ? Soyons raisonnable pour une fois... Etienne Ithurria s’en va, hésite, revient. C’est un jour gris, la pluie menace. Il s’approche à nouveau du stand, demande le prix au jeune homme qui tient boutique et qui lui dit : « 80 francs, c’est pas cher. D’autant que ce n’est pas du latin d’église là-dedans. Et puis, il y a quelqu’un qui a écrit dans les marges. »

Dans les marges

Alors tope là. L’aventure peut commencer. Dans les marges justement. L’oeuvre de Conrad Lycosthènes - de son vrai nom Conrad Wolffhardt (1518-1561), protestant allemand - est une compilation de 6 431 « dits des anciens » (apophtegmes), de Plutarque à Erasme, un genre littéraire très répandu à la Renaissance. Mais surtout, il comporte presque à toutes les pages des annotations manuscrites en français, d’un demi-millimètre environ, quasiment illisibles sans loupe. Elles sont 6 589 au total, et intriguent Ithurria. Il commence à déchiffrer, et très vite ose une incroyable hypothèse : ne seraient-elles pas de la main même de Montaigne ?

Bien sûr, c’est « hénaurme ». La première, la famille ricane gentiment. Sacré Etienne ! Lubie ? Certainement pas. Même s’il n’est pas - pas encore - un spécialiste du XVIe siècle, Etienne Ithurria garde de son agrégation de lettres classiques et de ses années de jeunesse au séminaire une solide culture de l’époque et une connaissance du grec et du latin fort utiles en la matière.

A la lecture de quelques notes, ces acquis le mettent sur la piste de Montaigne. Au fil du temps, les traces vont devenir de plus en plus nettes. Un été durant, dans son pays basque natal, le chercheur passe ses jours et ses nuits dans les pattes de mouche de celui qu’il nomme alors « le scripteur ». Il décrypte les 6 589 notes qui deviennent 800 pages dactylographiées. Puis il se lance dans un vaste travail de recoupements avec l’oeuvre majeure de Montaigne, les Essais, en examine les sources, en éclaire certaines. Les spécialistes s’interrogent sur la provenance d’une anecdote rapportée par Montaigne ? Grâce à son Lycosthènes, Ithurria en trouve l’origine. Souvent.

Question d’harmonie

Pour comprendre la nature de son « chantier », comme il dit, et la façon dont le scripteur travaille à partir du Lycosthènes, voyons un exemple. Dans le Lycosthènes, au chapitre «  De la vie humaine », le scripteur inscrit : « L’armonie de la vie humaine est composée de choses contraires. mor 232 ». Ce « mor 232 » renvoie à la page 232 des Moralia (Les oeuvres morales) de Plutarque, traduites du grec au français en 1572 par Jacques Amyot - une des références essentielles du scripteur (et de Montaigne) - où il est écrit : « Pour ce que l’armonie du monde est composée de choses contraires ». Dans les Essais, on peut lire sous la plume de Montaigne : « Notre vie est composée comme l’armonie du monde, de choses contraires. »

On voit bien le mécanisme. En lisant Amyot, le scripteur relève une phrase qui l’intéresse. Pour l’archiver, il prend le Lycosthènes, et la note au chapitre « De la vie humaine ». Phrase que l’on retrouve ensuite recomposée chez Montaigne. Avec une particularité : dans les Essais, Montaigne utilise 12 fois le mot « harmonie », mais une seule fois sans « h », dans le passage concerné. Comme s’il reprenait l’orthographe du scripteur, elle-même provenant de chez Amyot. Troublant.

Ainsi, Ithurria pose la question : ce Lycosthenes ne serait-il pas l’ouvrage sur lequel Montaigne consignait toutes ses références, ses observations, ses renvois aux 1 000 livres de sa bibliothèque personnelle ?

Un livre qui aurait servi d’ordinateur à Montaigne

Une espèce d’ordinateur qui ne révèlerait rien moins que la genèse des Essais et au delà la réflexion de Montaigne jusqu’à sa mort ? Ithurria accumule bientôt des centaines d’indices éclairants, renforce toujours plus son hypothèse.

Au prix d’un travail de titan. Les fils qu’il tire un à un le conduisent dans le labyrinthe du XVIe siècle, qu’il explore de long en large en remontant les sources dévoilées par le scripteur. Progressivement, il se constitue une bibliothèque impressionnante, avec des éditions rares dénichées chez les bouquinistes. Il s’investit sans compter, mais sans délaisser pour autant ses activités audiovisuelles. Les journées sont trop courtes, mais « le chantier » l’habite, le porte. Heureusement. Car les soutiens ne se bousculent pas.

Très tôt pourtant, Ithurria frappe aux portes des spécialistes. Pour demander modestement conseils et attirer l’attention des « montaignistes » et autres «  seiziémistes ». Quelques-uns encouragent le bonhomme, impressionnés par ses démonstrations. Mais la majorité reste de marbre, s’intéresse à peine. Ithurria apporte du neuf dans leur champ d’investigation ? Prudence, prudence. D’où sort-il, après tout, ce petit prof de cinéma ? De quoi se mêle-t-il ? La bonne compagnie, un tantinet condescendante, ne se laisse pas « distraire  ».

Qu’importe. Ithurria, lui, poursuit son chemin. Il n’affirme pas, se contente d’espérer, au-delà des réserves d’usage sans doute compréhensibles, des réponses aux questions qu’il soulève. Il avance ses pions, attendant d’autres joueurs sur l’échiquier.
Intrigué, il déchiffe à la loupe les 6 589 annotations et ose une incroyable hypothèse : ne seraient-elle pas de la main de Montaigne ?

Quitte à ce que de vrais arguments le mettent « mat ». Mais rien ne vient. Si la communauté scientifique fait la sourde oreille, peut-être faut-il parler plus fort.

Hypothèse sérieuse et vraisemblable

En juin 1989, le quotidien Libération consacre l’ouverture de son cahier « Livres » à son aventure. Trois longues pages qui rencontrent un certain écho. En juillet, consulté par le quotidien Le Monde, Jean-Claude Margolin, codirecteur du Groupe de recherche sur la civilisation de la Renaissance à l’université de Tours, juge « sérieuse » et « vraisemblable » l’hypothèse d’Ithurria.

Fort de ce début de légitimité, le professeur toulousain peut au moins trouver quelques interlocuteurs pour l’aider à financer son travail. Jusque-là, seuls le Centre régional des lettres de Midi-Pyrénées et la SEMVAT l’avaient accompagné. Pour 40 000 francs au total. L’article de Libération tape dans l’oeil des responsables de la Fondation du Crédit Lyonnais. Fin 1989 puis en 1993, ce mécénat lui apporte deux fois 100 000 francs pour ses acquisitions de livres, ses voyages en France et à l’étranger, son équipement informatique indispensable. Une somme sur laquelle l’Etat, resté sourd aux multiples appels d’Ithurria, ne manque pas de se réveiller à l’heure de la déclaration fiscale ! Un croc en jambe regrettable, mais qui ne rompt pas l’élan du chercheur.

Un chantier connu mais ignoré

Depuis cinq ans, la passion le pousse, et s’il ne met pas encore le doigt sur une preuve formelle pour identifier son scripteur, il reste persuadé que l’analyse patiente de ses notes finira par dégager le profil de Montaigne. D’autant qu’en 1992, l’anniversaire des 400 ans de la mort de Montaigne se prépare. A cette occasion, l’auteur des Essais revient sur le devant de la scène éditoriale. Les publications se succèdent. Sans jamais mentionner les pistes ouvertes par Ithurria. L’existence de son « chantier » est pourtant connue. Il est même invité au Colloque international de Bordeaux de 1992, et son intervention est rapidement publiée. Inlassablement, il informe aussi toujours les spécialistes de ses avancées.

En 1993, grâce à la société informatique Digital, le Lycosthènes est numérisé. Ithurria diffuse le fac-similé à de nombreux collègues, avec son décryptage intégral. Il reçoit bien, à titre personnel, quelques courriers revigorants, qui entretiennent sa détermination. Maigre récompense cependant.

Qu’en conclure ? Comment expliquer, d’abord, qu’aucune des éminences grises du secteur n’ait seulement souhaité « voir » son Lycosthènes ? Pourquoi ensuite cette absence de débat, cette indifférence au long cours ? Certains experts assurent certes en privé que le « chantier » est «  impressionnant », sûrement « montaignien », donc crédible. Mais sans plus. Ithurria peut bien s’échiner, seul dans son coin, grand bien lui fasse. Après tout, c’est à lui qu’appartient la charge de la preuve. Le landerneau peut se rendormir. Ithurria pourrait d’ailleurs faire de même, son livre comme oreiller, et passer à autre chose. Mais que nenni. Le livre est bel et bien là, gommant ses doutes, raillant les sceptiques à coup d’indices répétés, de révélations fulgurantes.

Pendant plus de trois ans, Etienne Ithurria se consacre alors à l’édition papier du Lycosthènes, assortie des notes du scripteur en clair, et d’une introduction résumant douze ans de recherches. Les éditions Slatkine, référence en matière d’édition scientifique sur le XVIe siècle, publie cette somme en 1998. Dans la foulée, les Editions InterUniversitaires sortent l’ouvrage Rencontres, dans lequel Ithurria recense systématiquement tous les recoupements entre le Lycosthènes, les notes manuscrites du scripteur et les Essais de Montaigne.

Grande prudence autour de l’énigme du Lycosthènes

Avec ces trois outils, réservés bien sûr aux spécialistes, Ithurria offre à la communauté scientifique les moyens de s’interroger, de peaufiner la recherche sur les sources des Essais, de travailler en somme. Et, qui sait, de s’exprimer enfin sur la validité de son hypothèse. Mais à part lui, qui souhaite vraiment percer l’énigme du Lycosthènes ? Une nouvelle fois, si de nombreuses félicitations arrivent tout doucement dans sa boîte aux lettres, vantant « le travail héroïque », la « conviction remarquable », « la science sûre et large » d’Etienne Ithurria, rares sont les initiés à risquer ne serait-ce qu’un avis sur l’identité du scripteur.

Après quinze ans de quête parfois obsessionnelle, Etienne Ithurria rame quasiment dans le désert. Mais toujours sûr de son fait. Parce que son livre résiste à toutes les objections. Parce qu’à force de creuser, il découvre encore de fabuleuses pépites, confirmant sans relâche sa naïve intuition première. Alors que faire ? Sans doute répéter et répéter sans relâche.

L’analyse graphologique des notes du scripteur ne permet pas de se prononcer. On sait, depuis longtemps, que les écritures de Montaigne sont plurielles, variables selon l’époque, la place dont il dispose pour écrire. La graphie du scripteur est elle-même changeante, parfois compatible avec celles de Montaigne, d’autres fois non. Les paléographes consultés, en tout cas, ne peuvent pas trancher.

Gascon, c’est sûr

En revanche, l’étude des notes sculpte le profil du scripteur de manière frappante. Il est militaire, magistrat. Comme Montaigne. Des traces orthographiques montre qu’il est Gascon. Comme Montaigne. La librairie à laquelle il se réfère recoupe largement celle de Montaigne. Le scripteur fait notamment plus de 2 000 renvois à Jacques Amyot. Comme Montaigne chez lequel on recoupe des centaines d’emprunts à Amyot. Les rencontres sont ainsi massives, et parfois infinitésimales.

Exemple : pour l’abréviation de supra, le scripteur utilise un « s » surmonté de deux points. Comme Montaigne. Or le code habituel pour supra selon les paléographes est un « s » surmonté d’un « a ». Coïncidence que cette singularité chez Montaigne et chez le scripteur ? A voir. De ce code inconnu, Ithurria retrouve la trace ailleurs, justement dans les annotations portées par deux magistrats... correspondants de Montaigne.

Du coup, ne pourrait-on penser que les notes sont l’oeuvre d’un contemporain justement imprégné des oeuvres de Montaigne ? Mais comment expliquer alors que Montaigne ou Les Essais ne soient jamais cités dans les marges du Lycosthènes ? Cette absence constituerait presque un des arguments phare d’Ithurria : si ce n’est pas Montaigne, qui donc peut travailler comme lui, raisonner comme lui, partager les mêmes préoccupations, les mêmes lectures ?

Ces questions, Etienne Ithurria les tourne et les retourne, encore et encore. Jusqu’à l’été dernier. Un proche, qui suit l’épopée depuis onze ans, lâche sans détour : « Etienne, je ne veux pas t’affliger, mais je crois que ton hypothèse sera admise, c’est certain, mais quand tu seras mort ! ». La perspective n’est pas de celle qui ravisse notre chercheur. La reconnaissance posthume, merci bien !

Etienne Ithurria persévère

Il s’escrime, depuis des lustres, à faire parler les notes du scripteur, bavardes s’il en est, mais que personne n’ose vraiment écouter. Son chantier serait-il trop écrasant ? Découragerait-il les bonnes volontés, effrayées par l’investissement obligatoire pour accompagner sérieusement cette recherche ? Peut-être. Alors notre homme décide de revenir aux choses simples. Il rouvre son livre.

Sur la page de garde, le scripteur écrit : « Si moy qui suis », et en dessous, un nom, gratté. N’oublions pas que le livre, oeuvre d’un protestant, n’est pas forcément en odeur de sainteté en cette époque de Saint-Barthélémy (1572). On peut imaginer qu’après s’être identifié au moment de son acquisition (1566), le catholique possesseur de l’ouvrage ne tient pas vraiment à laisser apparaître son nom. Il subsiste pourtant clairement une première lettre : un E. Puis le vestige supérieur de la deuxième, compatible avec un Y, et un jambage perceptible. Pour terminer, une incertitude sur un U ou un N, ou un M final. Retenons cette dernière : E (Y)... M. On peut projeter Eyquem. Autrement dit Michel de Montaigne, né... Eyquem.

Affabulations ? Ithurria s’est plongé dans le Dictionnaire étymologique des noms de famille de Marie-Thérèse Morlet (1998) qui comprend 40 000 noms et 120 000 noms dérivés. Commençant par E, et se terminant par U, N ou M, seuls 179 noms correspondent. Si l’on tient compte du Y, et de la longueur du vide laissé par le grattage, il ne reste plus que deux noms : Eymann et Eyquem.

Qui sinon Montaigne ?

Faut-il en rajouter ? Reconvoquer l’analyse interne des notes pour plaider la cause montaignienne ? Pointer ce « Micael » qui apparaît, lui, plus clairement sur la première page du Lycosthènes ? Etienne Ithurria, aujourd’hui, ne veut plus tourner autour du pot. Après des années de prudente réserve, il ne dit plus « le scripteur ». Il affirme, haut et fort, que le mystérieux annotateur est Montaigne. Ne peut être que Montaigne. Sinon qui ?

Ithurria attend. Que naissent les objections, que pleuvent les contradictions. Les vraies. Pas de celles qui raturent, sans examens attentifs, quinze ans de recherche. Bien sûr, en cas d’authentification officielle, son Lycosthènes n’aurait pas de prix. Mais pour Ithurria, l’enjeu est ailleurs. A 65 ans, il ne mise ni sa carrière ni sa vie sur cette affaire. Il aimerait simplement croire en la recherche enthousiaste, en une érudition qui ne tourne pas à vide, routinant son savoir emmitouflée dans ses certitudes. Est-ce trop exiger ?

Ithurria ne sait plus. Il poursuit son chantier, prépare un documentaire et un CD-rom avec le Centre audiovisuel multimédia (Cam) et le Laboratoire de recherche audiovisuelle (Lara) de l’université, expose ses vues sur Internet (www.lycosthenes.org).

Et de temps en temps, retourne à sa banque, ouvrir le coffre où l’attend le Lycosthènes. Il feuillette ces vieilles pages avec toujours la même émotion. Intacte. Appelant le partage. La fin de cette histoire n’est certainement pas encore écrite.

Jean-Luc Ferré

ph. J.-C. Sannicolas

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