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Article de "Chemins d’étoiles"

vendredi 7 juin 2002, par Equipe du Lycosthenes

Retrouvez ici l’article de la revue "Chemins d’étoiles" n°5 1999-1

L’article de la revue Chemins d’étoiles

A Stanley Kubrick in memoriam

cette petite odyssée

Cinématographie d’un livre

Hasard et nécessité

 

Thomas Naogeorgus aux lecteurs. Erasme autrefois a rassemblé pêle-même les dits des Anciens pour le grand intérêt des études. Naguère, Conrad les a ingénieusement disposés dans des niches de lieux communs et les a enrichis de ses propres recherches. Jeunesse appliquée, tu en feras donc un plus grand profit parce que tu trouveras à coup sûr dans des sites précis tout ce qui est emmagasiné. Comme un meuble bien conçu lorsqu’il répond plus vite à ta demande, il en va de même lorsque, pour les études, l’on conserve les faits et les propos rapportés, dans un classement thématique. Remercie donc dignement Lycosthenes dont, de la sorte, tu bénéficies heureusement de l’aide permanente.

Toulouse, place Saint-Sernin, printemps 1986. Marché aux puces. Je cherche comme à mon habitude vieux appareils de cinéma et vieux films. Nous avons fondé avec quelques amis l’ASAMAV, depuis quelques années, soit l’Association pour la sauvegarde et l’animation du matériel audiovisuel. Nous nous préoccupons, à l’orée du tout numérique, des sans grades du fantasme cinématographique, supports et appareils de tous formats. Il faut ici rappeler que, titulaire de l’Agrégation de Lettres Classiques, j’ai osé en 1980 une thèse sur la Télévision, suivant les conseils d’un ami prêtre qui, dès mon succès au Concours, façon de me relancer ou de m’éviter l’enlisement, me rappela durement que la Télé, ça existe et il faudra, latin ou pas, faire avec, si tu prétends être au contact des jeunes.

A cause de cette thèse je me retrouverai professeur à l’Université (ESAV enseignement supérieur d’audiovisuel, Toulouse-Mirail). C’est en raison de cette orientation que je suis membre de la Cinémathèque de Toulouse. C’est pourquoi au printemps 86 je fais, comme on dit, les "puces" . Et voici pourquoi j’ai rencontré le Lycosthenes, et par lui, Erasme, et Montaigne. Concaténation rigoureuse et aléatoire. Le raccourci est frappant, mais il est, sur plus de 12 ans, authentique. Hasard et nécessité, thème bien antérieur à Monod, déjà poétiquement traité par Lucrèce dans son De natura rerum, qui, on le verra, vient de nous faire un clin d’oeil montaignien.

Hasard toujours ? Je laisse à chacun le choix de son délire, ou de son herméneutique : toujours est-il qu’ on lit, à la page 1089 des Essais de Montaigne, édition Villey, Villey l’un des meilleurs spécialistes des Sources des Essais de Montaigne, Villey, l’aveugle qui voyait et qui déjà portait le Lycosthenes dans la Librairie de Montaigne... on lit :

Notre vie est composée comme l’harmonie du monde de choses contraires...

et dans le Lycosthenes de 1560, page 1089 un scripteur porte sur la marge de l’entrée De vita humana, en se renvoyant à Amyot traducteur de Plutarque :

larmonie de la vie humaine est composée de choses contraires...

Amyot écrit,lui :

l’armonie du monde est composée de choses contraires...

Que le numérologue de 1999, avec cet improbable 1089, s’en sorte, s’il peut ! Le propos cependant de la vicissitude des choses nous ( et me ) concerne : des lettres classiques à l’audiovisuel, et de l’audiovisuel à la littérature, via Lycosthenes. Voilà bien ce qui nous arrive ! Encore douté-je que la littérature soit exactement le contraire de l’audiovisuel, et vice-versa.

Mais, lecteur, je mets ta patience à rude épreuve : qu’est-ce que le Lycosthenes ? Un in-8° de I560, recueil d’apophtegmes , du libraire Jacques Dupuys, Paris, rue St Jacques, paru d’abord à Bâle, puis à Lyon, enfin à Paris. Suivez le triangle évangéliste .

Lycosthenes, alias Wolffhardt (vigueur du loup) a, coquetterie d’érudit, héllénisé son nom allemand ; il a repris, amplifié, notamment en y ajoutant des neoterici, des modernes, et surtout mieux organisé, sous forme de lieux communs alphabétiques (7OO entrées, excusez du peu) les Apophthegmata d’Erasme qui lui-même avait traduit ceux de Plutarque. Les apophthegmata sont les réparties de personnages connus ou anonymes, dans toutes les situations de la vie : voir le mode d’emploi...En habes, candide lector...Voici de quoi manifester ta culture, en toute occasion...IOOO personnages, environ 6500 apophtegmes...belle compilation sur laquelle Montaigne ironisera :

Il me suffit de l’épître liminaire d’un allemand pour me farcir d’allégations (citations) et piper le sot monde...

Personne n’a identifié cet allemand qui pourrait bien être notre protestant Wolffhardt, avec ces épîtres liminaires encadrant les centaines d’entrées alphabétiques. L’ironie de Montaigne, qui, bien sûr, a usé, et, plus sûrement encore, s’est démarqué, pour ses Essais, des compilations, fait écho au détournement du Lycosthenes par un scripteur, qui, sur les marges de 2 centimètres de notre exemplaire, opère des milliers de renvois chiffrés, d’une écriture de 1/2 mm, à une librairie massivement en français, Macault (traducteur des Apophtegmes d’Erasme), surtout Amyot (2OOO renvois), traducteur de Plutarque, le Samatanais Belleforest traducteur de Luis Guicciardin et de Bandello... Pour plus de précisions reportez-vous à mon édition Slatkine (fac-similé, introduction et transcription intégrale) ou pour les surfers du Net à http://www.univ-tlse2.fr/lara/lycos....

La compilation, les loci communes, c’est une sorte de Paris-New-York. Notre corsaire, un marginal, s’entend, détourne le vol banal et régulier et met le cap vers sa Patagonie... Premier écart, décisif, on quitte le latin de Lycosthenes, au profit d’une langue vulgaire, le français, comme Montaigne qui, évoquant ses marginalia, nous avise (chose non commune à l’époque) :

Quelque langue que parlent mes livres, je leur parle en la mienne.

Puis, dégagement encore plus net, on ne glose pas le livre : on use des 7OO entrées opportunes du Lycosthenes du A (de Abstinentia) au Z (de Zelotypia) pour en faire un fichier personnel, un logiciel singulier des lectures d’une librairie particulière. Un suffisant lecteur est à l’oeuvre qui, comme le dit Francis Goyet de Montaigne, ne cherche pas tant à savoir ce que disent les livres qu’à comprendre cela même qu’il y cherche.

il y en a qui sont plus curieux des parolles et de la beaute et ornemens du langage que de la science et doctrine despesses 235 de ceste recherche trop curieuse de mots Defresnes p.32.33 Rapprocher Essais 172 C...affectation... recherche de mots... ambition puérile et pédantesque.

Ce n’est pas ici le lieu de la démonstration de l’identité du scripteur. Au point où j’en suis, ce ne peut être que Montaigne Encore faut-il s’astreindre à lire et à contrôler mes travaux publiés depuis plus de I0 ans. Ce scripteur comme Montaigne est imprégné d’Amyot, suit pas à pas les emprunts de Montaigne à Amyot et quand rarement ils se démarquent d’Amyot, tous deux le font de conserve. Profil et paléographie, de façon complexe mais lumineuse, renvoient à l’auteur des Essais. Va pour le profil : magistrat et militaire, comme Montaigne. Un fureteur enquêteur, un sceptique (étymologiquement un examinateur)  : scientia parit dubium,

la science enfante le doute, écrit-il, en se renvoyant paradoxalement, comme Montaigne, au prince des dogmatistes, Aristote ! cité par Plutarque. Scientia inflat, écrit-il encore en se renvoyant, comme Montaigne à l’Epître aux Corinthiens de Paul. la science enfle et celui qui prétend savoir ne sait pas que c’est que savoir. Belle leçon d’humilité et d’épistémologie.

Aux convergences massives de tous ordres s’ajoutent des convergences infinitésimales. Dernière en date : on retrouve en 1989, en Angleterre, le De natura rerum de Lucrèce ayant appartenu à Montaigne. Le professeur Screech, en 1998, l’édite chez Droz et observe en note que Montaigne, opérant un renvoi intérieur, au lieu du supra habituel ( pour ci-dessus) porte parfois, un s avec deux points au-dessus. Ce code pour supra, les manuels de paléographie ne le connaissent pas ; le professeur Smith de l’Ecole des Chartes ne l’a jamais rencontré. C’est pourtant celui, massif, de notre scripteur pour supra... Hasard encore.

Récemment lors d’une rencontre universitaire à Bordeaux une médiéviste me demanda de lui préciser ce qu’était, ce que faisait exactement ce scripteur ; au lieu de lui répondre directement, comme elle le souhaitait, je ne crus mieux faire - Qualis scriptor... ? à vous de voir, Madame- que de lui renvoyer la question, en reprenant ce que notre homme porte dans l’entrée De mutationibus in republica & ecclesia perniciosis....p.773 soit dans un lieu très orienté de Lycosthenes, danger des changements dans l’Etat et dans l’Eglise :

changement est comme necessaire ez royaumes ...(Bandello)

Caeneus mue de femme en homme... ( Plutarque/Amyot)

toute mutation aporte inégalité... (Plutarque/Amyot)

tous changemens sont hasardeux... (Papon, juriste)

les estats ont leur changement et mutation comme la vie de lhomme... (Despesses)

apud quem non est transmutatio...(Epître de Jacques I,17 )

Bel exemple de détournement : à la tonalité négative et strictement politique ou ecclésiale de Lycosthenes, le scripteur substitue une spectrographie du changement, social, politique, transexuel, avec le point d’orgue religieux : en Dieu, pas de changement. Amorce d’un petit essai de réflexion personnelle sur le thème des vicissitudes, caractéristiques de la vie humaine.

Réflexion d’un ami :

Tu cherches des appareils audiovisuels et tu trouves, par hasard, un livre, annoté de milliers de notules, fragments inertes qui vont progressivement te mobiliser...

Oui, et devenir mobiles. Me revient à l’esprit Mélies qui raconte le cinématographe que Lumière l’invite à découvrir. Sur l’écran, d’abord une image fixe. Mélies de s’étonner : quoi ! on me dérange pour des projections, il y a des années que j’en fais ! Lumière avait fait exprès. Soudain le mouvement, la vie. Mélies bouleversé : Extraordinaire, voilà mon affaire !

Enthousiasme devant la vie recréée. Risquons un fécond anachronisme : après 12 années de travail passionné d’identifications des sources de notre scripteur, ces marges aux lettres miniminuscules se sont animées projetant grandeur nature un portrait montaignien. Des références, pas à pas, à la révélation, à la rencontre, à la proximité. Erudition laborieuse qui me renvoie à la lecture d’auteurs inconnus ou méconnus, à la lecture d’érudits riches et pointilleux, à la lecture surtout de Montaigne, tout Montaigne, la correspondance, la traduction de Raymond Sebond, les Essais... oeuvre poétique, s’il en est, à sauts et à gambades. Moi qui m’enlisais dans l’audiovisuel et ses ambiguités, qui m’épuisais à suivre l’actualité télévisuelle et cinématographique et les techniques afférentes - standards, jonction avec l’informatique, multimedia...-me voici retourné par ces vaguelettes venues de notre XVI ième siècle lui-même nourri d’une Antiquité plus actuelle que jamais. Complicité avec un scripteur, Montaigne à coup sûr, Montaigne sans doute, qui réactive des questions parfois négligées, mais toujours recommencées - la mort et donc la vie, l’amour, la société, les autres, les différences, déchirements et cohérence, Dieu, le néant, le paradoxe enfin et la contradiction, garants d’une vive réflexion, et vivante. Le temps du livre retrouvé - l’avais-je vraiment perdu ? Voici qu’avec ce vieux livre-nef, rigoureux et dérivant, se creuse l’épaisseur du temps pour une navigation juvénile de la pensée et du coeur à travers le latin d’Erasme, le françois d’Amyot... Livres, beaux livres, Gryphius, Alde, Estienne, Dupuys, in-32, in-16, in-8, somptueux in-folio, mobiles garamonds et dentelles d’italiques, imprimeurs et auteurs mêlés, en traductions et traductions de traductions, dans la beauté des signes et des sens reformulés. Pour dire l’homme. Pour faire l’homme.

Internet, prends-en de la graine.

Etienne Ithurria Plaisance-du-Touch mars 1999