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L’ Entretien de "Lettres actuelles"

vendredi 7 juin 2002, par Equipe du Lycosthenes

Retrouvez l’entretien complet avec les photographies d’illustration paru dans Lettres Actuelles n°25 de juillet-octobre 1998.

Voici un entretien qui fait le point sur le travail accompli.

Il apporte des éléments décisifs, capables de faire douter les plus réticents,...

Le scripteur anonyme du lycosthenes est certainement Michel Eyquem plus connu sous le nom de MONTAIGNE

 

QUESTION : Au colloque de Bordeaux de 1988 - soit deux ans après la découverte du volume -, vous avancez l’hypothèse que cet exemplaire, riche de 6589 notes manuscrites, a appartenu à Montaigne ; mieux : que celui que vous appelez encore très prudemment " le scripteur " est Montaigne lui-même. Comment en êtes-vous venu à formuler cette hypothèse ?

D’emblée cette écriture est hermétique, un demi-millimètre environ. Slatkine a dû la grossir Quand je le consulte aujourd’hui, je parle de l’original, je suis toujours sous le choc ! Le livre est de 1560, ces notes que je décrypte, à la loupe, jour et nuit, durant mes vacances d’été au Pays Basque, en quelques semaines de fièvre, sont en français ; oui, de fièvre déjà, car très tôt et je suis convaincu qu’il ne s’agit pas d’un flash-back imaginaire, je pense à Montaigne. La preuve : dès le début de l’été j’adresse à Edith Bayle, spécialiste de la Renaissance au CNRS, et à Pierre Botineau, Directeur de la Bibliothèque de Bordeaux - ce n’est pas un hasard ! - quelques photocopies, pour m’assurer que ce scripteur, qui écrit en français, est bien du XVI ième siècle. C’est donc avant même d’avoir opéré un décryptage significatif que l’hypothèse fulgurante s’opéra. Fulgurante, mais "hénaurme" et d’une naîveté qui me confond ! Je ne rentrerai pas ici dans un débat sur l’intuition, sur une rencontre complexe qui me dépasse, parce que c’était lui, parce que c’était moi, sur ce flash que je laisse à d’autres le soin d’aborder, sur un effet de présence irradiant de ce vieil objet qui me fascinait, avec ses marges irriguées d’une écriture énigmatique et à coup sûr ancienne. 1560 : pour le spécialiste de la Télévision et du Cinéma c’était un bon coup de vieux ! De vin vieux. Tonique et astringent.

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QUESTION : Familier des outils modernes de communication, vous procédez à la numérisation en fac-similé du Lycosthenes, avec décryptage en clair typographique de la totalité du corpus, amorce d’une banque de données interactive. Au total, des centaines de pages d’observations renvoyant aux Essais et aux sources du seizième siècle.

Cette numérisation de 1992 fut une étape importante, mais est aujourd’hui dépassée. La qualité était encore médiocre. Ma participation, à la fin du colloque de Bordeaux, devant un public nombreux, essentiellement bordelais, me toucha. J’étais tellement ému lors du débat qui suivit que je ne compris pas la question de Mr le docteur Pottiée-Sperry : il voulait savoir si mon scripteur écrivait ses marginalia , comme Montaigne dans son l’Angelier, dans tous les sens. Je n’eus pas la présence d’esprit de lui rappeler que les larges feuilles du l’Angelier étaient libres, ou, pour reprendre l’explication de M. Simonin dans le Bulletin du Bibliophile (Paris 1997), larges et maniables : rien à voir avec le Lycosthenes , petit, épais et relié !

Si une paléographie superficielle donne d’emblée des résultats discutables ou contradictoires, une étude plus approfondie et extensive des graphismes de Montaigne et du scripteur, en tenant compte de la chronologie, de l’ergonomie liée aux surfaces et aux destinataires, nous oriente vers une plus grande complexité et une meilleure connaissance des écritures montaigniennes elles-mêmes, parce qu’il y a des écritures montaigniennes. Je puis en myope savant ou expert, et je le montrerai, par des exemples, démontrer que Montaigne n’est pas Montaigne, que mon scripteur n’est pas mon scripteur, que mon scripteur est Montaigne, et que Montaigne n’est pas mon scripteur. Cette piste paléographique reste ouverte au débat, et en tout état de cause, Montaigne ou pas, enrichira la science et l’expertise des écritures.
Notre quidam scriptor est Montaigne ou n’est pas Montaigne.

Les spécialistes réagiront en fonction de leurs compétences respectives et je ne puis anticiper leurs jugements, pas plus que les délais. Mais supposons que le doute, puis l’infirmation l’emportent, ce chantier reste d’une importance exceptionnelle pour une meilleure connaissance de la période, voire de la genèse des Essais . En tout état de cause il y aura à affronter des faits qui ne sont pas le fruit de mon imagination :

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1) Le Lycosthenes est bien là avec ses milliers de notes furtives, minutieuses, chiffrées, offrant un territoire bibliographique et stemmatologique qu’il faudra élucider et révéler. Il faudra déterminer la nature de ces notes qui en aucun cas ne constituent une glose du Lycosthenes, mais échappent et par la langue, le français et non plus le latin, et par les thèmes, et par sa librairie fort montaignienne, au recueil de loci communes, recueil que le scripteur détourne pour en faire son fichier : pour quel usage ?...Il faudra identifier toutes les sources. Mes travaux publiés aujourd’hui s’arrêtent à 1995/1996. Depuis, j’ai progressé.
2) Il faudra s’efforcer d’identifier ce scripteur aux 2000 renvois à Amyot, qui recoupent, avec des focalisations précises et singulières les centaines d’emprunts de Montaigne à Amyot : croisements non seulement de sources, mais de vocabulaire propre au scripteur et à Montaigne ( à partir par exemple d’Amyot et de Bandello), confirmant, complétant l’admirable travail d’Isabelle Konstantinovic ( Montaigne et Plutarque Droz 1989 ), donnant çà et là le point précis et irrécusable, latitude et longitude, de la navigation montaignienne. Au stade actuel il reste un noyau dur irréductible de centaines de croisements Essais/scripteur. Massif avec Amyot, ou réminiscences infinitésimales, donc sans chiffre, chose rarissime, avec Martin Guerre ou Quartilla, qui, vous le savez, comme Montaigne, ne se souvient plus de la date d’un dépucelage très/trop précoce...

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3) vocabulaire et orthographe sont montaigniens, y compris avec une particulatité dyslexique, sur le th. Peu de personnes ont remarqué que Montaigne écrit ...et au plus eslevé trhone du monde si ne sommes assis que sur nostre cul... Mon approche empirique, mais aidée du Concordance de Leake, sera, j’en suis convaincu, même s’il y a des écarts et des problèmes, confirmée par les comparaisons en traitement numérique, grâce au Corpus électronique de Champion, édité par Claude Blum.
 

4) le profil de ce scripteur, magistrat et militaire, est bien celui de Montaigne avec, comme centres d’intérêt, entre autres, Socrate, Caton et Epaminondas, mais surtout, avec une tournure d’esprit zététique, pour reprendre l’expression d’André Tournon. En effet, dans l’entrée De doctrina et eruditione, un parit dubium et un scientia inflat du scripteur nous renvoient respectivement à l’observation d’Aristote sur le doute, que reprend de près Montaigne (Essais 507 A), et à l’Epître aux Corinthiens, au verset que Montaigne répète deux fois et sur sa poutre et dans les Essais : la science enfle et celui qui présume de son savoir ne sait pas encore que c’est que savoir. (Essais 449 A).

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Pl est bien l’abréviation initiale courante de Parlement, indiquée par le manuel de paléographie de Maurice Prou ( Paris, édition Alphonse Picard p.372), abréviation que Montaigne lui-même utilise dans son Beuthérius familial( parlement écrit plemant p.54 du fac-similé du Beuthérius ( édition de Jean Marchand, Compagnie française ds Arts graphiques Paris 1948) ...Le Iu (dex) qui suit trouve donc son explication.

5) enfin, comme on peut le constater dans le fac-similé ci-contre, le scripteur porte un Ex Libris : cette partie étant partiellement effacée, je fis dès 1986 examiner ces graphismes par Mr Torossian, spécialiste de photographie scientifique à l’Université de Toulouse-Rangueil ; il constata (je dispose de ses clichés pour le démontrer) que les mots étaient définitivement effacés et que ne restaient, lisibles, que les attaques Pl...et Iu... Christian Péligry, aujourd’hui en charge de la Mazarine, lors d’un examen aux UV, me proposa d’emblée, réflexe de chartiste, à moi qui m’attendais, naturellement sous l’Ex Libris, à un nom propre, un Parlementi Iudex, expression que je ne connaissais pas. Ce Parlementi Iudex est confirmé par la critique interne : non seulement notre scripteur s’intéresse aux thèmes de la justice et de la magistrature, mais il se renvoie à des ouvrages, qu’il détient, puisque ses références sont presque toujours chiffrées, et qui sont spécifiquement ceux d’un parlementaire :
  • - ordonnances royales, d’ Orléans (1560), deBlois 1576), ordonnances qui, rappelons-le, étaient enregistrées par le Parlement.
  • - cahier de l’Advis au Roy.
  • - cahier des Estats.
  • - Papon, Arrêts, Papon et ses Trois Notaires.
  • - Mynsingere, juriste allemand.
  • - Martin Guerre (Arrest mémorable du juge Corras)

 

 

Le Lycosthenes est un livre édité par un protestant

( cf le L P, Liber Prohibitus, en page de garde).

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Un parlementaire pouvait à la rigueur se justifier de le détenir pour examen : d’où cet Ex Libris rappelant la fonction.

 

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Par ailleurs, le scripteur indique bien son nom, effacé en partie, sous un moi qui suis explicite : ce nom commence par un E, comporte une finale en N ou M ou U, avec dessous le jambage d’un G ou d’un Q et au milieu deux pointes de N ou de U.

Autant d’éléments parfaitement visibles dans notre fac-similé.

Puisque le scripteur est un parlementaire ( gascon  ! nous le démontrons par le gasconisme demurer), il reste à rechercher, dans la liste de tous les parlementaires du XVI ième siècle, gascons ou non, celui qui aurait un nom correspondant à ces vestiges paléographiques : le tour des parlementaires sera, me semble-t-il, rapide. J’ai, à ce jour, grâce aux travaux rigoureux de Fleury Vindry (édition Champion 1910) fait le tour de tous les Parlements de province, à cette époque, Bordeaux, Toulouse, Aix etc... : seuls les 2 Eyquem de Bordeaux rendent compte de notre graphisme, soit Michel ou Raymond, son cousin, qui n’a point écritLes Essais, ni quelque ouvrage compatible avec notre Lycosthenes. Presque tous les EYQUEM, signe de l’ancienne roture, dans le Beutherius familial, ont été cancellés, tout en restant lisibles. Constatons que dans le Lycosthenes il n’y a pas eu non plus disparition complète du nom, ce qui eût été facile.

 

Un beau Micael sur la page de garde, à ce jour non démenti, fait aussi la distinction d’avec Raymond.

 

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Faisant enfin ces jours-ci (octobre 98) un compte-rendu de lecture du Lucrèce édité par M.A. Screech, je constate que Montaigne use des signes de renvois habituels de mon scripteur, entre autres, des + et des ^, chose banale, dirions-nous. Mais quelle ne fut pas ma surprise de découvrir p.238 la note de Screech :

Montaigne’s abbreviation for supra, used elsewhere in these notes, is an s with two dots, each placed above and either side of it.

Cette abréviation de supra (un s surmonté de deux points) est celle, massive, de notre scripteur. Le code habituel de supra que l’on trouve dans le manuel de paléographie de M. Prou est un s surmonté d’un petit a. Dans tout le corpus manuscrit de Montaigne je n’avais jamais rencontré cette abréviation relevée, à juste titre, comme une particularité par M.A. Screech : un code qui est aussi celui de notre scripteur et que Mr  Marc Smith professeur de paléographie à l’Ecole Nationale des Chartes n’a pas à ce jour rencontré.

Voici donc des faits : une belle aventure policière pour les profilers d’Internet, où nous naviguerons désormais, à la recherche de ce presque clone de l’auteur des Essais. A moins que, pour reprendre l’expression de la romancière Patricia Cornwell, qui, la malheureuse, ne travaille que sur des cadavres, alors que nous, nous plongeons et surfons sur les toujours vives vagues de marges effervescentes, à moins que le modus operandi de notre anonyme, analysé à la loupe, pro et contra, par une équipe sereine, ne confirme notre instruction, avec la mise en examen du coupable.

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